Vie de Saint Vincent de Paul

 HENRI LAVEDAN
 MONSIEUR VINCENT
 AUMÔNIER DES GALÈRES
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TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

LES LANDES
JUSTEMENT EN VOICI UN
SA MAISON
SA FAMILLE
CE QUE VINCENT VOYAIT ET ENTENDAIT
TRENTE SOUS
RÊVES PATERNELS
ADIEUX A LA LANDE
LES CORDELIERS
M. DE COMMET
SARRAGOZA
UN PRÊTRE EST AUSSI UN PÂTRE
LE BEAU VOYAGE

DEUXIÈME PARTIE

CHEZ LES GRANDS DE LA TERRE
A ROME.
LE LANDAIS ET LE BÉARNAIS
VINCENT, ACCUSÉ DE VOL, " SE TOURNE DE L'AUTRE CÔTÉ
 CHEZ LA REINE MARGOT
LE DAUPHIN
VINCENT ET LE DÉMON
LES ANGES DE CLICHY
UN TRES GRAND PERSONNAGE
MADAME DE GONDI.
LA CONFESSION OÉNÉRALE
LA FUITE DE VINCENT.
L'AFFREUX ENDROIT
LE COMTE DE ROUGEMONT.

TROISIÈME PARTIE CHEZ LES MISÉRABLES

CE QUE FEMME VEUT.
LA MISSION
L'AUMÔNE. — LES CONFRÉRIES
CE QUE VINCENT VOULAIT FAIRE DU PAUVRE.
LA GRANDE HORREUR DES HÔPITAUX
LA PLUS GRANDE HORREUR DES PRISONS
AUX GALÈRES ! AUX GALÈRES
VINCENT A LA CHIOURME.

QUATRIÈME PARTIE LES CRÉATIONS MAGNIFIQUES

IL DÉLIVRE UNE VILLE
LES LANDES LE RAPPELLENT
LA MISSION.
EN ROUTE
LA PETITE MÉTHODE.
APRÈS LE COLLÈGE, LA LÉPROSERIE
LES FILLES DE LA CHARITE
LA CORNETTE.

CINQUIÈME PARTIE IN EXTREMIS. — IN EXCELSIS

L'ENGRENAGE
SAINT-LAZARE
LES GRANDS MARDIS ET LES RETRAITES.
SA VIEILLESSE
SES DERNIERS JOURS
CE QU'IL LAISSE

APPENDICE.
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 PREMIÈRE PARTIE

 LES LANDES

Ici-bas, à chaque heure, on peut dire à chaque seconde, il n'est rien qui ne bouge et ne se transforme. Incessamment tout évolue dans la nature et dans l'histoire, dans l'homme et son œuvre d'un jour, où nous voyons s'accomplir, comme en vertu d'un ordre nécessaire, un perpétuel et régulier " travail " de création et de destruction, de ruine et de renaissance, en tendant vers une fin, ignorée de nous, et voulue, à la fois si difficile et si lointaine qu'elle semble hors d'atteinte, excepté dans cet Ailleurs divin où s'obtiendront seulement l'immuable et l'achevé.
Déjà la nature, quoiqu'on la suppose la plus intangible, offre aux regarda un exemple frappant des profondes modifications qu'au cours des âges et malgré son apparente uniformité, elle réalise d'elle-même on subit du fait de celui qui la dompte. Les régions les plus fermées, les plus sauvages, dont certaines inhabitées avaient opposé pendant des centaines d'années à toute entreprise humaine une barrière infranchissable, ont dû céder devant cette offensive réitérée du " mouvement ", mystérieuse comme une loi venue d'en haut. Deux atlas d'Afrique, à guère plus d'un siècle de distance, nous en étonnent ; celui d'hier où la moitié du continent s'étalait vide et morne, emplie de ces seuls mots "hic sunt leones", et celui d'aujourd'hui où la même étendue disparaît presque toute déjà sous une pluie de noms nouveaux, sous le tracé des longues voies qu'ont, à leur passage définitif, établies les roues des auto-chenilles transsahariennes. Dans tous les pays du monde il en est ainsi, donc en France autant sinon plus qu'ailleurs, et surtout dans certaines de ses parties où principalement éclate, plus ou moins, mais toujours très sensible, cette variation de peuplement, de vie, parfois même de lieux que tour à tour fait, défait et refait le temps.
Les Landes, où nous avons à prendre ici notre point de départ, nous offrent un exemple utile et attachant de ces différences historiques.
Quoique cette région, plutôt disgraciée malgré sa beauté naturelle et spéciale, soit une de celles qui aient par endroits peu changé, elle ne ressemble pourtant à présent en rien à ce qu'elle était à la fin du seizième siècle, où elle montrait, pareillement d'ailleurs à la plupart des provinces même plus favorisées, un visage " contemporain " dans lequel la France d'aujourd'hui, s'il lui était permis de s'y regarder, ne se reconnaîtrait pas. Visage inquiet, ombrageux, tiré et marbré de soucis, de perpétuelles angoisses.
Ah ! c'est qu'on se traînait alors sous l'abominable fléau de la guerre civile et de la guerre religieuse greffées, embrouillées, renforcées et exaspérées l'une par l'autre. Aucun n'y échappait. Elles étaient toutes les deux contre vous, toutes les deux qui n'en faisaient qu'une et qui vous guettaient, vous accrochaient séparément ou ensemble, et vous enrôlaient, bon gré mal gré. Pouvait-on au moins s'écarter et demeurer neutre ? Ne pas prendre parti ? Impossible ! " Avance et lève la main ! Sur la Bible ou sur la Croix, jure ! Et choisis vite ! Es-tu pour l'Église ou pour la Réforme ? Ah ! pas de milieu ! Sois catholique ou protestant ! mais sois quelque chose ! Autrement, suspect à droite, à gauche, attaqué par tous, défendu par personne, tu encourras deux fois la mort ! "
Aussi, quel état quotidien d'épouvanté et d'audace ! On en haletait. A chaque porte, à peine un pied dehors, au trou noir de la voûte, au coin de la poterne, au gouffre de la cave, l'embuscade, tapie, invisible et certaine ; le meurtre agenouillé, l'assassinat qui rampe... Et tout à coup, s'envolant des manteaux, les cris, les cris ! Blasphèmes et clameurs ! Des noms de saints, de capitaines jetés avec celui de Dieu, dans l'éclair des poignards ; le feu des pistolades, et les épées, jaillies des moindres fentes, carillonnant au poing des gens masqué"... et soudain la brusque fuite, à pleins sabots, des cavaliers plaqués à l'encolure, oubliant derrière eux, l'un sur l'autre, en croix, à même le sol, les morts des deux partis qui baignaient dans leur sang mélangé. Tel était à cette époque de fanatisme et de haine le train de l'existence, et non seulement à toute heure de la nuit, mais aussi de jour. En les éclairant, le soleil semblait même échauffer et développer les bagarres. On finissait par en acquérir l'habitude. L'humble métier du populaire en était à peine arrêté. Aussitôt après la ruée du torrent, il reprenait, dans la rue étroite en coupe-gorge aux murs battus par les estocs, où le vitrail en lambeaux pendait lâchant ses plombs, où se balançait, encore irritée, l'enseigne sur sa tringle.
— Sans doute, pense-t-on, c'était, cela, le sort fatal des villes, des lieux où grondent les foules, où forcément, par l'inévitable contact, éclataient au moindre heurt les passions toujours prêtes à voir rouge, ayant, — au delà du désir — la concupiscence du meurtre et la soif de l'incendie ! Mais... dans les campagnes ! là où, dans certaines, la presque entière absence d'habitants rendait impossible tout conflit... plus rien de fâcheux ? La paix n'y régnait-elle pas ? et partant, le bonheur ?
— Non plus. Pourquoi ? Parce qu'alors, là, c'était la misère et la grande ! la pire, à perte de vue et d'espoir jusqu'à l'horizon de tout, illimitée, sans aide possible, sans personne à attendre, à voir venir portant des paniers, des aumônes..., enfin l'inexorable dans la solitude, et dans un éloignement qui prostrait, qui, en accroissant la durée des jours doublait et alourdissait leur souffrance.
Essayez de vous représenter cette région des Landes, il y a près de quatre cents ans, avant que des siècles de constructions, de plantations, de floraisons, de culture civilisatrice et d'aménagements de toutes sortes les aient aux trois quarts transformées. Elle affligeait et décourageait dès l'abord par son étendue désertique, où, ça et là, ne perçait qu'une herbe courte et pâle ; et à considérer ensuite des steppes que l'eau, quand elle n'y stagnait pas en petits marais, recouvrait de vastes étangs, miroirs de tristesse infinie sous les jeux de la lumière ou le tain de la brume, on se sentait soi-même inondé de langueur.
L'ingrat pays n'était cependant pas entièrement frappé d'une aussi grande désolation. Celle-ci affectait surtout les immensités marécageuses qui, au nord, se déroulaient en profondeur, de Cap-Breton jusqu'aux entours de Born et descendaient, en largeur, des dunes de la côte aux limites du royaume d'Albret, et même plus bas jusqu'à l'Adour ; mais en deçà, dans la partie sud embrassée et que l'on dirait abritée par le fleuve, alors s'ouvrait le long de sa rive gauche une région qui, tout en gardant un caractère de gravité mélancolique, et sans se montrer encore abondamment pourvue, offrait, même à cette lointaine époque, un aspect assez aimable et des ressources permettant, malgré leur modicité, une vie moins mauvaise. Au sol inculte et plat succédait, légèrement accidenté, un autre terrain ferme et presque riche par comparaison, où des bois légers, préparant la forêt, conduisaient, à travers elle, à de claires échappées, bruissantes de boqueteaux. Toujours y régnait aussi la solitude, inévitable et comme indestructible, mais si différente de l'autre, la morte et l'inanimée des étangs ! car il y a, — bien que les deux mots semblent se contredire, — des solitudes animées et qui, grâce à la présence et au genre des êtres que l'on supposerait y apporter le trouble, en sont au contraire plus achevées, plus belles et comme heureuses... Qu'une eau, vivante, ait une course gaie en faisant, dans de bleus éclairs, ricocher des poissons, qu'un oiseau furtif se pose et gazouille au barreau de la branche, que même une bête sauvage, un instant éblouie, sanglier ou renard, crève soudain le rideau du fourré, il n'en faut pas plus pour qu'un endroit perdu au bout du monde devienne, en restant solitaire, tout peuplé de pensées et possède une âme qu'il révèle, et qui le transfigure.
En ces lieux, comme s'il avait peur d'en rompre le secret, l'homme est rare. On n'y voit guère que des enfants qui, eux, ne se cachent pas, s'y montrent, hardis et candides, et ce sont des bergers.

 JUSTEMENT EN VOICI UN

Il n'a pas plus de sept ans. Quoique robuste, il est pourtant un peu tordu d'échine, et il a le pied lourd. Dans la rondeur de sa tête déjà forte et rudement pétrie s'incruste, taillé comme à dessein pour les estampes de l'histoire, un nez camard sous deux yeux noirs pétillant dans l'orbite, à l'ombre d'un front qui proémine, roc de patience et de volonté. Un béret brun, du brun de la loutre et du toit, le coiffe " serré " jusqu'aux oreilles qu'il a par privilège — comme ceux auxquels est réservée une longue vieillesse — larges de pavillons, attirant la confiance et modelées ainsi que les grands coquillages, faites enfin pour tout entendre et pour bien garder tout ce qu'elles recueillent. A ses jambes s'applique, en guise de guêtres, le trabuch, de mode immémoriale, à ses épaules le manteau de laine aux raies de couleur, et à son flanc se noue le bissac de toile où sans hâte il a mis, ballottant ensemble, sa flûte, son couteau, trois pièces de cuivre et la petite croix de bois taillée par lui en sifflant un air..., avec le fromage et le pain bis qui feront son repas dans le milieu du jour, car c'est le matin, un matin de printemps jeune et frais, tout ouaté de brouillards. Mais ils se dissipent peu à peu, découvrant le modeste troupeau qu'ils enveloppaient, eux aussi, des flocons de leur laine, quelques moutons et un chien zélé, dont pend déjà la langue. En guise de houlette l'enfant tient une grande branche fourchue à laquelle il s'appuie en marchant à tout petits pas. En effet les moutons ne vont jamais bien vite et il faut leur laisser le temps de brouter sur place, à leur aise, la bruyère et la mousse imbibée de rosée. A voir le garçonnet avançant, s'arrêtant, repartant, on aurait tort de se figurer qu'il erre, au hasard, à son caprice ou à celui de ses bêtes. Il a l'air de les suivre, et pourtant il les guide. C'est lui qui doucement, du geste et de la voix, du bâton qui les frôle et de sa pensée qu'ils devinent, les dirige là où il veut. Instinct et décision, il sait où aller, où mener ses brebis, il sait ce qui leur convient, il les aime et il vit en elles. Il se dit qu'elles lui sont confiées, qu'il doit les ramener au bercail sans dommage. Il gagne ainsi l'heure de midi, reconnue à la station du soleil ; il s'assoit alors à terre et il mange, avec appétit, son fromage et son gros pain dont il donne, entre deux bouchées, un morceau à son chien assis lui aussi, comme un homme, tandis que sans s'éloigner, les moutons, en rond, pour qui la vie n'est que pâture, continuent, du bout de leur museau, de tondre le sol éternel. Et puis l'enfant, le chien, son mince troupeau repartent du même train, sage et lent, pour accomplir leur quotidienne tournée. Elle n'est pas toujours la même. Hier on a fait la plaine, aujourd'hui ce sera le bois, demain le bord de l'eau... Mais quel qu'ait été le trajet, toujours, quand le soir se lève, et monte de la terre engourdie dans le ciel qu'il décolore, le petit groupe, plus resserré, se retrouve au point habituel d'où, en suivant le même étroit chemin, tracé par lui seul, il rentre à la maison.

 SA MAISON

Elle est si simple et si effacée, si tapie, cette maison, qu'on ne la voit pas de loin. Il faut arriver dessus pour la découvrir. Très basse, toute en largeur, sans étage, elle est faite de torchis et de pans de bois. Entre deux petites fenêtres à volets pleins, une porte épaisse et rustique ouvre sur la vaste pièce au sol battu, à la fois cuisine, chambre et salle commune, composant tout le logement de la famille. En face de l'entrée bâille en montrant sa gorge, devenue d'un noir de four aux feux de tant d'hivers, la cheminée, toujours béante et coiffée, comme d'un bonnet, de sa hotte aux poils de suie. Au milieu, la table massive et longue, occupée par un plat ou une terrine, assemble autour d'elle ses deux bancs et des escabeaux. Aux murs sont accrochés les outils, et, posés sur des planches, les ustensiles de ménage. Enfin, poussés dans les coins, en retrait, les lits " à l'ange " y étendent dans l'ombre protectrice leur forme auguste et reposante. A tout moment, remue au moindre souffle, ainsi que le bas d'une jupe, la cotonnade de leur baldaquin. Et c'est tout.
Mais non. Quel est, derrière la cuisine, de l'autre côté de la cloison, ce bruit qui s'entend ? Il y a donc là du monde ? — Oui, et du monde ami, précieux nécessaire, car c'est l'étable, communiquant à hauteur d'homme, par des volets à coulisses, avec la pièce principale, afin de permettre d'abord à la surveillance de s'exercer, et puis aussi parce que, chez les gens de campagne à bon et beau caractère, les bêtes font, de tradition éternelle, partie de la famille, et qu'il ne serait pas bien, si près d'elles qui se rendent compte et qui en auraient du chagrin, de les tenir avec rigueur à part, bouclées comme en pénitence. Alors, le soir, dès l'automne et pendant l'hiver, quand tout est clos pour les humidités et le froid de la nuit, et que tout le monde est en cercle devant l'âtre où dansent les furets et les écureuils de la flamme, et de même en été, quand portes et fenêtres restent ouvertes jusqu'à l'aube et comme extasiées sur le ciel sablé d'étoiles et que la mère hirondelle, dans le nid du plafond réoccupé chaque année au printemps, dort le ventre sur ses petits... alors les volets de séparation glissent dans leurs rainures et le bœuf passe sa tête en meuglant, mais moins fort qu'en plein air, seulement pour remercier, et les moutons eux-mêmes, trop petits mais qui veulent voir, se dressent sur leurs pattes de derrière, afin d'appuyer, au moins un instant, sur le rebord, leur fin menton broutant toujours en rêve... Mais ces douceurs de rapprochement, de communauté animale, on les goûte plus dans la mauvaise saison que dans la belle, où souvent le troupeau ne regagne pas le soir le bercail et reste dehors jusqu'au matin... tandis que l'hiver avec ses rigueurs, ses promptes ténèbres, ses courtes journées qui font les nuits longues, réserve à la vie vespérale du paysan ses charmes les plus sûrs, les plus propres à se graver dans l'esprit des simples. Comment n'auraient-ils pas frappé l'extraordinaire enfant dont nous essayons avec un soin pieux de ranimer l'histoire ?

 SA FAMILLE

A chacune de ses rentrées, après le pacage, il ne trouvait pas d'ailleurs un foyer vide et morne. A l'avance il en connaissait la clarté. Il s'y savait attendu, à sa place ordinaire qu'on lui gardait même s'il était en retard, et mieux qu'attendu, aimé. Dans son petit cœur, il avait toujours, comme vivants en face de ses yeux, les portraits des quelques êtres chéris qui étaient pour lui toute l'humanité, son père et sa mère, ses trois frères et ses deux sœurs. Aussi hâtait-il le pas à mesure qu'il avançait vers la maison qui respire et dont la fumée lui semblait être l'âme. Il entre, tandis qu'à côté ses bêtes, comme lui, regagnent d'elles-mêmes la chambre et le toit généreux renfermant le sommeil. Il revoit les figures qui n'ont pas plus changé depuis le matin que les choses. Il se met à table. On mange, on parle peu. Il apprend de chacun, selon son âge et ses travaux, les menus faits de la journée et il dit les siens, tels qu'ils sont : la couleuvre enfuie sous son pied, l'épine arrachée de l'ongle du chien, le héron qui tout à l'heure a passé... si haut qu'on ne distinguait plus son bec... On l'écoute avec attention ; ces événements ont leur importance... Après, quand il n'y a pas de raisons de veiller, jamais on ne reste inerte, à perdre le tempe. Sur un signe du maître c'est la prière en commun, tous à genoux. Les bêtes, qui en savent le murmure et qui peut-être obscurément en sentent la solennité, reculent, baissant la tête ; les volets à coulisse, après le signe de croix final, sont, comme dans un cloître ceux d'un guichet, tirés de nouveau sur elles ; au mur, à la petite lampe suspendue dont la forme antique et la flamme inquiète évoquent les catacombes, la mèche est d'un seul coup soufflée, et au creux des vieux lits, ou sur un matelas à même le sol, chacun, là où il doit, s'étend sur la paillasse de feuilles de maïs. Qu'il est beau le sommeil uni de cette famille ! ce sommeil fort, de fatigue et de paix, honnête et calme, uniforme ainsi que celui des enfants et pendant lequel on dirait, qu'à l'unisson des corps qui se reposent les pensées se recueillent. C'est un sommeil qui, sous les fronts, continue de demander et de remercier, et charrie les prières lancées avant lui quand l'esprit et les yeux étaient encore ouverts. Aussi celles-ci, durant l'immobilité des gisants, cheminent en silence et vont à leur adresse, et quand leurs auteurs se réveillent, elles sont arrivées.
Ces Depaul en effet n'étaient nullement des rustres, ils n'avaient rien de grossier ni de brutal. Dieu leur avait même épargné la misère et ses maux. Ils possédaient le plus grand des biens, un lopin de terre. C'était de modestes paysans mais avec autant sinon plus d'honneur et de fierté que dans les villes. C'était des pauvres, mais des riches comblés de ce qu'ils avaient la sagesse de ne pas rêver ou envier ; c'était, si l'on veut, au sens apparent, des malheureux, mais au sens réel, des heureux, des heureux de peu, des contents du moins, des reconnaissants de tout. Enfin des nobles, mais oui, dans la plus haute acception du mot et de la chose, des idées et des sentiments, et même en s'en rapportant à la lettre, à la preuve authentique et franche de leur nom à tous les deux, le père et la mère, lui Jean de Paul, et elle, Bertrade de Moras. Des noms qui auraient trouvé tout naturel d'avoir leurs parchemins. Mais cet orgueil-là, les pauvres gens, comment eut-il pu les hanter ? Ils en étaient si loin que pour dissiper toute erreur, et ne pas avoir l'air de s'estimer au-dessus de leur condition, le chef de famille ne voulut jamais se faire appeler que M. Vincent. Ces deux mots ainsi dépouillés d'un semblant de titre, lui suffisaient pour tenir son rang de simple laboureur. Monsieur Vincent... déjà !... oui, ce nom qu'il pensait léguer obscur, inconnu mais sans tache à ses enfants, et que le troisième d'entre eux, son préféré, devait couronner de gloire, sur terre, aux quatre coins du monde, et plus haut que tout, jusqu'au canonicat, pour l'éternité.
En attendant, il gardait le troupeau paternel.
Geneviève, Jeanne d'Arc, Vincent... Quel triptyque pastoral, intime et sublime, se développant encore bien au delà des trois volets qui le composent sans le limiter ! Rapprochement mystérieux qui renseigne et qui prouve, qui fait comprendre et fait rêver... N'est-il pas, dites-moi, émouvant et exaltant à la fois dans l'instructif, de voir à l'origine des plus grandes vocations qui se puissent imaginer cette fonction si petite, si terre à terre ? N'en discernez-vous pas tout à coup, cachée à dessein, la nécessité, l'honneur de choix, immense et invisible ? Tout ce qui manquerait à ces trois sauveurs s'ils n'avaient pas été bergers ! N'en seraient-ils pas, non seulement dépoétisés, ce qui, mon Dieu, n'entamerait pas leur mérite, — mais, dommage plus grave, amoindris ? Leur arrivée d'apothéose, la conçoit-on sans ce départ ? Eut-elle même été possible ? Autant de questions précipitées et enivrantes, qu'en marchant avec ses brebis dans les bois de Lutèce et dans ceux de Lorraine, et dans le sable des Landes, font lever sous leurs pas qui se suivent pour accomplir la même route, les pieds de ces trois enfants. Peut-être faut-il, en vertu d'un contraste effectif et puissant, que garder des hommes, des âmes, une patrie, cela doive s'apprendre avec des moutons ? Mais, tout de même, comme il est remarquable que, par exemple, ces trois modèles d'énergie, de mouvement physique et moral ininterrompu, d'héroïsme acharné aient eu pour s'y préparer, une pareille école de lenteur, de silence et d'inaction ! Que ce soit cette longue paix usante et presque déprimante des " pâtis " qui les ait trempés pour le tumulte de leur existence et les chocs des combats futurs, pour la traversée de leurs innombrables épreuves ! Et cependant le fait est là, souverain, devant lequel on n'a qu'à plier, mieux : qu'à s'agenouiller.
A y réfléchir, d'ailleurs, ce qu'il paraît offrir de contradictoire s'évanouit. Rien n'étonne plus. Tout devient lumineux.

 CE QUE VINCENT VOYAIT ET FNTENDAIT

Ce fut probablement vers sa sixième année que, selon la coutume, Vincent commença de garder le troupeau, et il continua jusqu'à sa douzième, soit six ans, pendant lesquels, en sa compagnie, du matin au soir, il vécut sous le ciel, loin des hommes.
Etre loin des hommes, pensera-t-on, c'est être près de Dieu. Bonne éducation déjà. Mais comment, si petit, profitera-t-on du bienfaisant et formidable voisinage ? Comment même le soupçonner ? L'enfant l'ignore. Dieu seul sait qu'il est près, le plus près de " l'homme à venir " et en train de venir à lui.
A cette initiale et végétative époque où il n'a pas encore d'histoire, examinons-le pourtant et regardons-le vivre.
Que voit-il ? Toujours les mêmes lieux, bornés ou prolongés par le même horizon, mais qui éternellement varient, selon la procession et la couleur des mois, les tableaux de la lumière et tous les jeux du vent dans les autres toisons du sol, de l'arbre et du nuage. En fait d'humains qui rencontre-t-il ? Personne ne passe. Qu'entend-il ? Un chant d'oiseau vite coupé, un rameau qui se casse, une pierre qui roule, un bêlement de ses moutons, la clochette qui tinte à leur cou balancé, par instants le son de sa propre voix dont il est, le premier, surpris quand il leur parle, ou encore le piétinement de leurs petites pattes dans le sable... et par-dessus tout, cette rumeur horizontale et imposante du silence où il croit découvrir celle de la mer, la mer qui là-bas, à des lieues de lande, après les étangs de Soustons frappe la côte, à perte de vue, au golfe de Gascogne... Et nuls autres bruits. Son chien n'aboie même pas. Pourquoi aboierait-il en cette solitude ? Pour les loups ? Certes, il y en a, mais au fond de la forêt d'où ils ne sortent qu'en hiver et la nuit quand le trop grand froid les cingle et les en chasse.
Et maintenant, dans ces conditions, à quoi pensait Vincent au cours de ces heures torpides où il n'avait, pour ainsi dire, que cela à faire ?
Facile réponse. A travers ce qui, dans un vague très doux, occupait ses yeux et son oreille, il envisageait d'abord ses humbles devoirs de chaque jour, ici et à la maison : il pensait au râtelier de l'étable, à la paille de la litière, à l'herbe, au bois mort, à l'eau fraîche... Il se recommandait de ne rien oublier. Puis il évoquait ses frères et sœurs, et au milieu d'eux les parents vénérés aux pieds desquels tendrement il se mettait de loin, attentif à repasser ce qu'il avait entendu dire la veille, et aussi, bien avant, des semaines, des mois plus tôt.
C'était le soir, — quand ils s'y décidaient, — que parlaient les parents, et de préférence en dure saison, près du feu de pommes de pin où ils restaient tard assis, causant, immobiles, comme pour eux tout seuls, d'une voix basse et grave, car les choses qu'ils énonçaient ne permettaient pas la joie, et ne tombaient de leurs lèvres qu'entre des soupirs. Toujours le même intarissable sujet : la grande désolation du royaume de France en proie aux horreurs de la guerre ou civile ou religieuse. Remontant les années, allant, bien avant la fausse paix de Beaulieu, reprendre au fond de leur esprit maints événements de deuil qu'on ne pouvait pas oublier, ils retraçaient, sans se lasser jamais, la douloureuse histoire : catholiques et protestants écartelant l'Eglise, la déchirant, la tirant à eux, les premiers pour la conserver intacte et la défendre, les seconds soi-disant pour la réformer et la rajeunir, et les deux partis n'ayant recours, pour atteindre chacun son but, qu'à la violence et aux crimes. Les huguenots, surtout, en étaient chargés et souillés. Combien de provinces montraient à nu les plaies qu'ils leur avaient faites ! Mais, entre toutes, le Béarn et cette partie de la Gascogne où vivaient les Depaul pouvaient s'affliger d'avoir subi la fureur de leurs ravages, et l'on rappelait, en se signant d'effroi, tel que plus d'un l'avait vu passer dans le brouhaha de ses bandes, M. de Montgomery, l'homme néfaste et diabolique, à cheval, bardé de pied en cap et casqué de noir à l'allemande, avec une plume noire et feu lui balayant le dos jusqu'à la selle, enfin tout pareil sans doute à ce qu'il était autrefois, ce jour que, d'une lance enragée, — ou peut-être traîtresse, — il rompit en tête son roi. — " C'est vers ce temps, petiot, déclarait le père, en se tournant vers Vincent, que tu nous es né. en 76. — Le 24 d'avril ", complétait la mère.
On parlait alors de la Sainte Ligue et de son chef, M. de Guise, et de l'autre chef, celui des protestants, Henri de Navarre, déjà fameux depuis la paix de Bergerac et celle de Fleix.
Plus sympathique et plus populaire en ces pays du Midi que le Balafré, à cause de ses origines et de son berceau tout voisin, il attirait les cœurs malgré sa religion. Son mariage avec la reine Marguerite avait plu. Enfin, en dépit de tout, on l'excusait, on voulait l'aimer ; et fallait-il, pour cela, qu'il fût doué de dons singuliers et d'un charme bien irrésistible en regard des vilenies commises par ses partisans ! Leur nombre était, dans toute la région, le plus considérable et donc le plus fort. D'Orthez, qu'ils avaient choisi pour centre, ils dominaient et terrorisaient dans un rayon très étendu. Leurs déprédations, redoublant au choc des représailles, frappaient de toutes parts. Fermes brûlées, bétail ravi ou égorgé sur place, viols de domiciles, pillages de couvents, la chaumière et la chapelle également vouées à la torche ou au bélier, l'abbaye de Sorde détruite de fond en comble. Les martyrs recommençaient, dans la pierre et le bois, d'endurer un nouveau supplice. On les mutilait, on leur crevait les yeux. Les bénitiers étaient à sec ou pleins d'une eau sale et poissée de sang, qui laissait du rouge aux doigts et au front. Quand ils ne brisaient pas les fonts baptismaux à coups de masse, les mécréants les emportaient pour les offrir ainsi qu'une auge à leurs cochons. Pas de tranquillité en semaine, et le dimanche bataille. On allait au prêche ou à l'office en armes, ceux-ci la Bible pendue au fourreau de l'épée, ceux-là le chapelet au poignet et la dague au poing. Les vêpres chantées finissaient en cris. Aux derniers fidèles qui, tour à tour tremblants et révoltés, courbant et relevant la tête, osaient encore et pouvaient se risquer à la messe, les églises ne montraient sous un porche branlant que des statues décapitées. Tous les saints étaient devenus des saint Denis, ne tenant même pas leur " chef ", car tous n'avaient plus au bout des bras que des moignons et l'on butait dans l'herbe à des mains jointes de pierre que des femmes ne craignaient pas de ramasser la nuit pour les emporter comme des reliques. Entre tous les sanctuaires ayant eu si fort à souffrir, on en nommait un avec douleur que, sur ce territoire même de Pouy, n'avait eu garde d'épargner la haine du sacrilège. C'était le plus modeste, le plus pauvre, mais le plus vénéré, de toute antiquité, la chapelle de Notre-Dame de Buglose, lieu de pèlerinage immémorial pour toutes les populations des Landes et même des Pyrénées. Il n'en restait plus rien. Les protestants l'avaient incendiée et la statue miraculeuse de la Vierge, au dire des uns, proie des flammes, ou selon les autres volée et cachée, avait disparu. Cette destruction et cette incertitude à propos de la sainte image avaient eu pour effet de rendre plus brûlante encore et en quelque sorte farouche la foi des habitants en leur protectrice.
Ainsi, dans l'incessante et litanique évocation des fléaux qui, depuis si longtemps — et sans qu'on en pût, Seigneur, apercevoir la fin. — battaient et rebattaient les hommes comme le grain sur l'aire..., et aussi, parallèlement, dans l'exhortation sereine à la douceur, à la confiance en Dieu... se passaient les soirs et les veillées dans la calme maison Depaul.
Ces récits du foyer, presque toujours répétés dans les mêmes termes, aux mêmes heures, le petit Vincent les entendait, et les écoutait comme pour la première fois ; c'était sur eux qu'il s'endormait, d'eux qu'il rêvait souvent, et en eux qu'il se réveillait, les emportant malgré lui dans la lande et les bois où ils persistaient à l'obséder. Cela pendant six ans.
Six ans de garde, de grand'garde au milieu d'un petit tas de moutons qui ont l'air, quoiqu'on n'étant jamais les mêmes, de ne jamais changer, six ans d'un aussi profond silence, d'une pareille solitude, éternelle, implacable en sa monotonie ! Vous imaginez-vous ce qu'une durée de cette espèce arrive à contenir de torpeur ou de rêves, de pensées grises ou noires, et de repliements, de méditation, et est capable aussi de renfermer, même chez un enfant, de projets, de désirs, de passions à peine nées, tendues à briser l'œuf ? C'est un inonde et un abîme, un gouffre ou des hauteurs qui également donnent le vertige. A ce genre d'existence on s'enracine et on s'engourdit, à moins qu'en y échappant par l'esprit, tout l'être ne s'élargisse et s'élève. Alors un berger peut produire un artiste, un musicien, un poète, un soldat, un savant, un génie et plus encore un saint.

 TRENTE SOUS

Ce fut le saint que préparèrent, pour Vincent, ces six années de pacage, où, au vaste cloître de la nature, à ciel toujours ouvert, il ne cessa pas de faire retraite. Ses moutons devenaient des hommes et, pour en avoir plus à diriger, il les multipliait mentalement. La solitude lui donnait l'idée et l'appétit des foules. Dans le silence il percevait mieux les voix qui l'appelaient... loin et partout. La lande lui déroulait des steppes inconnues, d'autres espaces qui semblaient l'attendre. Le vent, qui parfois de la côte apportait les commandements de la mer, lui ronflait à l'oreille : " Embarque-toi ! " A tous ces ordres, il se sentait rempli d'élans, de missions, vagues encore mais immenses, multiples... et pour lesquelles, quand il les toisait, les grands pins balancés lui promettaient la sève et la souplesse utiles, et les chênes l'endurance et la longévité. Le présent l'animait, l'avenir l'espérait ; il croyait en soi dans Dieu. De tout ce travail intérieur, de ce brasier de sentiments et d'aspirations, rien ne se trahissait... Au dedans comme au dehors nuls éclats, nulle fièvre mystique, aucun trouble surnaturel... L'œuvre s'opérait dans l'ordre et la plus parfaite simplicité... à l'insu même de l'enfant qui conservait les grâces, le sourire et la paix candide de son âge. Il n'en perdait pas plus l'appétit que le sommeil. Il montrait la quiétude et l'humeur sereine de ceux qui sont élus aussitôt qu'appelés.
Le spectacle d'ailleurs du terrible temps où il devait vivre, au lieu de l'endurcir, comme il eût été naturel et de lui rendre la bienveillance difficile et même impossible à l'égal d'une injustice, avait au contraire adouci son cœur. Les méchancetés qui l'environnaient et le blessaient lui avaient appris la bonté. Tout ce qui lui était ennemi lui dictait le pardon. A toutes les faims et aux soifs de la détresse il opposait, en les leur accordant, le pain et l'eau de la charité. A ceux qui n'étaient pas couverts il donnait ses habits. De toutes les vertus qui germaient en lui, avant d'y grandir et d'y composer un bouquet, ce fut celle-là, la charité, — destinée à devenir la directrice et la clef de sa vie entière — par laquelle il débuta, à laquelle il fit en premier donner des fleurs et des fruits. Quand son père l'envoyait chercher au moulin la farine exigée pour le ménage, il arrivait souvent qu'il ne rapportait pas la quantité voulue. L'avait-il donc perdue, semée en route, inattentif ? Seigneur ! Lui ! Non. C'est qu'ayant, au retour, rencontré un vieillard, une pauvre femme ou un gueux, quelque stropiat, il leur en avait, spontanément, donné plusieurs poignées... Et dame ! après cela s'il n'en restait pas beaucoup, c'est que, comme il le faut aux saints que Dieu traite en conséquence, le nôtre n'avait pas la main petite et morte. Mais le père Depaul, comment prenait-il la chose ? — Admirablement, assure Abelly, biographe de Vincent et dont les paroles font foi.
" De quoi son père, affirme-t-il, qui était homme de bien, témoignait n'être pas fâché ; " ce qui en bon français et en bon catholique veut dire qu'il était ravi.
Voici mieux. L'innocent, à force de travail et d'épargne, était parvenu, piécette à piécette, à amasser, pour soi, un trésor... qui aurait tenu sous le pied d'un de ses moutons, mais qu'il devait, dans sa candeur, juger énorme... trente sous ! Trente sols qu'il portait toujours sur lui, qu'il avait plaisir et orgueil, en vidant la bourse de toile, à compter de temps en temps, assis à terre et se demandant : Qu'en ferai-je ?... Eh bien, un pauvre, un pauvre de rien, quelconque, a le bon esprit de passer par là. Vincent le voit, s'émeut... et il lui lâche son trésor, les trente sous, pas un de moins. " Prends tout ! " Puis rappelant son chien qui grogne, il s'éloigne, pauvre à son tour et enrichi de son aumône.
Trente sous ! Le chiffre des trente deniers ! Mais ceux-ci, deniers sacrés, qui vont produire au cours des âges le flot inépuisable de millions nécessaire à un peuple d'enfants, de femmes, de vieillards, de malades, de prisonniers, à toute une double humanité, celle de la misère et du secours. Les trente sols du bergeret, en voilà le départ, le premier fonds social, le premier versement !
Un tableau du dix-huitième siècle, conservé à Paris, d'abord dans la chapelle des Filles de la Charité et aujourd'hui dans le parloir des Lazaristes, célèbre cette scène où Vincent, en donnant tout ce qu'il possède, commence à se donner soi-même. Le peintre inconnu y a fait preuve d'une grande fantaisie. Sans doute afin d'honorer mieux son modèle, il l'a placé dans un paysage aussi flatté que possible et dans un décor de montagnes aux pieds desquelles certainement le petit pâtre de la lande ne traîna jamais ses moutons ; mais pourtant, telle quelle et malgré ses défauts, son inexactitude, nous aimons cette toile. Admirée sans doute et invoquée depuis plus de deux cents ans par les religieux et les saintes filles qui n'en ont jamais discuté la valeur, elle a gagné sous leurs regards, sous leurs prières une puissance de réalité, à ce point qu'aujourd'hui nous n'y voudrions rien changer. Oui, c'est bien ainsi que s'est passée la chose. Elle a été peinte d'après nature. Le tableau ressemble. Il est véridique. Il est le premier, encadré et pendu, dans la galerie merveilleuse.
Durant les longues heures qu'en son sablier la lande lui imposait, nous croyons que l'on aurait tort de se figurer Vincent se plongeant à âme perdue dans de célestes rêveries ou se consumant à prier. Il priait, sans doute, et de préférence au milieu des ruines de Buglose où il aimait s'agenouiller et même s'asseoir sur une de ses pierres abattues dont le temps faisait des tombes. Un vieux chêne du voisinage et que l'on montrait encore il y a cinquante ans avait été aussi adopté par lui et aménagé en oratoire. Dans le vaste tronc, qu'on eût dit crevassé et ouvert exprès par le Dieu des anachorètes afin d'en faire une rocailleuse cellule, il avait établi un petit autel. Il y venait se recueillir, s'abriter du mistral, du soleil et de la pluie. Mais ses pensées, ses oraisons, ses lentes allées et venues, ses travaux étroits et si peu apparents qu'ils ressemblaient à des loisirs ou à de la paresse, étaient toujours chez lui orientés par goût et par devoir vers des buts pratiques. Les ruines de Notre-Dame de Buglose ne devaient surtout le retenir que par le regret qu'elles lui donnaient de ne pouvoir les relever. S'il rêvait, c'était d'action... et de bonnes actions. Agir en quoi ? De quelle manière ? Il ne s'y butait pas. Dieu, quand il le voudrait, saurait bien le lui dire.
Les horreurs d'autrefois et d'hier n'étaient pas seules dans la chronique de l'âtre, qui partait toujours de la Saint-Barthélémy, à faire le sujet des récits habituels aux parents ; la vie quotidienne apportait plus de troubles qu'il n'en fallait pour les alimenter.
En ces années d'une existence évidemment toujours inquiète mais qui, s'écoulant à la campagne et à l'écart des plus grands foyers de discorde, offrait tout de même par comparaison une relative facilité, que d'événements de toutes sortes ! Que d'orages, tous terribles, soit d'un seul coup par leur foudre, soit par la répercussion de leurs suites, avaient fondu sur le royaume ! La guerre religieuse, toujours rallumée au lendemain des paix jurées et signées pour l'éteindre. En 1586, la peste. Et, rien qu'à Paris, trente mille hommes tués. La France, aux trois quarts inculte et saccagée, abandonnée du paysan, n'étant plus labourée que par la bataille et engraissée que par les morts. Les champs, plantés de loups, ou semés de corbeaux. Dans le pays traité comme une proie, places prises, reprises, le fer, le feu, la famine, noyades, pendaisons, avec la victoire allant, indécise ou éperdue, couronner en folle les deux partis l'un après l'autre, Henri de Navarre à Coutras, et Guise à Vimory et à Auneau, et le duc alors, dont la fortune et l'habit blanc tournent à lui les yeux, les têtes, osant, enivré de sa gloire, caresser le projet de détrôner le roi, soulevant le peuple contre lui, le jetant à ses trousses après les Barricades... et puis, celui-ci, prenant de haute ruse sa revanche aux Etats généraux en faisant assassiner dans son château de Blois, sur les marches de son lit, le chef de la Ligue, Guise lui-même ! Monsieur de Guise !... Il n'oserait !... Son frère accouru à ses cris ! Un cardinal pourtant ! Avec la croix de Dieu, en or, pendue à son cou ! On ose aussi. " Aux poignards ! Tous les deux !... " Et cela finira, moins d'un an après, par le couteau qu'un mauvais moine enfonce jusqu'au manche dans le ventre du grand Mignon qui n'en pouvait plus de régner.
Nul n'ignore par quel prodige, dans les pays les plus perdus et privés de communications, les choses d'importance publique, fussent-elles secrètes, ont de promptitude à se propager. La distance, même la plus effrayante, est toujours, en dépit des obstacles, dévorée par les nouvelles. Le désert les attire et les fait arriver. Viennent-elles par les oiseaux ? dans les voiles du vent ? ou enrubannées à une flèche invisible et lancées par un archer des nues ? Mystère. Elles tombent comme du ciel ; cependant qu'au ras du sol, les ambulants, le voyageur, le marchand, le nomade, le pèlerin, ne cheminant qu'à pied, les sèment le long de la route et les déballent à l'étape, en même temps que le cavalier qui n'a pas quitté le galop et qui s'écroule d'un cheval fourbu. Enfin, par-dessus tout, le bruit, le simple bruit, vague d'abord, sans source bien nette, et puis certain, précipité, court plus vite encore que l'homme et ses moyens, a tôt fait, sans qu'on se l'explique, d'accomplir les trajets qui semblaient impossibles et d'aller, du palais à l'autre bout du monde, atteindre la masure.
Chez les Depaul, n'en doutons pas, on savait ce qui se passait, au moins le principal, et Vincent le sut, non seulement par ses père et mère mais par lui-même. En dehors des récits entendus avec avidité, il avait vu plus d'une fois passer en se balançant, à " la spadassin ", de ces gens sans aveu, moitié soldats, moitié bandits, qui vendaient au Temple ou à l'Église leur arbalète et leur épée. Il avait vu les argoulets de maraude, bigarrés de loques multicolores, paraître et disparaître en un jour, emportant à leur ceinture des grappes de poules. Après Coutras il avait vu les fuyards de Joyeuse fraterniser avec les volontaires du Béarnais pressés de compter chez eux leur butin, et se ruant tous dans la direction de l'Espagne. Au plein de l'été, dans la paix torride de la lande, il avait vu tout à coup surgir en caravanes à grelots et montant des mules pelées jusqu'au bleu du cuir, ces troupes de ribaudes demi-nues qui sont la récompense et la gangrène des armées. Elles venaient des montagnes ou bien y retournaient. Il lui était arrivé, au détour d'un sentier, d'être surpris et interpellé par des batteurs de bois qui avaient l'air égarés, tantôt des géants à carrure tudesque et à barbe rousse nattée, ou bien des petits hommes secs à peau de cuivre, à crinière noire, que l'on ne comprenait pas plus les uns que les autres, et qui ne faisaient que traverser le pays en proférant des menaces barbares. Il avait ramassé des monnaies rouillées, des éperons tordus. Il avait vu des éclopés, accroupis au bord d'une flaque et regardant leurs pieds dont la plante à vif saignait, cloutée de cailloux ; et il en avait lavé et pansé plus d'un. Il avait vu des berceaux vides, des tambours crevés flotter au fil de l'Adour, des animaux domestiques, chiens et chats devenus sauvages, des chevaux morts tombés dans le convoi, et même des cadavres dépouillés n'ayant plus pour tout drap mortuaire que leur linceul de mouches. Et en regard, il avait vu aussi les religieux, courant sans crainte les fossés, la plaine et la forêt depuis la pointe d'aube et souvent jusqu'à la nuit, lanterne à la main, pour y rechercher les blessés, apportant le pain, le vin et la viande aux affamés, allant à la chaumière et à l'hospice assister les malades et lancer, devant les agonisants, pour leur dernier passage, un pont de miséricorde. Il avait vu s'empresser, pour venir en aide au petit monde, les notables de Dax, les moines d'Orthez, les laboureurs comme ses parents, les femmes, jeunes et vieilles, de toutes conditions, et les enfants bergers, forts et agiles comme lui. Et il avait suivi les processions ordonnées pour que prît fin, dans tout le royaume, et conséquemment ici, à ses extrêmes limites, la grande pitié des guerres. Il était donc mûri déjà par cette expérience qui devient dans les temps troublés le bienfait du malheur. Grave et vif, il parlait peu, réfléchi comme ceux qui, à force de vivre seuls, pensent davantage. Il avait douze ans, tellement grandi qu'on l'aurait pris pour un jeune homme.

 REVES PATERNELS

C'était l'âge où il semble bien que son père, s'il avait trouvé inutile que Vincent continuât de garder le troupeau, aurait dû l'employer près de lui au labour ou au moulin, ou à la maison, à des travaux demandant plus d'efforts et plus d'activité. Mais, chef de famille attentif et sagace, il avait depuis longtemps compris que le présent et l'avenir de son fils n'étaient pas là. Les pères visent volontiers pour leurs enfants plus haut que pour eux-mêmes. Avait-il conçu le désir et plus l'ambition que son préféré, dont l'intelligence précoce et les dons du cœur n'avaient pas manqué de le frapper, fût capable un jour d'honorer son nom ? ambition noble et bien permise en somme, ou fût-ce, au lieu d'elle, un pressentiment, une espèce d'ordre secret ? toujours est-il qu'il résolut d'offrir Vincent à l'Église, de le lui consacrer. Qui sait d'ailleurs s'il n'y eut pas, là aussi, de sa part, l'accomplissement d'un vœu, fait à cette époque d'horreur dont l'Église avait eu tant à souffrir ? En lui donnant ce qu'il possédait de plus cher, ce bon père et ce bon catholique n'obéissait-il pas alors à un double devoir ?
Une pensée intéressée et que l'on ne saurait reprocher à sa sollicitude entrait également, ne craignons pas de le dire, dans ce dessein : assurer à son fils et à sa famille une vie moins précaire. Un de ses voisins et amis, de condition presque semblable à la sienne, n'était-il pas devenu prieur, ce qui lui avait permis d'apporter à ses parents, grâce au revenu de son bénéfice, une aide inespérée ? Il en pourrait résulter, dans le même cas, pour Vincent et ses frères un avantage appréciable. " En quoi, comme l'ont, après coup, et sans grande perspicacité, affirmé tous ses biographes, il se trompait beaucoup. " Mais encore une fois, allez donc empêcher un pauvre cultivateur de rêver, en songeant à son fils exceptionnellement doué, une de ces brillantes fonctions auxquelles, même bien au-dessus du prieuré, il pouvait, selon son mérite, prétendre dans l'Église et aussi dans l'Etat ? Pour procurer aux jeunes gens l'enseignement nécessaire, on n'avait d'ailleurs que l'embarras du choix. Un grand nombre d'universités et de maisons spéciales s'en acquittaient au mieux. Malgré la rigueur de l'époque, il ne manquait pas de couvents épargnés par l'orage ou rouverts après lui, et fournis des maîtres les plus distingués, les plus propres à l'éducation supérieure des jeunes gens quand ils avaient reçu auparavant celle de l'école paroissiale. Dans la région, le collège des Jésuites était surtout celui des classes élevées, tandis que les autres, les plus modestes, s'adressaient aux Minimes et aux Cordeliers. Ce fut chez ces derniers que Depaul résolut de placer son fils.
Cette entrée au couvent de Dax que le père avait choisi, nous pourrions la mentionner d'une simple ligne et passer outre. Arrêtons-nous-y cependant. Elle marque dans la vie de Vincent, bien qu'il n'ait pu s'en rendre compte que plus tard, une date importante. Elle est si riche d'émotions, uniques dans leur délicatesse, que nous ne consentons pas à nous en détourner. Comment se désintéresser en effet du rare et sympathique enfant et ne pas vouloir essayer de se mettre dans son état d'esprit à cette heure où la voix du père lui signifia la grande nouvelle ? S'y attendait-il ? L'avait-il souhaitée ? Peu importe. Elle eut à ses yeux, même s'il n'en fut pas surpris, le caractère d'une annonciation. Elle correspondait évidemment à ses désirs en accord avec ceux d'En Haut.

 ADIEUX A LA LANDE

Sans lui prêter une sensibilité molle, maladive et un peu profane, à la façon de la nôtre, nous ne pouvons croire cependant que les rêveries et les impressions de toutes sortes qui l'envahirent alors ne furent pas, indépendamment de la joie, d'une mélancolie profonde. L'homme et l'enfant sont pareils, même à des siècles de distance. Quand un petit paysan quitte aujourd'hui sa famille, son toit rustique et les champs où il est né pour aller à la ville et y entrer au collège ou au séminaire, ou y pratiquer un libre métier, ce qu'il éprouve en ce passage diffère peu de ce que pouvait ressentir en semblable circonstance un pastoureau de Gascogne sous Henri III. Les mêmes pensées leur sont communes, naturelles. Ils ont des gestes identiques.
Depuis qu'il est averti, j'imagine Vincent en proie, pendant la dernière semaine qui lui reste à garder encore son troupeau, à une méditation douloureuse et douce qui l'accompagne partout. Il a déjà cessé d'être berger, il a déjà renoncé à la terre, ses moutons ont déjà cessé de lui appartenir et pourtant il les aime encore et il les regrette comme s'il ne les avait plus, quoiqu'ils soient toujours là, broutant selon leur habitude, ainsi que pour l'éternité. Il refait successivement en leur compagnie la lande, les bois, la forêt, l'oratoire du chêne, tous les endroits où il les a menés, où bientôt, à sa place, un autre les mènera ; le chien, tour à tour plus tendre ou boudeur, sait à quoi s'en tenir et va de travers tête basse ; le nombre des jours, tantôt si longs, tantôt si courts, diminue cependant. Plus que deux. Voici le dernier.
C'est demain que Vincent doit partir. Il reste ce soir là dehors plus tard, usant jusqu'à la corde le crépuscule. Alors à la première étoile, il se lève, il rentre. Mais avant, pendant qu'il est seul encore, il dit adieu, dans la pieuse obscurité, un très simple, un très paisible adieu à ses bêtes indifférentes. Il n'y en a pas beaucoup. Sept à huit. C'est vite fait. Il les caresse. Il enfonce ses mains, comme s'y plaisait l'enfant Jésus, dans l'épaisseur de leur toison. La clochette qui tinte à leur cou lui semble avoir dans l'ombre un son plus joli que jamais. Et puis il parle à son chien qui le comprend et le lui montre ; il lui recommande les moutons, la grosse brebis paresseuse et l'agneau folâtre. Le chien dit oui. A présent on approche de la maison. Il s'arrête pour embrasser sur son front brûlant le fidèle ami de sa vieille enfance, avec lequel il a tant marché, tant couru, fait de la poussière et chanté, joué, barboté dans l'Adour, et mangé, bu, dormi et prié, et qui a été si souvent aussi — que Dieu pardonne cet aveu — le consolateur de ses longs ennuis.
Mais, assez s'attendrir. Plein de sagesse, il rentre à la maison où son retour était guetté. Il ne paraît pas soucieux. Ses parents le sont plus que lui. La soirée se déroule en s'appliquant à ressembler aux autres. Sur son dur petit lit qui sent l'étable, il s'étend pour la dernière nuit de crèche et de famille, et s'y endort. Calme sommeil comme une eau bleue qui coule. Eveillé tout seul de grand matin, il s'habille en hâte. Mais quoique ses vêtements soient les mêmes il n'est pourtant plus, lui, le même qu'hier. L'écolier renvoie le berger. Plus de besace et de houlette. Elles sont là, pendues au clou où elles resteront... Dieu sait combien de temps ! Vite ! Allons ! L'heure est venue ! Les grands bras de tous, les baisers de la mère. Aucune larme. — " Il n'est pas bien à plaindre, mon Dieu ! Dirait-on pas qu'il s'en va au bout du monde, chez les Turcs ou même à Paris ; mais non, c'est tout à côté, à Dax, au couvent de ces bons Cordeliers ; deux petites lieues, une promenade. On ira le voir et il viendra aussi, de temps en temps, à Noël, à Pâques. En route ! " Mais à côté, quel tapage ! Ah ! c'est le chien qui aboie et gratte " pour suivre " et qu'on a enfermé ! parce qu'après, on le connaît, on ne pourrait plus le ramener. Il voudrait, lui aussi, entrer au couvent. Les moutons bêlent. C'est la plus mauvaise minute.
Enfin, Vincent s'éloigne avec son père. Ils disparaissent dans la campagne où le soleil se lève.
Le reste est simple et se devine. L'arrivée au collège. Des arcades de cloître. Le petit " nouveau ", remis par le vieillard à un de ses futurs maîtres, peut-être même au Supérieur. Une bonne main posée sur le front de l'enfant ou lui tapotant la joue... cela très bref, car le principal — entendons les conditions — soixante livres par an, et c'est lourd ! a été réglé a l'avance... et voici Vincent, l'élève Depaul, parti pour être homme d'Eglise, et devenir dans la folle pensée paternelle, si jamais Dieu veut bien l'exaucer, prieur au fond de quelque beau cloître tranquille, comme ce voisin qui, lui aussi, vous vous souvenez ? fut d'abord paysan... Quel rêve !

 LES CORDELIERS

On sait d'où venaient ces Cordeliers.
Relevant des Frères mineurs institués par François d'Assise, au treizième siècle, ils avaient commencé, vêtus d'un sac de bure et ceints d'une corde, — une vraie corde avec deux gros nœuds — par n'être qu'un ordre mendiant, ne vivant que d'aumônes. Plus tard seulement ils obtinrent le droit d'enseigner et ils y acquirent aussitôt, surtout dans la philosophie et la théologie, une réputation égale à celle des Dominicains que l'on ne croyait pas cependant pouvoir être dépassée. Comment alors n'être pas ému de voir, par un rapprochement bien significatif, ce petit Vincent qui devait, pendant sa longue vie, se montrer un modèle de pauvreté, d'humilité et de charité toutes franciscaines, être conduit justement, pour en faire l'apprentissage, chez les fils du pauvre des pauvres, du Poverello ? Où eut-il trouvé une préparation meilleure à la carrière dans laquelle il entrait, les yeux fermés encore ? Où eut-il reçu un enseignement plus conforme à l'esprit de sacrifice qui en serait la règle ?
Mais il fallait d'abord travailler. Presque tout à apprendre. Comme ceux de son âge et de sa condition, il n'avait guère jusqu'ici parlé avec les siens qu'un patois courant, dérivé du bas latin. La graimmaire et le français, les lettres, l'histoire, — l'ancienne et la religieuse, — et la géographie, et aussi les sciences selon le programme et dans les limites où ces jeunes cerveaux pouvaient s'y appliquer, furent l'objet de ses études. Il fit rapidement de tels progrès qu'il étonna ses professeurs par sa remarquable intelligence et l'ensemble de ses dons. Tout avec lui, et comme grâce à lui se faisait clair, facile, harmonieux. On eût dit, par moments, à tel point éclatait sa compréhension des choses et les justes aperçus qu'elles lui suggéraient, que c'était lui le maître ; et d'ailleurs, sans qu'il le cherchât, il en avait pris très vite sur ses camarades, l'ascendant, par la seule force de son savoir et de sa douceur autant que de ses vertus. Car chez ce merveilleux enfant la modestie croissait en proportion de la science. Plus grandissait et se manifestait sa valeur, plus il s'appliquait à la réduire, à la cacher. Il ignorait l'orgueil. Sa piété consolidait ses mérites et les rehaussait comme une couronne. Il était l'exemple et la gloire de la maison. " Voyez Vincent, imitez-le ! " répétaient à ses condisciples les maîtres. Telle, au bout de quatre ans, rayonnait sa perfection qu'on arrivait autour de lui à en être effrayé. " Qu'est-ce qu'on en fera ? se disaient les bons moines. Faudra-t-il donc que, comme nous, il demeure toute sa vie dans un collège, y pratiquant un devoir limité, sans qu'il lui soit possible de donner et d'étendre, jusqu'où elle est digne d'aller, sa splendide mesure ? Est-ce là son avenir ? Quel dommage ! " Une occasion se présenta d'alléger leur inquiétude et de répondre à leur vœu.

 M. DE COMMET

M. de Commet, célèbre avocat en la cour présidiale de Dax et juge en même temps de la paroisse de Pouy, ce qui l'avait mis en rapport avec les Depaul, cherchait un précepteur pour ses deux jeunes fils. Entendant les pères Cordeliers faire partout un chaleureux éloge de l'élève dont ils étaient si fiers, il proposa à celui-ci, arrivé d'ailleurs à la fin de ses premières études, d'entrer chez lui pour y instruire ses enfants. Cette offre aussi honorable qu'utile ne pouvait manquer de plaire à Vincent. Il l'accepta comme un bienfait et le bienfait dura cinq ans pendant lesquels, traité à l'égal d'un fils par l'avocat et d'un ami par tous, il put, commençant les études des deux écoliers, poursuivre encore les siennes, car il n'était jamais las d'apprendre et de chercher en tout le mieux, qu'il atteignait en se désespérant de ne pas l'obtenir.
On le voit ainsi choyé, écouté, respecté, considéré — parfois un peu trop, à sa gêne — dans cette sage et vieille famille de magistrature et de noblesse estimable quoique petite, comme il s'en trouvait tant alors fixées au cœur de nos provinces qu'elles boisaient et empêchaient de se disloquer, à la façon des racines profondes qui retiennent sur les pentes les terres prêtes à glisser et les unissent, les rattachent les unes aux autres dans l'étendue des plaines. Et ces familles résidaient dans des maisons héritées, bien construites, bien couvertes, bien closes, solides, maisons de travail et de repos, de silence et de paix, et de joies tranquilles. Foyers de bonnes mœurs et de bonnes manières où se perpétuaient la politesse, la discrétion, la patience, l'indulgence, les égards, toutes les formes de courtoisie et de bonté qui, atténuant les défauts, contribuent à la quiétude, et maisons excellemment tenues où sans luxe vain, mais dans la plus ferme économie, on vivait cependant aussi bien que l'on pensait.
Obligé, en se refusant d'y prendre en soi plaisir, de subir cette aisance, Vincent, avec son esprit pratique et curieux, ne pouvait néanmoins se défendre d'en observer les conditions, la méthode et les si heureux résultats. Aussi est-il permis de penser que ce fut là, dans le spectacle quotidien et à l'usage comme au profit personnel de ce bien-être sagement réglé et discipliné, qu'il dut d'acquérir les premières notions d'ordre intérieur, d'économie, de parfaite conduite dans les affaires qui lui furent plus tard précieuses quand il commença de dresser le plan de ses fondations. Les Cordeliers, la maison Commet lui inspirèrent, chacun dans son genre, le même esprit de communauté.

 ZARAGOZA

Quatre ans de collège, cinq ans chez le juge de Pouy, neuf depuis qu'il a dit adieu à la lande. A présent le fils de Guillaume Depaul en a vingt et un. C'est un jeune homme. Lui ! un jeune homme ! On a vraiment de la peine à s'imaginer qu'il le fut tant est différente l'image, on pourrait dire la seule, — qui l'ait popularisé et qui l'immortalise, celle d'un vieillard tassé, au poil blanc et rude, au gros nez, et qui, sous la coupole d'un vaste front, vous regarde avec des yeux fins et un angélique sourire... Et pourtant, à cette époque, il dut être un robuste gars brun, coloré, aux fermes pommettes, à la lèvre rouge, à mâchoire de volonté bien garnie de toutes les dents qu'il devait perdre de bonne heure en y gagnant une expression de mansuétude plus grande.
Mais sa piété, plus âgée que lui, le devançant et l'entraînant, indiquait à tous de jour en jour qu'il était fait pour Dieu. On le lui dit. Il s'en doutait déjà. Il fallut pourtant l'en convaincre, et alors il l'accepta, avec ardeur et sans présomption malgré tout craintif à l'idée de ne pouvoir réaliser les espérances, déraisonnables à ses yeux, que formaient sur son avenir et proclamaient ses maîtres. Et puis, l'engagement pris, il le tient. Le 20 décembre 1596, il reçoit la tonsure et les ordres mineurs... la tonsure, alors pratiquée à plein, dans ses cheveux épais et qui, plus tard, bien élargie quand ceux-ci seront tombés au ciseau des ans, luira sous la calotte noire comme une auréole cachée... le froc, dont la rudesse l'anime, plus douce à sa peau que ses anciens habits de berger ; et c'est avec entrain qu'il serre à sa taille la corde neuve qui à la longue lui creusera un sillon dans les reins.
Cela se passe, non à Dax, mais à l'église collégiale de Bidachen, près de Bayonne. Aussitôt soldat de l'Église il décide, pour s'y consacrer exclusivement, de quitter sa famille et même son pays. Au fond c'était, dans son esprit, chose déjà faite.
Où va-t-il aller ? Il ne le sait pas. Mais il est vif à le chercher. Tous les chemins menant au bien sont bons. Ce qu'il veut en premier, c'est prendre celui qui pourrait le conduire le plus vite et le mieux, à la théologie dans les leçons de laquelle il sent la nécessité de se perfectionner, de se cuirasser et de s'armer avant tous les combats.
Rempli de ce dessein, Saragosse le tente, et puis l'attire tout entier. La distance ? Pour sérieuse qu'elle soit, elle ne l'effraie pas. Serait-elle plus grande encore, il la franchirait. Sur cette idée de Saragosse où il se plaît à voir un signe, il vend une paire de bœufs et ainsi muni, plus riche qu'au temps des trente sous, il part. A pied, bien entendu.
Toute sa vie d'ailleurs, son œuvre immense d'apostolat, de secours et d'aumônes, ses lieues et ses lieues de charité il les fera, autant que possible, à pied, à même la poussière, estimant que c'est surtout ainsi que l'on peut d'abord aller le plus vite, et puis s'arrêter, chaque fois qu'il le faut, et se pencher, interroger, écouter, répondre... et ramasser, soutenir, prendre par le bras, porter... et donner à manger, à boire... et consoler de tout près, plus favorablement que du haut d'une selle ou de la fenêtre d'un coche. Il a compris qu'il n'est pas bon, si bien courbé que vous puissiez être à les secourir, que le pauvre et l'infirme aient le visage à hauteur de votre étrier. Jésus d'ailleurs n'est jamais monté à cheval. C'est qu'il ne l'a pas voulu. Non. L'âne simplement, et encore un petit ! sur lequel on touchait presque terre, lui a suffi. Pour tout. Pour l'étable, la fuite en Egypte et la triomphale entrée à Jérusalem.
...Et donc à pied, Vincent, par les formidables Pyrénées, par ses sentiers brûlants et pierreux, s'achemine. D'où il partait, sa route directe était Saint-Palais, Mauléon, les gorges de Roncevaux, pour gagner Pampelune en Navarre, et de là, après d'autres régions, escarpées encore, atteindre les vastes et infécondes plaines de l'Aragon. Il est probable que ce fut celle-là qu'il prit. Mais à le supposer ce trajet, quoique le plus court, dut être cependant très long et très pénible. Combien de fois aux muletiers, aux pèlerins, aux gens de la montagne et du val, ne demanda-t-il pas : " Zaragoza ? "
Enfin il traverse l'Ebre. Il en admire la limpidité. Le voici dans les faubourgs. Premiers moments d'émotion physique et historique aussi. Les nuées de souvenirs que le barbare moyen âge a cloués et laissés en ce noble et hautain pays, assaillent sa pensée. Il écoute, en se croyant au bord d'un gave, le rude accent cadencé de l'aragonais. Les rouges bandeaux tordus autour des têtes ainsi que des turbans, les couvertures jetées sur l'épaule, et tombant en plis de froc jusqu'aux sandales monacales, les ceintures, bourrées de croix et de couteaux, l'or des haillons, des bijoux, des drapeaux, des bannières, les rues sombres et tortueuses, où chaque maison montre, collés à ses grilles, des visages qui ne sourient pas, tout le fanatisme prêt à éclater que l'on respire où qu'on aille, occupe et retient notre jeune prêtre. Il se jette dans la ville. Au couchant du soleil il monte à la Tour Neuve. Il embrasse de là, du regard, les clochers, les dômes, la verdure noire des promenades, et l'Université qu'il parvient à situer dans la confusion des toits. Et puis, les jours suivants, sa fièvre tombe. Il se sent tout à coup seul et dépaysé, perdu. Après la douceur des pâtis, après la vie calme et familiale de Pouy et de Dax, le brusque changement ! Que de tumulte et de vain tapage, étouffant de si beaux silences ! L'Espagne, sans doute, avant qu'il y entrât, l'avait déjà averti en voisine. Il s'attendait à toutes ses rudesses. Aussi n'est-ce pas de cette fougue extérieure qui lui est propre et de cette irritabilité toujours prompte à dégainer qu'il éprouve à présent une si pénible surprise, mais bien de la manière imprévue et brutale dont se comprenaient à l'Université les études théologiques. Là où il se figurait trouver gravité, réflexion, recueillement, sagesse, et respect de la pensée d'autrui, courtoisie attentive jusque dans la controverse, il tombait dans une mêlée d'âpres discours dégénérant en disputes où les cris couvraient les paroles, d'où la raison était chassée comme à coups de fouet, où la violence éclatait dans les mots et même dans le geste y ajoutant l'odieux de la menace. Pour un peu les professeurs, divisés entre eux, en fussent venus à propos " de la science moyenne " et " des décrets prédéterminants " aux mains et aux cheveux. On argumentait en se montrant le poing.
Pris d'horreur et de dégoût, Vincent vit qu'il s'était trompé, que là n'était pas son école. Cependant, s'il avait fermé ses livres pour n'obéir qu'aux leçons de son cœur, il fût resté quand même en ce pays où, à défaut de l'enseignement spirituel désiré, il se voyait au moins bien placé pour étudier à fond les problèmes de la misère, d'une misère dont il ne se faisait jusqu'ici aucune idée, qu'il avait l'impression de découvrir.
Déjà l'Espagne était en effet, et depuis toujours, le royaume de grande pauvreté et pouillerie, de souffrance horrible où s'étalaient — au fer rouge du soleil et sous les résilles des mouches — des plaies et des hideurs dont le bon Cordelier, confondu, s'affligeait. Mais, doué d'un esprit de méthode auquel il asservissait tous ses actes, il sut, quoi qu'il lui en coûtât, ajourner sa pitié. " Oui. Pourquoi était-il de si loin, venu en Aragon, à ce Saragosse ? Pour y secourir des indigents ? y soigner des malades ? Non. Pour exceller en théologie, se perfectionner dans la doctrine religieuse, sur les choses divines. Voilà quel était le but de son voyage, sa première mission. La charité, le don de soi viendraient plus tard et les pauvres n'y perdraient rien. Mais, d'abord, finir ce qu'on a commencé. "
Cette rigueur de conduite, Vincent toujours se l'infligea, comme une discipline morale. Toujours il fut, sans regarder au lendemain, l'homme de la journée. Journalier de sa tâche, il aurait pu prendre pour devise : " Je fais ma journée. " On le verra. C'est le saint le plus ferme et le plus accompli de l'Age quod agis. Qu'avait-il besoin d'ailleurs, — il s'en aperçoit à présent, — d'aller chercher à l'étranger des vérités que son pays libéralement, cordialement, lui offrait à portée de la main ? Et le voici rendu à Toulouse où il se retrempe dans une atmosphère appropriée à ses désirs, où au bout de sept ans de travail il obtiendra le diplôme de bachelier, peut-être même, selon quelques-uns, celui de docteur.
Mais l'argent de la paire de bœufs est vite parti à Saragosse ; celui que de temps à autre il reçoit de son père âgé, malade, et qui se prive, ne lui permet pas de parer aux exigences de la vie. Il donne donc des leçons. Les élèves affluent ; et il peut, désormais, si bien se suffire à lui-même, qu'il renonce aux avantages que son père en mourant avait tenu à lui faire en vertu de son droit d'aînesse. Ayant ainsi, vis-à-vis de sa mère et de ses frères, allégé sa conscience et rempli plus que son devoir, libre en tout, maître avéré, il n'a plus qu'à passer le Suprême Examen. C'est en 1600, le 13 de septembre, qu'il est ordonné prêtre.

 UN PRETRE EST AUSSI UN PATRE

On n'a jamais été fixé sur le jour et le lieu où il dit sa première messe. Il semble que, par une exquise pudeur, il ait voulu qu'on l'ignorât. Pour être le plus près de Dieu il écarte les hommes. Il se cache au sein de la nature, dans cette solitude où le ciel lui avait ouvert et fait lever les yeux. Et puis, " on lui a ouy dire, nous rapporte Abelly, qu'à l'idée du divin mystère il était saisi de terreur au point qu'il en tremblait, et que n'ayant pas le courage de célébrer sa messe publiquement il choisit plutôt de la dire dans une chapelle retirée ".
Pensa-t-il alors à le faire au pays natal, dans les ruines de Notre-Dame de Buglose ? ou sous la voûte du vieux chêne, au creux duquel il avait autrefois dressé un oratoire ? Sans doute. Cependant, malgré l'unique douceur qu'ils évoquaient en lui, ces autels naïfs de son enfance étaient tout de même trop pauvres pour l'acte capital dont la grandeur l'étourdissait. Mais, près de Bazet, s'élevait, — si l'on ose dire en parlant d'un aussi humble sanctuaire, — une petite chapelle isolée, Notre-Dame de Grâce. Elle était d'accès difficile, au sommet d'une montagne et tapie, comme prosternée, au milieu des bois qui la recouvraient. Cet éloignement à cette hauteur ne pouvait que plaire à Vincent Depaul.
C'est là, si l'on en croit la tradition, qu'il offrit pour la première fois, de la façon qu'il voulait, le saint sacrifice, en n'ayant, pour l'assister, qu'un prêtre et un servant dont il pouvait même oublier la présence. Pas de monde, en dehors de Dieu qui pour lui était le Monde.
Accompagnons-le maintenant de loin tandis qu'il descend le sentier, que l'on montre encore et qu'il avait si souvent gravi pour aller à cette chapelle de Notre-Dame de Grâce. Il s'agit d'en prendre, après celui-là, un autre plus large et plus étendu, le Grand Chemin tracé pour sa destinée.
Ici, dès le début de cette existence inouïe où le romanesque, du choix le plus pur, abonde et se joue avec une espèce de prédilection, se place un incident resté mystérieux, qui n'a l'air de rien et que pourtant on aurait tort de ne pas relever, parce qu'il montre la réserve admirable et même excessive du religieux à propos de sa personne en même temps que sa modestie et sa répugnance aux honneurs.
" Il dut aller de Toulouse à Bordeaux. "
— Pourquoi ? " Pour une affaire, — se borne-t-il à dire en une lettre prudente — qui requérait une grande dépense et qu'il eût été téméraire à lui de déclarer. " Mais, de certains propos échappés à un de ses amis, M. de Saint-Martin, on a déduit que ce voyage avait eu pour objet une entrevue avec le duc d'Epernon ayant appelé Vincent (auriez-vous deviné cela ?) pour lui offrir un évêché ! Evêque ! Lui ! Déjà ! C'est inouï ! Quelle joie, quelle fierté, s'il eût vécu encore, en aurait ressenties son père, le vieux Landais dont les rêves n'étaient jamais allés au delà de le voir prieur !... Evêque !...
Et cependant la chose en resta là.
Sans chercher pour quelle raison, il est facile de conjecturer que, seul, le refus de celui à qui elle était proposée la fit échouer. Non. Il était, heureusement, écrit d'avance au Grand Livre de Sainteté, qu'on ne dirait jamais Monseigneur à Monsieur Vincent, qu'il ne porterait jamais la robe violette ni la pourpre cardinalice auxquelles cependant tout lui eût donné droit. Des bas de soie, et de couleur ? à lui ? Allons donc ! Des bas de laine grise. Pour crosse, un bâton, après la houlette. Au lieu de mitre et de chapeau rouge à glands, une calotte pas plus grande qu'une écuelle et qu'on eût dite taillée dans un ancien béret : et toute sa vie, sur sa maigre échine, en soutane, en ceinture, en manteau, en tout et pour tout, du noir, rien que du noir, le drap noir usé et râpé sous lequel il devra peiner, marcher et suer par tous les temps, sous tous les cieux et boiter, souffler, vieillir et mourir, fagoté de noir comme un sacristain.
Il semble qu'à partir de ce moment où il pensait mener une vie sédentaire, il fut convaincu d'avoir à y renoncer. On dirait que la Providence, à dessein, veut tout de suite le préparer aux déplacements, " l'entraîner " pour les aventures.

 LE BEAU VOYAGE

A peine est-il de retour à Toulouse qu'une succession inespérée, et à ses yeux peut-être inopportune, l'oblige à se rendre à Marseille. Par bonheur ce n'est pas encore trop loin. Il y arrive donc, armé de cette sérénité qu'il apporte à l'inévitable. Aussi tout va bien. Désintéressé comme à son habitude, il a vite fait d'en avoir fini avec les gens de loi. Il s'apprêtait au retour, et par terre comme il était venu, quand une personne dont il avait fait, pendant son séjour, la connaissance à l'hôtel où il était descendu, le presse de prendre plutôt avec lui la voie de mer, jusqu'à Narbonne. Ah ! l'on aimerait, j'en suis sûr, connaître le nom de cet hôtel qui n'était peut-être qu'une simple auberge ayant vue sur le port. Mais on serait encore plus content de savoir comment se nommait ce personnage inattendu. " Un gentilhomme du Languedoc ", Vincent n'en dit pas davantage. On peut tenter de se le figurer. Bon cadet de Gascogne, — eût-il beau déjà être poivre et sel, — il est engageant, gai, sûr de soi, loquace et persuasif. Juillet flambe. Un ciel bleu. Du soleil. Jolie mer. Joie et chaleur qui rayonnent partout. — Temps merveilleux pour naviguer, mon Père ! Et que d'avantages ! Plaisir plus vif, dépense moindre. Et trajet si court ! Un éclair ! Le jour même on touche Narbonne. " Je l'entends, avec cet accent du Midi qui pimente ses mots. Poli et même amusé, Vincent, pour lui faire plaisir, accepte et qui sait si " le gentilhomme du Languedoc " alors ne l'embrasse pas, comme un vieil ami?
Cette agréable traversée demandant à peine un jour devait laisser à ses voyageurs et en particulier à celui qui nous est cher, de si profonds souvenirs qu'il éprouva le besoin d'en relater et d'en envoyer le récit détaillé à M. de Commet, son ancien protecteur, mais seulement deux ans plus tard.
— Pourquoi si longtemps après?
Emouvante de grâce et de grandeur naïve, sa lettre va, mieux que tout, nous le dire et l'expliquer. On n'en saurait retrancher une ligne. En corriger même l'orthographe attenterait à sa beauté :
" Estant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme, avec qui j'estois logé, de m'embarquer avec luy jusques à Narbonne, veu la faveur du temps qui estoit, ce que je fis pour plus tôt y estre et pour espargner, ou pour mieux dire, n'y jamais estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu'il faloyt pour nous rendre à Narbonne qui estoyt faire cinquante lieues, si Dieu n'eust permis que trois brigantins turcs qui coustoyaient le goulfe de Léon pour atraper les barques qui venoyent de Beaucaire, où il y avoyt foire que l'on estime estre des plus belles de la chrestienté, ne nous eussent donnez la chasse et attaquez si vivement, que, deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme moy qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contrainstz de nous rendre à ces félons et pires que tigres. Les premiers esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre pilote en cent mile pièces, pour avoir perdeu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz que les nostres leur tuèrent. Ce faict, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansez, poursuivirent leur poincte faisant mille voleries, donnant néanmoingt liberté à ceux qui se rendoyent sans combattre, après les avoir volez ; et enfin, chargez de marchandises au bout de sept ou huict jours prindrent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans adveu du Grand Turcq où, estant arrivez, il nous exposèrent en vente avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disoyent avoir esté faicte dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions esté délivrez par le consul que le Roy tient de là pour rendre libre le commerce aux François.
" Leur procedeure à notre vente feust qu'après qu'ils nous eurent despouillez tout nudz ils nous baillèrent à chascun une paire de brayes, un hocqueton de lin avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Thunis où ils estoyent venus pour nous vendre. Nous ayant faict faire cinq à six tours par la ville la chaîne au col ils nous ramenèrent au bateau afin que les marchands vinsent voir qui pouvoyt manger et qui non, pour montrer que nos playes n'estoyent point mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où les marchands nous venaient visiter tout de même que l'on faîct à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes et nous faisant cheminer le pas, troter et courir, puis tenir des fardeaux et puis luter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalitez.
" Je feus vendu à un pescheur qui feut contrainct se deffaire bientôt de moy pour n'avoir rien de si contraire que la mer, et depuis, par le pescheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traictable, lequel, à ce qu'il me disoyt, avoyt travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale ; et en vain quant à la pierre mais fort savant à autres sortes de transmutation des métaux. En foy de quoi je luy ay souvent veu fondre autant d'or que d'argent ensemble, le mètre en petites lamines, et puis un autre de poudre, dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l'ouvrir et trouver l'argent être devenu or, et plus souvent encore congeler ou fixer l'argent vif en fin argent qu'il vendoyt pour donner aux pauvres. Mon occupation estoyt de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoy, Dieu mercy, je n'avois plus de peine que de plaisir. Il m'aimoyt fort, et se plaisoyt fort de me discourir de l'alchimie et plus de sa loy à laquelle il faisoyt tous ses efforts de m'atirer, me prometant force richesses et tout son sçavoir. Dieu opéra toujours en moy une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisoys et à la Vierge Marie par la seule intercession de laquelle je croy fermement avoir esté délivré.
" Je feus donc, avec ce vieillard, depuis le mois de septembre 1605 jusques au mois d'aoust prochain qu'il fust pris et mené au grand Sultan pour travailler pour luy, mais en vain car il mourut de regrets par les chemins.
" Il me laissa à son neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit tout après la mort de son oncle, parce qu'il ouyt dire comme M. de Brève, ambassadeur pour le Roy en Turquie, venoyt aux bonnes et expresses patentes du grand Turcq pour recouvrer les esclaves chrestiens.
" Un renégat de Nice en Savoye, ennemy de nature, m'acheta et m'emmena en son " temat ", ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand Seigneur : car le peuple n'a rien ; tout est au Sultan. Le " temat " de cestuy-cy estoyt dans la montagne où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois fames qu'il avoyt comme grecque chrétienne mais schismatique, avoyt un bel esprit et m'affectyonnayt fort, et plus à la fin une, naturellement turque, qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, le remettre au giron de l'Église et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu'elle estoyt de scavoir nostre façon de vivre elle me venoyt voir tous les jours aux champs où je fossioys, et après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du "Quomodo cantabimus in terra aliéna" des enfants d'Israël captifs en Babylone me fist commencer avec la larme à l'œil le psaume "Super flumina Babilonis" et puis le "Salve Regina" et plusieurs autres choses, en quoi elle prinst autant de plaisir que la merveille en feust grande.
Elle ne manqua point de dire à son mari le soir qu'il avoyt heu tort de quitter sa religion qu'elle estimoyt extrêmement bonne, pour un récit que je luy avoys faict de nostre Dieu et quelques louanges que je luy avoys chanté en sa présence, en quoy, disoyt-elle, elle avait heu un si divin plaisir, qu'elle ne croyoyt poinct que le paradis de ses pères et celuy qu'elle esperoyt un jour fust si glorieux ni accompagné de tant de joye que le plaisir qu'elle avoyst pendant que je louais mon Dieu, concluant qu'il y avoyt quelque merveille. Ceste autre Caiphe ou asnesse de Balaam fict, par ses discours, que son mari me dit le lendemain qu'il ne tenoyt qu'à commodité que nous ne nous sauvissions en France ; mais qu'ils y donneroyt tel remède, dans peu de temps, que Dieu y seroyt loué.
" Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'entretint dans ces vaines mais à la fin exécutées espérances, au bout desquelles nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendismes le vingt huitième de juing à Aiguesmortes et tôt après en Avignon où monseigneur le vice-légat receut publiquement le renégat avec la larme à l'œil et le sanglot au gosier, dans l'église Saint Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des spectateurs. Mondict seigneur nous a retenu tous deux pour nous mener à Rome où il s'en va tout aussitôt que son successeur, à la Triene (terme de trois ans), qu'il acheva le jour de Saint Jehan, seia venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à l'austère couvent des "Fate ben fratelli" où il s'est voué, et, à moy, de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. "
En vérité, comment, après la lecture de cette étonnante et délicieuse lettre, n'être pas forcé de la reprendre pour y cueillir et en faire respirer fleur à fleur toute la modestie, la simplicité, la mesure et la splendeur suave ? Et aussi la résignation, la grâce, parfois même la fine malice. Elle est de la bonne langue, aromatique et française de Montaigne. On y respire, plus d'un siècle à l'avance, dans certaines phrases comme celle-ci : " le peuple n'a rien, tout est au Sultan ", un parfum de Lettres persanes : et tout ce micmac de gentilhomme du Languedoc, de brigantins, d'alchimiste, de renégat, d'esclavage et de conversion, ne serait-il pas, s'il n'était qu'inventé, prétexte à la plus amusante et irrévérente turquerie dans le goût de Voltaire ?
Mais il n'est pas question de jolies histoires à rire, ni de contes des Mille et une Nuits. Nous sommes plus haut qu'avec Aladin. La lampe qui nous éclaire ici est véritablement la seule à être " merveilleuse " et qui ne s'éteindra pas. Il s'agit de vertus et de celles de Vincent, belles parmi les plus rares. Or sa lettre les contient toutes et les dégage à vous frapper. Elle est la préface de son œuvre et de ses travaux futurs. On y voit l'apprentissage nécessaire aux entreprises de sa charité. Son apostolat s'y indique et s'y ouvre dans l'étendue de ses perspectives. Au cours de cette longue épreuve où il dut accepter la servitude et ses souffrances, être blessé, enchaîné, vendu, revendu, passer du terrible feu des fours à celui du soleil sous lequel il lui fallait pourtant creuser la terre et porter des fardeaux, et puiser encore, en son épuisement, la force de chanter pour la femme du maître !... c'est à cette école de sa douleur méprisée et oubliée, qu'il connut et voulut sentir la douleur humaine et conçut de la soulager. Son esclavage le tourna, le pencha vers les esclaves, tous les esclaves, ceux des villes et ceux des déserts. Le jour où, pour la première fois, lui apparurent plus tard les forçats, il ne les découvrit point, il se rappela : " J'en ai été un. " Et comme il avait eu au col et à ses pieds les fers et qu'il en savait la morsure et le poids, il se fit le protecteur et l'ami des galériens et avec eux, de ces Turcs " pires que tigres " qui lui avaient pourtant donné la chasse en mer, en ce beau jour de juillet que lui, pacifique, et joyeux, il voguait vers Narbonne ! "
Allons au plus profond encore de ces feuillets écrits en un style si sobre, et où sont entassés tant d'événements. Chaque ligne nous y réserve une surprise, une admiration. Nous en restons émerveillés. Pas de révolte ni de plainte. Vincent ne perd jamais confiance. Il s'incline devant son sort, sans que celui-ci l'abatte. Il le salue même en Dieu " qui a permis que ces trois brigantins du diable lui fissent la poursuite ! S'il parle de soi, c'est le moins possible, et qu'il ne peut faire autrement ; et encore il y glisse avec une pudeur où il introduit de la gaieté pour que cela s'avale vite et ait l'air sans importance :..." et mesme moy qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie. " Pour risquer cet aveu, qu'il se fait petit ! Ne dirait-on pas qu'il s'excuse de sa flèche, qu'il demande pardon de l'avoir reçue ?
Pas n'est besoin non plus d'un grand appel à l'imagination pour se représenter que cette scène de l'attaque en mer dut être une chose horrible. Un carnage. Il y a des deux côtés des blessés et des morts. Le pilote est haché. Les bateaux sont inondés de sang, les pieds nus y clapotent. L'eau, de bleue qu'elle était, tout autour des carènes est, à plusieurs toises, devenue rouge. Lui, cependant, n'essaie pas de peintures. Il raconte les faits posément, avec sagesse et grand souci de loyauté. S'il peut, sur quelques points, rendre hommage aux ennemis, quoiqu'ils agissent en bourreaux, il n'a garde d'y manquer (...donnant néanmoingt liberté à ceulx qui se rendoyent sans combattre)... Il ne les injurie pas, il n'appelle pas sur eux la foudre divine. Quand ils lui mettent leurs doigts sales dans la bouche et qu'ils lui tordent la langue comme à un veau pour visiter ses dents ou les lui enfoncent dans les côtes pour le tâter, il n'a pas, à ce souvenir, un seul mot de rancune ni même de dégoût ; et quand, de ces doigts aux ongles de fauves, ils sondent ses plaies, les fouillent, les agrandissent, il ne crie pas. Aucune indignation de ces manières qu'il escamote et nomme tout bonnement " des brutalités ". Lorsqu'il dit que son premier maître, un pêcheur, fut contraint de se défaire de lui "pour n'avoir rien de si contraire que la me", n'a-t-il pas vraiment, là encore, l'air de nous confesser que c'est bien sa faute à lui, le méchant, qui ose se permettre d'avoir le cœur si peu marin ? Enfin dès qu'il peut trouver à sortir un petit compliment à l'adresse de ceux dont il s'applique à être le serviteur docile, comme on sent qu'il en est heureux ! Son médecin spagirique " souverain tireur de quintessences " lui inspire, malgré les douze fourneaux où par frénésie de la pierre philosophale, il le fait se griller, des propos pleins d'égards, d'une touchante reconnaissance, et vis-à-vis de son dernier maître " le renégat de Nice en Savoye " il s'exprime, avant même de se douter qu'il aura la joie de le convertir, avec une grande modération. Entre cet homme " ennemy de nature et les trois fames qu'il avoyt " jugez pourtant combien, à son âge, vingt-neuf ans, sa position offrait de difficultés ? Cependant, il les surmonte à ce point, — ainsi qu'il ne craint pas de nous l'avouer dans la pureté de son cœur. — qu'il conquiert bientôt la sympathie de la grecque schismatique "laquelle avoyt un bel esprit et m'affectyonnoit fort". Et, chose plus extraordinaire où le miracle éclate, il arrive à toucher la turque ! l'autre femme, assez profondément, pour que, convertie d'abord par lui en secret, elle obtienne ensuite de son mari qu'il rentre au giron de l'Eglise et se voue à la délivrance de l'homme admirable dans lequel il ne voit plus à présent qu'un envoyé de Dieu digne d'être son maître au lieu de son esclave !
Ici nous gagnons le pathétique. La femme, poussée par une force irrésistible et venant un jour, voilée, — peut-être en se cachant, — rejoindre aux champs dévorés de soleil Vincent qui, tout seul, le front en sueur, s'acharne courbé sur sa bêche et, tandis qu'elle le regarde " fossoyier " n'a même pas l'air de s'apercevoir qu'elle est là ; et puis, soudain, sur l'ordre de la néophyte atteinte par la grâce comme d'un coup de lance, et lui commandant de chanter louanges à son Dieu. Vincent qui alors lâche sa bêche et, les bras en croix, les joues baignées de larmes, entonne le "Super flumina" d'une voix qui tremble, avec cette turque déjà chrétienne étendue à ses pieds, qui sanglote aussi... Par-dessus tout cela le silence africain, l'azur éblouissant comme le manteau de Marie... les âmes presque libérées des corps, la terre qui disparaît ...quoi de plus beau !
Toujours Vincent retrouvera fixées en lui, pour sa vie et pour après sa vie, ces minutes surnaturelles.

 DEUXIÈME PARTIE

 CHEZ LES GRANDS DE LA TERRE

 ROME

On pourrait croire qu'aussitôt envoyée à M. de Commet, l'histoire de la captivité de Vincent fit grand bruit, et lui valut le surcroît d'admiration qu'il méritait pour la façon dont il avait traversé de telles épreuves. Il n'en fut cependant rien. Tout montre qu'au contraire, à ce moment, au delà d'un certain rayon, la chose ne transpira pas, et sans doute parce que Vincent en avait recommandé au juge de Pouy le secret. Celui-ci le garda et mourut sans le trahir. C'est alors seulement que dans ses papiers, un gentilhomme d'Acqs (de Dax), neveu de ce M. de Saint-Martin, dont nous avons eu l'occasion de dire l'amitié avec Vincent, eut l'étonnement et la joie de la découvrir. Sachant l'étroite liaison qui avait uni le prêtre et son oncle, il remit la lettre entre les mains de ce dernier ; et aussitôt celui-ci pensant avec vraisemblance que Vincent avait dû oublier un peu les circonstances de son ancienne aventure, mais qu'il aurait certainement plaisir à s'en rappeler le détail, lui adressa une copie fidèle de la lettre. Mais, voilà ! On s'imagine connaître tout des hommes, aussi bien leurs défauts que leurs qualités, leurs vices que leurs vertus... et on se trompe. A plus forte raison quand, au lieu d'être ordinaires, ces hommes sont supérieurs et touchent au sublime. Depuis un quart de siècle que ce grand serviteur de Dieu s'exerçait au refus et au mépris de tout ce qui était susceptible d'attirer sur lui l'attention, la curiosité et plus encore, les hommages et les louanges, il avait atteint ce point de paix où la brusque communication de M. de Saint-Martin ne pouvait que le troubler. Loin de lui plaire, le rappel de cette vieille histoire qu'il souhaitait rester cachée, ignorée des autres, comme il l'avait presque effacée de lui, le contraria fort. Si nous osions prononcer un mot, inadmissible cependant pour ce modèle de patience et de douceur, nous dirions qu'il se fâcha !... ne fût-ce que quelques secondes ! Il jeta au feu comme si, diabolique, elle lui brûlait les doigts, la copie de son ancienne et imprudente lettre, et il écrivit sur-le-champ, à M. de Saint-Martin pour lui commander..., — non, il était trop aimable pour le prendre sur ce ton, — pour le supplier de lui envoyer l'original. Celui-ci qui vit tout de suite où Vincent voulait en venir, à détruire la lettre, et qui, justement, par considération pour son saint ami, résistait à ce fâcheux dessein, fit la sourde oreille. Mais Vincent, à plusieurs reprises, réitéra ses instances, et une dernière fois avec tant d'énergie qu'il devenait impossible de ne pas céder à son désir : " PAR LES ENTRAILLES DU CHRIST ! " et aussi, ajoutait-il " par toutes les grâces qu'il a plu à Dieu de vous accorder, je vous conjure de m'envoyer cette MISÉRABLE lettre qui fait mention de la Turquie. "
Or, ceci se passait six mois avant la mort de Vincent infirme, vieux, déjà perclus, à bout de forces. Il n'écrivait pas, mais dictait. Le religieux qui lui servait de secrétaire jugea sagement, — nous rapporte un de ses biographes, — qu'une lettre en possession de laquelle il souhaitait, avec tant d'ardeur, rentrer, devait à coup sûr renfermer quelque chose qui touchait à sa louange et qu'il n'était impatient de la revoir que pour l'anéantir. C'est pourquoi " il fit couler " dans sa lettre même un billet par lequel il pria M. de Saint-Martin d'adresser celle que M. Vincent lui redemandait à quelque autre qu'à lui, s'il ne voulait pas qu'elle fût perdue sans retour. M. de Saint-Martin, convaincu que l'on peut, même que l'on doit, désobéir à ses amis dès qu'il s'agit de publier les grâces que Dieu leur a faites, suivit exactement le conseil. Cette lettre précieuse, objet de tant de désirs et si différents, il l'envoya au supérieur du Séminaire établi au collège des Bons-Enfants. Sans cette ruse touchante, nous n'aurions su que d'une manière très vague l'esclavage de Vincent de Paul et le glorieux triomphe qui brisa ses liens. En effet, dans tout le procès-verbal de sa béatification, il ne se trouve qu'un seul témoin qui l'ait entendu parler de sa captivité, et M. Daulier, secrétaire du roi, qui connaissait d'ailleurs toute cette histoire, a déposé juridiquement qu'il avait, à dessein, mis plusieurs fois Vincent sur les voies en lui parlant de Tunis et des chrétiens qui sont esclaves dans cette régence, sans avoir jamais pu tirer de lui une parole qui fît soupçonner que ce pays ne lui était pas inconnu. "
Mais rejoignons, notre libéré où nous l'avons laissé, à Rome.
S'échapper " d'un petit esquif ", pour aborder après les rapides et lumineuses escales d'Aigues-mortes et d'Avignon, dans la ville éternelle, au port de la chrétienté, quelle fortune échue à une âme comme celle de Vincent !
De la Rome pompeuse, embellie et surornée par la munificence artistique des papes, le nouveau venu découvre, et admire aussi, la splendeur, sans qu'elle le grise. Il salue tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité et les merveilles qu'une civilisation progressive y a entassées depuis et qu'elle y ajoute encore... Mais, s'il leur rend un juste hommage, celui-ci ne vient pas de son cœur. Il s'acquitte envers elle, une fois pour toutes, et avec des yeux qui aussitôt en les quittant, voient plus haut, surtout quand ils se baissent, vers cette terre des martyrs qui le repose, où ses pas recherchent la trace des leurs, qu'il est joyeux de fouler gravement. C'est de ce côté que vont tous ses désirs, que sa pensée chemine et stationne. Il se jette aux églises ; et Dieu sait s'il en a ainsi, pendant de longs jours, pour des litanies de bonheur ! Même là, ce ne sont pas leurs trésors fameux enfermés dans le tabernacle des sacristies qui le prennent. Il est l'homme de la poussière. Il descend dans les cryptes. Aux cendres des tombeaux de marbre il préfère celles que dérobe à la vanité l'ange des sarcophages. Combien de fois les catacombes ne l'ont-elles pas enveloppé du matin au soir dans les plis de leur linceul de pierre ? Leur labyrinthe est son jardin où les vers luisants des petites lampes semblent des gouttes d'étoile. Tous les humbles autels, tous les parvis où l'herbe pousse, toutes les marches de miracle usées ou brisées le voient accourir, reçoivent l'application de ses mains, de son front, de ses lèvres, de ses genoux. Les plus beaux palais ne lui tournent pas la tête. Il a ses musées : les chapelles. Il n'assiège pas la demeure des grands, même des princes de l'Eglise. Les salles des hospices, voilà ses antichambres. Chaque pauvre est pour lui un saint qui ressuscite. Et s'il va " hors les murs ", c'est pour contempler et mieux embrasser à distance, dans ses méditations à travers la campagne latine, cette Rome formidable et douce, capitale du monde et reine des reliques.
Et puis, surtout, il poursuit ses études. Qu'attend-il ? Rappelez-vous les mots sur lesquels s'achevait sa fameuse lettre : Un bon bénéfice. Mais oui, il ne le cache pas, il le confesse ingénument. C'est là-dessus qu'il compte. Et comme on doit l'approuver de le penser et de le dire ! Accablé de dettes, n'ayant pas de quoi vivre et résolu de subvenir tout seul à ses besoins, comment pourrait-il autrement n'être pas à charge aux siens et remplir son apostolat ? Ce " bon bénéfice " il ne le souhaite d'ailleurs qu'avec un esprit bien désintéressé, puisqu'il sait que c'est son prochain beaucoup plus que lui qui en profitera. Très tranquillement il s'en remet donc là-dessus à la bonté et à la toute-puissance du légat Montorio dont il a les promesses. Et cependant, comme si Dieu avait jugé son exceptionnel serviteur trop au-dessus des avantages qui sont le départ des grandes carrières banales, Montorio, tout légat qu'il était, ne put obtenir ce qu'il sollicitait pour son jeune ami. Loin de l'abattre, cette nouvelle troubla si peu Vincent qu'il se plut au contraire à y discerner un signe manifeste d'en haut et, de ce coup, ce fut l'échec qui lui parut le bénéfice.
L'échec, d'ailleurs, était tout à l'honneur du protecteur autant que du protégé. Ce qui le causa, ce fut le mérite même de Vincent et le grand éloge qu'en faisait à tous le vice-légat, bien placé pour en connaître puisqu'il le logeait, l'accueillait à sa table et fournissait à son entretien. Cette intimité quotidienne avait développé chez lui une admiration sans bornes pour son hôte, et il la proclama tellement que ce fut celle-ci qui fit échouer ses désirs.

 LE LANDAIS ET LE BÉARNAIS

Henri IV, quoique ne doutant pas — en 1608 — d'être assuré d'un long règne, n'en poursuivait pas moins, avec la plus habile activité, la réalisation d'un vaste projet de regroupement général des Etats d'Europe qu'il voulait liguer entre eux pour contrebalancer la puissance de la maison d'Autriche. Dans sa juste pensée, le consentement du pape Paul V à entrer dans cette ligue et la plénitude avec laquelle il le donnerait étaient d'une importance capitale, puisque son exemple devait, après les princes d'Italie, le duc de Savoie, le grand-duc de Toscane, et Venise dont l'adhésion paraissait certaine d'avance, entraîner toutes les autres puissances italiennes. A cet effet, il occupait à Rome plusieurs ambassadeurs chargés de travailler auprès du Pape à ses affaires et surtout à celle-là. Or, ces ministres avisés cherchaient en ce moment de leur côté quelqu'un capable d'être, entre eux et le roi, un agent de liaison verbale en qui l'on pût avoir une confiance absolue. A force d'entendre prôner par le vice-légat la valeur et les qualités de son protégé, il leur sembla que c'était bien celui dont ils avaient besoin. Ils voulurent le voir et aussitôt il fut si goûté et apprécié qu'ils s'ouvrirent à lui et le chargèrent pour Henri IV d'une commission importante, entendu en plus qu'ils le considéraient assez parfaitement instruit de la question pour en conférer et en bien juger avec le Roi aussi souvent que ce prince le trouverait bon.
Vincent arriva au commencement de 1609.
Ici nous nous trouvons, et on ne s'en étonnera pas, devant des portes closes. S'il a été permis aux historiens de déduire avec assez de vraisemblance les principales raisons qui motivèrent le voyage, du moins l'objet précis sur lequel porta l'entretien du Roi et de l'envoyé de Rome est resté leur secret. N'y eut-il même qu'un entretien ? Peut-être plusieurs. Le sujet était assez d'importance pour qu'on puisse le supposer. Quoi qu'il en ait été, nous regrettons qu'il n'ait rien transpiré de ce qui s'y dit, ni de ce qui en résulta. Henri IV avait cinquante-six ans, Vincent trente-trois. Malgré les vingt-trois ans de différence, aussitôt l'un en face de l'autre ils durent s'entendre en pleine franchise, et plus encore à demi-mot. Soyons certains que le sérieux du fond et des pensées n'empêcha point l'esprit de pétiller dans la forme et les mots. Les deux interlocuteurs étaient pays, natifs du même sol, car Béarn et Landes sont voisins et se ressemblent comme frères. L'homme de France et l'homme de Dieu avaient une égale finesse, un même amour du bien public, une même profondeur de vues. Avec le même accent, qui les rapprochait encore, ils parlaient la même langue. Assis chacun d'un côté de la table, à croire que le Béarnais va inviter le voyageur qui vient de si loin à vider avec lui un gobelet de jurançon rosé, on les voit. Cordial et coloré, le geste en éclair, la main et la joue chaudes, le Roi parle, expose, et rit en jouant des doigts dans sa barbe qui frise, et son sujet l'écoute, attentif, le comprenant d'un regard, d'un sourire et si bien qu'en peu d'instants il fait, malgré lui, la conquête du Roi. Cependant l'entretien dure, l'heure passe. Alors, dans le grand vestibule, les introducteurs et attachés au service de la porte commencent à s'étonner. Les idées et les craintes, tout cela va vite au Louvre. Dans les croisées, aux embrasures, on se demande à mi-voix : " Ah ! ça, qui donc Sa Majesté retient-elle si longtemps ? Est-ce pas ce petit religieux noiraud, entrevu sous la portière ? " Et déjà, redoutant une ambition en marche, une influence prête à s'exercer, quelques-uns froncent le sourcil. Mais on les rassure : " Allons donc ! ce n'est personne ! Un pauvre petit Cordelier de là-bas, de Gascogne. Un inconnu. Son nom ?... Vincent... je crois, Vincent de... de quelque chose, je ne me souviens plus. Enfin Vincent rien. "
Ah ! oui, rassurez-vous, messieurs ! Celui-là en effet ne vous gênera pas. Il ne cherche pas à gagner, en vous les retirant, les bonnes grâces du Roi, ni même sa jovialité. Il a d'autres buts. Tenez, l'audience est finie. Le voilà qui sort et aussi dénudé qu'il était en entrant, sans emporter sous son manteau la poindre promesse en un sac. Il est même probable que si le Roi lui a offert des faveurs, il les a déclinées. Et il s'en retourne et il vous salue. Ne craignez plus de le revoir, du moins d'ici longtemps, au cabinet du Roi. Mais rendez-lui vite et bien bas son salut comme à un des très grands personnages, car c'est plus encore que Sully, Bassompierre et Grillon, c'est l'ambassadeur de Dieu, le futur ministre des pauvres.

 VINCENT, ACCUSE DE VOL, SE TOURNE DE L'AUTRE CÔTÉ

Le temps d'avoir entrevu la Cour, il en a peur. Et il la fuit. Sans doute le Roi lui a fait un si bienveillant accueil qu'il ne l'oubliera jamais. Il admire et il aime en lui le paternel monarque et l'honnête homme, et le politique... et le catholique, avisés tous les deux. Mais sa commission remplie, il n'a qu'une idée, s'effacer dans la retraite. Il n'est ambitieux que de dévotion. Un petit logis, modeste et retiré au faubourg Saint-Germain, justement tout près de l'hôpital de la Charité, lui semble être aussitôt ce qu'il souhaitait. Il ne trouvera pas mieux. Il s'y établit. Or, qu'il ait choisi de cacher son existence à l'ombre de cet hospice de la Charité, lui, le père futur des saintes filles qui devaient plus tard, sous ce même nom populaire, étendre partout sa gloire, n'y a-t-il pas là de quoi frapper ? Le point de départ de son œuvre est éclairé déjà par toute la lumière que fera rayonner son accomplissement. Il ordonne donc son programme aussi simple que chargé. Il visite les malades, il les exhorte, il accompagne et soutient jusqu'au seuil les mourants qui n'ont plus pour brancards que ses bras, il donne aux pauvres tous les secours bien appropriés qu'il leur faut, ceux du corps et de l'esprit, tous les pains, il soigne les blessés de l'âme dont il panse les plaies, mieux qu'avec la main réelle de la chair. Il nage, si l'on peut dire, dans sa vocation. Est-ce tout ? Non. La connaissance qu'alors à point nommé il fait de M. de Bérulle met le comble à sa joie. Ce modèle de perfection sacerdotale attire aussitôt Vincent. Ils étaient à peu près du même âge tous les deux, ils se lient d'une religieuse tendresse que rien ne saura rompre. D'ailleurs Vincent, qui savait, pour la prodiguer, le prix de la consolation, cherchait pour lui-même un consolateur, et surtout un guide. Où les aurait-il rencontrés avec plus de sécurité que dans l'ami du grand François de Sales ? Il n'a donc rien à envier. Dans la solitude où il n'est plus seul il se sent pleinement heureux. Peut-être trop.
Il semble en effet que le bonheur, même exemplaire, irréprochable et aussi pur qu'il se puisse imaginer, soit interdit, non seulement aux hommes le méritant le plus, mais surtout à ceux que Dieu a stigmatisés pour la sainteté. Celle-ci s'oppose à la paix ; elle repousse toutes les aises, celles du corps et de la pensée. Un saint qui n'aurait pas d'ennuis, pas de contrariétés, aucun tourment physique ni moral... ou qui, à chaque tribulation, pousserait l'injustice et la candeur jusqu'à s'en étonner et à s'en plaindre, et qui s'écrierait : " Mon Dieu ! vous ne me laisserez donc jamais tranquille, même pour faire le bien selon mon désir et le vôtre ! " ce saint-là, n'en serait plus un. Il en perdrait du coup le titre d'aspirant. Les saints sont destinés à être tracassés, et à l'être en proportion du degré de sainteté auquel Dieu prétend les hausser. A ce point de vue, Vincent, comme on va le voir, devait être l'objet d'un traitement de faveur.
Il avait été amené, sans doute par raison d'économie nécessaire, à partager sa chambre avec une personne de son pays, le juge de Sore, petit lieu situé dans le voisinage de Pouy. Ce juge mettait son argent dans une armoire qu'il fermait avec soin et dont il ne manquait pas, quand il allait dehors, de prendre sur lui la clef, en quoi il faisait bien, car déjà en ce temps-là l'argent, même à Paris, n'aimait pas qu'on le laissât seul et la porte grande ouverte. Or, un matin le juge, avant de sortir, oublie la clef sur la serrure. Le saint qui, justement, ce jour-là avait à prendre médecine... — oui, car hélas ! la vertu ne peut rien contre les méfaits du corps, — le saint était resté au lit. Celui qui devait lui apporter le remède prescrit arrive bientôt. — Un verre ? — Il a besoin d'un verre. En le cherchant de tous côtés, il ouvre l'armoire, il y reluque l'argent et le rafle sans que le malade, qui lui tournait le dos, ait eu le temps de s'en apercevoir. Puis, dès que celui-ci a avalé sa médecine, le drôle s'en va en conservant, nous dit-on, " un grand air de sérénité ". Quatre cents écus. Pas moins. C'était le chiffre rond et important auquel se montait le magot. Le juge, à son retour, surpris et suffoqué de ne plus retrouver sa bourse, est saisi d'un grand émoi ; il la réclame, avec vivacité d'abord, et puis emportement, à son compagnon de chambre. Vincent lui répond qu'il ne l'a pas vu prendre et bien entendu qu'il ne l'a pas prise. Alors le juge, égaré par cette perte, éclate au point d'insinuer qu'il soupçonne Vincent. Et comme, à une pareille folie, le pauvre prêtre trouve préférable de n'opposer qu'un digne silence, il est hardiment accusé d'être l'auteur du larcin. La stupeur et la tristesse embarrassée du pauvre homme à cette supposition inouïe ne font que renforcer l'aveuglement du juge. Il y voit une preuve de mensonge et de culpabilité, il chasse de sa compagnie Vincent, qui ne résiste pas. D'autres le feraient. Mais lui, patient et doux, quitte la chambre ainsi qu'un coupable. A ce prix aura-t-il au moins obtenu le repos ? Non. Le juge vindicatif s'acharne après lui et le décrie partout, jusque chez M. de Bérulle auquel il le dépeint comme un scélérat.
M. de Bérulle dut en rire, mais une minute seulement, tant fut vive sa douleur de voir son impeccable ami calomnié avec tant de sottise; aussi en souffrit-il et bien plus que celui qui en était l'objet et la victime.
Quoique les clameurs eussent été publiques au point de faire autour de cet événement " un bruit effroyable ", Vincent de Paul ne laissa pas échapper le moindre mot, le moindre signe où l'on pût voir qu'il en était gêné. Son égalité d'humeur reste complète et nous en tenons la preuve par l'aveu qu'il en a laissé, mais à sa manière.
Ne pouvant étouffer la chose, ainsi qu'il s'y était appliqué lors de son aventure au pays barbaresque, il ne se résigne cependant à y venir que plus tard et encore en s'attachant à cette modestie qu'il mettait toujours à éviter de se mettre en scène. S'il relate l'incident, ce n'est qu'en termes indirects, comme s'il s'agissait d'un autre : " J'ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu'il ne l'avait pas pris. Mais voyant que l'autre persévérait à l'accuser, il se tourne de l'autre côté, s'élève à Dieu, et lui dit : " Que ferai-je, mon Dieu ? vous savez la vérité ". Et alors se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations qui allèrent fort avant, jusqu'à tirer monitoire du larcin et le lui faire signifier. "
Vraiment il est impossible de ne pas méditer ces lignes sans en dégager l'admirable et pieuse sagesse qui est chez Vincent le fond de son caractère. Il a le " bon sens du divin ". Toute sa vie nous verrons qu'il observera cette même règle qu'il s'est tracée. Chaque fois qu'il se heurtera à un obstacle humain, grand ou petit, " il se tournera de l'autre côté ", du bon. Et toujours en récompense il obtiendra, fût-ce longtemps après, gain de cause, alors qu'il n'y comptait plus, et même il sera justifié bien au delà de ses anciens espoirs.
Ce fut le cas dans la présente affaire dont il nous apprend l'issue : " Or il arriva, et Dieu le permit, qu'au bout de six ans, celui qui avait perdu l'argent, étant à plus de six vingt lieues d'ici, trouva le larron qui l'avait pris. Ce voleur habitait Bordeaux, comme le volé. Il y fut mis en prison pour quelque nouveau crime. Il connaissait parfaitement le juge de Sore et il n'ignorait pas que la bourse qu'il avait prise autrefois lui appartenait. Obsédé de remords, il le fit appeler dans son cachot et lui avoua tout. " Sentant alors, au point d'en mourir, l'horreur de sa conduite passée, le magistrat écrivit une longue lettre à Vincent où il l'adjurait de lui envoyer sa grâce, en protestant "que s'il la lui refusait, il viendrait en personne à Paris se jeter à ses pieds, et l'implorer la corde au cou". Vincent s'estimait trop dédommagé par un aussi heureux repentir. Il pardonna au juge en le tenant quitte du voyage et de l'humiliante démarche.
Cette contrition du magistrat ne se produisit, rappelez-vous le, que six ans après. Il nous faut donc revenir à ce moment-là où le calomnié, malgré son angélique bonté ne sortait pas moins peiné de l'incident et bien décidé, pour éviter le retour de pareils ennuis, à cacher sa vie plus que jamais. Il croyait pourtant bien dès son arrivée à Paris, avoir pris dans ce but toutes ses précautions. Son nom de famille, que nous avons ici continué à lui donner, il l'avait tout de suite supprimé, jugeant qu'il sonnait trop bien, pour ne plus porter que son nom de baptême, presque le seul sous lequel, même de son vivant, il ait été connu. Et dans son entourage pas un mot qui pût révéler l'éclat de son intelligence, l'étendue de son savoir et ses titres acquis. Tout au plus, pressé de questions, consentait-il à se donner pour un pauvre écolier possédant à peine les éléments de la grammaire. Etre obscur le ravissait. Il ne parlait de lui, nous est-il affirmé, " que comme du dernier des hommes ".
Mais ce serait en vérité trop beau et trop injuste aussi par surcroît, si toutes ces précautions étaient suffisantes pour assurer, même aux êtres supérieurs, le succès qu'ils ont bâti sur elles. Cette volupté secrète de l'effacement, les saints qui s'en nourrissent n'ont pas toujours la permission de la savourer longtemps. Ce n'est pas à l'homme de choisir ses sacrifices pour Dieu. C'est Dieu qui les choisit pour l'homme et qui s'y connaît mieux que lui. En ce cas, d'ailleurs, il arrive que les mesures les plus rigoureuses résolues dans son sens par l'homme, aboutissent généralement à un effet tout opposé. L'extrême discrétion déchaîne les indiscrets. Efforcez-vous de cacher votre vie, les curieux n'en auront que plus le désir et les moyens de la percer et non seulement les malveillants mais les bienveillants aussi.

 CHEZ LA REINE MARGOT

Dans le faubourg Saint-Germain où Vincent s'était fixé pour se faire oublier, s'élevait, à peu de distance de son petit logis, l'hôtel de la reine Marguerite. Entouré de jardins et de terrasses qui allaient jusqu'aux bords de la Seine, il occupait, Là où commence aujourd'hui la rue de ce nom, un vaste emplacement, et la belle construction d'aspect sévère, qui se voit encore au numéro 6, au fond de la cour, passe pour être, sinon maintenant en totalité, du moins en partie, la demeure où habitait, depuis qu'elle était descendue du trône, la fille de Henri II.
Quand Vincent était venu se loger dans ce quartier, il ne pouvait ignorer ce redoutable voisinage..., et pourtant cela ne l'arrêta pas. Quelle vraisemblance y avait-il en effet que la souveraine d'hier, l'hôtesse du palais se souciât du pauvre et minable prêtre de la rue, tapi sous son vieux pignon ? Savait-elle même qu'il existait un Vincent ? Qui lui en aurait parlé ? " Le Roi, craignit-il un instant, le Roi qui m'a reçu ! " Mais il se rassura : " Les raisons qui avaient motivé leur entretien secret détourneraient au contraire le Roi d'initier à ses affaires politiques son écervelée d'ancienne femme. Il ne la voyait plus, d'ailleurs, que rarement, de loin en loin. Nulle inquiétude, donc, de ce côté. "
Mais, si passionné désir de retraite que l'on caresse, il est bien difficile de ne pas contracter ou de ne pas subir quelques petites relations. Vincent se lia, par un hasard et sans la moindre méfiance, avec un M. Dufresne, homme pieux et probe qui lui parut tout à fait digne de sympathie et il se trouva que ce personnage aimable était le secrétaire particulier de la reine Marguerite. Le sut-il dès les premiers jours qu'il en fit la connaissance, ou ne l'apprit-il que plus tard ? Peu importe. M. Dufresne, aussitôt frappé de la valeur rare du prêtre, en avait parlé à la princesse d'une manière si persuasive qu'elle aussi en fut convaincue et voulut l'avoir pour aumônier. Après la ferme résolution qu'avait prise Vincent de vivre désormais à l'écart, on pourra être surpris qu'il ne s'y tînt pas. Mais, soit que M. Dufresne eût été assez éloquent pour vaincre sa résistance, ou que plutôt le saint eût vu là un moyen inespéré d'accomplir, grâce à la protection toute-puissante de la reine, beaucoup plus de bien que dans l'état médiocre où il se confinait, il accepta, quoiqu'on tremblant, l'offre avantageuse. On comprendra son inquiétude. Sans doute la princesse ne ressemblait plus à cette reine Margot du temps impie des derniers Valois, folle de luxe et dévergondée au point que son mari, pourtant bien peu sévère, avait dû alors, gêné par ses insolentes amours, la faire enfermer au loin dans la montagne en son château d'Usson. Depuis que devenu roi de France il avait obtenu du pape Clément VIII, en 1599, l'annulation de son mariage, elle s'était rangée. Tantôt à Paris, tantôt en Auvergne, elle s'efforçait de racheter les scandales de sa jeunesse par une vie régulière où une grande place était donnée aux bonnes œuvres. Elle avait d'ailleurs cinquante-six ans. C'était maintenant, en dépit des soins dont elle accablait sa beauté fanée, une femme plus que mûre, encore grande pourtant, avec un air de fraîcheur en surface et un reste de feu, mais commençant déjà, ainsi qu'avant elle sa mère, à vieillir " en gras ". Ayant pourtant été jolie, et sans jamais se tourmenter le visage à nourrir de sombres desseins, elle n'avait pas le fourbe menton maternel, se dérobant de plus en plus avec la fuite des années, ni la lèvre flasque à la Médicis. Elle représentait encore et faisait figure — et plus peut-être par les désordres de son mémorable passé, que par la tardive dignité de sa retraite. A défaut du trône perdu, ses fautes lui avaient dressé un certain piédestal d'où elle exerçait sur sa cour et son entourage une royauté inoffensive et consentie. Sans qu'elle encourût le mépris, elle n'avait pu gagner la complète estime. On en riait, on en souriait, mais elle avait été si aimable et si aimée, qu'elle inspirait une espèce de considération cordiale, car, en dépit des années, elle était restée bonne et simple, sans façons, " bohème ". L'âge n'avait pu corriger ce qui jaillissait toujours en elle de libre et de hardi ; aussi l'étiquette et le cérémonial, exigés jusqu'à la fin par la feue reine Catherine, même pendant la tristesse de son abandon, avaient disparu chez Marguerite. Et cependant c'était tout de même une Cour, avec ses journées, ses heures brillantes, ses fêtes, ses lumières. La fille de Henri II tenait de ses parents l'ivresse des beaux chevaux, des chiens, du bruit et de la joie que font les équipages. De sa mère, portée au bel esprit jusqu'à la prétention, lui venait également l'amour des lettres, des manuscrits enluminés, des reliures dont Catherine possédait un cabinet riche en trésors. Elle-même s'entourait d'auteurs, de musiciens, de poètes. Elle avait entrepris d'écrire ses Mémoires.
Voilà donc dans quel milieu éblouissant et si nouveau pour lui tombait, comme un livre de prières jeté dans un palais, notre cher Vincent.
Si peu de temps, deux ans au plus, que dura son séjour auprès de la reine Marguerite, on imagine, malgré la modestie avec laquelle il remplit ses fonctions, tout ce qu'il lui fut donné, même en fermant les yeux et les oreilles, de voir et d'entendre, et vif est notre regret que, fidèle à sa réserve ordinaire, il ait gardé, sur son passage à la Cour, le plus profond silence. Essayons cependant, non pour un vain plaisir de peinture, mais pour nous faire une sensible et utile idée de la vie du saint à ce moment, de nous représenter les spectacles curieux et de tant d'attrait auxquels il ne pouvait manquer de s'intéresser et qui durent, malgré son détachement des choses du monde, le frapper assez pour lui donner d'abord de rudes leçons et ensuite lui laisser d'impérissables souvenirs.
Quand il voyait, parée de ses plus beaux bijoux, la reine Marguerite assise en face du portrait de sa mère, peinte en grand costume par François Clouet, rêver en caressant un de ses bichons, ou qu'il lui fallait écouter les abondants récits qu'elle aimait lui faire de son enfance, de ses malheureuses fiançailles avec cet Henri de Navarre qui ne l'aimait pas, qu'elle n'avait épousé que par contrainte et battue par sa mère, et puis que, sautant de là comme un écureuil, elle évoquait, sans pouvoir se retenir, le faste des fêtes de son mariage au Louvre et à Notre-Dame, ne lui faisant grâce de rien : " ...Moi, mon Père, étincelante de pierreries, habillée à la royale avec la couronne et couet d'hermine mouchetée qui se met au-devant du corps, et le grand manteau bleu à quatre aunes de queue, porté par trois princesses, et le peuple au bas de l'échafaud s'étouffant à nous regarder... ", que pensait, tout ratatiné, le petit homme en noir, du fond de son respect, de son triste silence ? Et quand, dans l'exercice de son ministère, il recevait en confession les derniers péchés, n'étant peut-être plus mortels, de cette petite " Margot d'âme " et qu'en y mettant tout son cœur, il plaçait bien l'hostie sur la langue autrefois si coupable, eh bien ! que de rapprochements, que de chocs dans son esprit à lui, tout doré de prières ! Que tout cela devait, en lui faisant pitié, le mûrir encore et lui profiter, lui faire du bien ! Où eut-il mieux travaillé sur la grandeur et la misère humaines ? Après les Cordeliers, Saragosse, Toulouse, toutes les écoles, il continuait là et parachevait ses études.
La Cour, quelle Université !

 LE DAUPHIN

Parmi tous ceux qui s'y montraient, un, entre autres, lui plaisait. Et ce personnage très grand, quoiqu'il fût encore tout petit, résidait en face, de l'autre côté de la Seine, en un palais bien plus beau que celui du faubourg Saint-Germain, au Louvre. Le jeune dauphin Louis, le fils de Marie de Médicis, était en effet mené de temps en temps chez la reine Marguerite. Elle l'affectionnait à cause de l'étrange et instinctive antipathie qu'il avait, dès sa seconde année, laissé paraître pour les enfants naturels du Roi, et il l'amusait par la crudité inconsciente de ses propos où elle aimait respirer la verdeur de ceux de son père. En cette année de 1609, il a huit ans. Héroard, son médecin fidèle, à qui Henri IV l'a confié dès sa naissance, et qui depuis, chaque jour, sur son étonnant journal, a scrupuleusement tout noté sur ce que dit et fait l'enfant, de son lever à son coucher, mentionne le 24 janvier : " A une heure, le Roi le mène en carrosse chez la reine Marguerite. Le 10 février, il va aux Chartreux, à la Foire, pour la première fois avec la reine Marguerite qui lui donne une enseigne et un cordon de diamants, le tout estimé deux mille écus, et elle commande à l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il demanderait, promettant de le payer. " On peut assez juger par là du plaisir qu'elle avait à gâter le dauphin. Le 16 du même mois : " Mené chez la reine Marguerite, chez M. Concino et chez M. de Gondi. Le 7 août, le 14, il la voit. Le 13 novembre il y passe après avoir couru un lièvre en l'hôtel du Luxembourg. Le 10 décembre son carrosse l'y conduit, ainsi que le 21 où, chez elle, il se joue au jardin, danse au bal, écoute la musique. " Et c'est tout. Neuf fois dans l'année, à moins, ce qui est possible et même probable, que les autres fois Héroard n'ait point jugé utile de le rapporter. Sans doute, c'est peu, mais suffisant pour permettre d'affirmer, sans crainte, que Vincent le connut et lui parla, sinon à toutes ces visites, du moins à quelques-unes. Louis était violent et emporté, au point que, pour le réduire, son père commandait fréquemment qu'on lui donnât le fouet. Le 24 juin, malgré ses huit ans, il encourt cette punition pour avoir battu un de ses valets à coups de raquette... Il est donc certain que, vu son caractère difficile, la reine Marguerite dut le mettre en rapport avec son aumônier afin que celui-ci lui fît, à l'occasion, un peu de morale et l'engageât à la douceur. Et que si l'on demande alors pourquoi dans le journal d'Héroard, pas plus qu'ailleurs, on ne voit trace de cette intervention de Vincent, nous répondrons que le médecin ne se croyait tenu de rapporter que les noms des gens de qualité et que probablement l'aumônier, victime de sa modestie, n'était considéré malgré ses vertus que comme un bon prêtre sans importance.
Oui, ce dauphin qui entend régulièrement la messe avec le Roi, que l'on mène à vêpres à Saint-Antoine des Champs, que l'on conduit encore en semaine à l'église, qui lave le jeudi saint les pieds aux petits pauvres et le vendredi saint entend le sermon du Père Coton, auquel le samedi il se confesse et qu'il retourne entendre prêcher le jour de Pâques et qu'à tout bout de champ on pousse aux chapelles, et qui soir et matin récite ses prières, et qui donne de l'eau bénite, et certaines semaines est de messe presque tous les jours, le 12 août à l'Abbaye, le 15, le 21 et le 22 au bois de Vincennes, le 30 aux Minimes, le 13 septembre à Picquepusse, cet enfant qui disait enfin à son médecin : "Mousseu Heroua, j'ai inventé une sentence. — Monsieur, demandait Héroard, vous plaît-il de me la dire ? — Oui, mousseu. Les enfants qui ne sont pas sages. Dieu les punit. Moi j'en ai inventé une autre : Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide..". Eh bien, il est inadmissible qu'en de pareilles conditions cet enfant-là, quand il allait voir la reine Marguerite, n'ait jamais été mis en présence de l'aumônier, quand ce n'eût été que par respect et simple politesse ; et alors il nous apparaît comme nécessaire que Vincent fît, dès cette époque, la connaissance de ce petit dauphin dont il devait recevoir entre ses bras, trente-quatre ans après, le dernier soupir de roi.
Notre saint, cependant, ne se trouvait pas, à la cour de Marguerite, à la vraie place de sa destinée. Malgré tant d'offices, la religion de cour que l'on pratiquait chez la vieille princesse toujours frivole était surtout prétexte à grand train et à cérémonies. On y respirait un encens profane. Le repentir de l'ancienne amoureuse était nourri et sucré de tous les regrets qui pour elle en faisaient le prix. En dépit des moines, des autels, des processions, des visites en carrosse aux couvents, aux charniers, Dieu n'était qu'en arrière dans la plupart de ces pieux divertissements où les génuflexions s'exécutaient ainsi que des saluts de bal, où les gros chapelets, en perles comme les colliers et pendus à la ceinture, s'appelaient " des contenances ".
En dehors de cela, réunions galantes, goûters aux vins d'Espagne, la poésie, pâmoisons pour Ronsard, les odes, les joutes de l'esprit préparant celles des " Précieuses " ; et la comédie, les cages d'oiseaux bleus, la musique de M. de Bouillon " qui était un luth, un clavecin et une viole " et des chansons de bague, des cris de joie, des rires, avec les hennissements et les coups de pied venus d'en bas, " de la grande salle des chevaux... "
Et cependant Vincent restait, faisant son service de fourmi et parfaitement calme au milieu de ces volières. Il ne cherchait pas à partir, s'en remettant comme toujours à Dieu de le repêcher à son heure. Elle vint plus tôt et tout autrement qu'il n'eût jamais pu le concevoir.

 VINCENT ET LE DEMON

La reine Marguerite, qui se plaisait aux causeries savantes, avait auprès d'elle un docteur, controversiste fameux par son zèle et par ses travaux contre les hérétiques. Il s'était trouvé dans la nécessité, à cause de cette nouvelle condition, de renoncer à l'emploi de théologal qu'il remplissait dans son diocèse. Sa vie en était ainsi toute dévoyée. Mais ici écoutons Vincent : " Comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus, il se trouva assailli dans le repos d'une rude tentation contre la foi, ce qui nous apprend en passant combien il est dangereux de se tenir dans l'oisiveté, soit du corps, soit de l'esprit ; car, comme une terre quelque bonne qu'elle puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche, produit incontinent des chardons et des épines, aussi notre âme ne peut pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté qu'elle ne ressente quelques passions ou tentations qui la portent à mal. Ce docteur donc, se voyant en ce fâcheux état, s'adressa à moi pour me déclarer qu'il était agité de tentations bien violentes contre la foi et qu'il avait des pensées de blasphèmes horribles contre Jésus-Christ et même de désespoir, jusque-là qu'il se sentait poussé à se précipiter par une fenêtre, et il en fut réduit à une telle extrémité qu'il fallut bien l'exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe et même de faire aucune prière, d'autant que lorsqu'il commençait seulement à réciter le Pater, il lui semblait voir mille spectres qui le troublaient grandement ; et son imagination était si desséchée et son esprit si épuisé à force de faire des actes de désaveu de ces tentations qu'il ne pouvait plus en produire aucun. "
Qu'il y eût là, chez ce pauvre homme ainsi tracassé de visions, une névropathie poussée à l'extrême, il le semble bien. Mais, à cette époque, le démon avait beau jeu. Tout de suite, au premier phénomène anormal que la science n'arrivait pas encore à expliquer, on criait au Malin en se signant. Pas de troubles nerveux qui ne fût attribué à son pouvoir, à sa méchanceté. Un esprit se dérangeait-il ? c'était à son souffle. Un corps se tordait-il ? c'était sous sa griffe... D'ailleurs, quand on a vu, depuis, tant de bons cerveaux, tant d'âmes d'élite, et le Père Barré et Pascal et le curé d'Ars... pour ne parler entre mille que de ceux-là, assiégés, retournés dans leurs profondeurs par de pareilles tempêtes, qui oserait affirmer que la perfection et la sainteté n'attirent pas de préférence la foudre satanique et que ces orages surnaturels ne sont pas la condition même du sublime auquel ils tendent, l'élément de souffrance utile à leur salut ? Vincent fut tellement navré de voir ce malheureux en si pitoyable état qu'il conçut, dans l'ardeur de sa foi, l'émouvante résolution de se substituer à lui ! et autant dans la crainte que son ami désespéré ne finît par se livrer au blasphème, que par esprit de pénitence et de sacrifice, il s'offrit au Seigneur en esprit de victime, pour endurer à la place du théologal les peines dont il était près de mourir.
Celui qui a dit, avant tous, " qu'il ne fallait pas tenter Dieu ", prononça ce jour-là une vérité éternelle. Faisant à Vincent la redoutable faveur d'écouter sa prière, Dieu le prit au mot et dans toute son étendue. Par un premier miracle, il délivra entièrement le malade de sa tentation. Plus d'angoisse. Une paix profonde. Les nuages qui obscurcissaient son âme se dissipèrent. Sa tendresse pour Jésus-Christ refleurit, plus vive que jamais, et jusqu'à sa mort il put bénir son Créateur de l'avoir tiré de l'abîme après l'y avoir plongé. Mais, en même temps, par un second miracle aussi étonnant, les tentations du libéré passèrent dans l'esprit de Mr Vincent qui en fut terrassé. Nouveau Job, il semblait en proie aux fureurs du démon et c'eût été le plus douloureux des spectacles de voir ce saint, ce modèle de vertu, de bonté, de douceur, attaqué de cette façon par l'enfer et torturé comme un damné, si en même temps ce supplice n'avait été pour lui une occasion d'étaler aux yeux de tous le plus admirable des courages, la plus céleste résignation. Comme il n'arrivait ni en priant, ni en se mortifiant, à se soulager, il se fit une loi d'agir toujours, autant qu'il le pouvait, en sens contraire des suggestions diaboliques ; il redoubla d'humilité, de charité, se donnant aux pauvres, s'y livrant, se jetant à eux de toute la force de son mal qu'il retournait en bien, et chacun suivait — en ayant envie de se prosterner devant — cette lutte inouïe. Quatre ans cela dura. Vincent, à bout de résistance, avait écrit le Credo sur un papier qu'il s'était appliqué sur le cœur, en prévenant Dieu que chaque fois qu'à l'assaut de Satan, il porterait la main à cette place il entendait par là repousser son attaque avec horreur. " Cependant, un jour qu'il n'en pouvait plus, nous raconte son confident, M. de Saint-Martin, il s'avisa de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ et pour l'imiter plus parfaitement qu'il n'avait fait jusque-là, qui fut de s'adonner toute sa vie au service des pauvres. " Sans doute il avait déjà fait plus que de s'occuper d'eux, mais les soins qu'il leur accordait n'avaient pas encore pris dans sa pensée ce caractère d'exclusivité totale et sans limite dans le temps. Prononcer ce vœu, c'était pour lui s'interdire à jamais tout honneur, tout bien-être, toute richesse personnelle, renoncer à toute ambition même permise, c'était s'amputer pour le monde, fermer complètement son existence d'un côté pour " se retourner de l'autre " et y demeurer toujours. A peine eut-il trouvé sa voie en formant ce grand dessein que la tentation s'évanouit. La lumière inonda son âme enfin béate à la paix retrouvée. Comme autrefois au rivage africain, il dut chanter en souriant, " avec le sanglot au gosier ", le Super flumina...

 LES ANGES DE CLICHY

Vincent, dès le début de la crise qu'il venait de traverser, avait pris le parti, renonçant à la charge d'aumônier de la Reine, de quitter la cour, trop bruyante pour lui, et dont à présent, d'ailleurs, le détachaient toutes ses pensées nouvelles. Mais où se retirer pour obtenir le recueillement qu'il cherchait ? Il pensa que nul ne pouvait mieux que M. de Bérulle le lui procurer. N'était-ce pas à l'hôpital de la Charité, qu'inconnus l'un à l'autre, ils s'étaient autrefois rencontrés et liés, au chevet des malades ? Le souvenir de cette amitié nouée en un pareil endroit dirigea Vincent d'une façon toute naturelle dans le chemin qu'il voulait suivre désormais. Le Père de Bérulle aussi l'attendait. Ce fut avec joie qu'il lui offrit de le prendre en retraite dans sa maison, alors qu'il s'appliquait justement à s'y entourer d'une phalange d'hommes capables, sous sa direction, de réparer les maux du protestantisme et de restaurer la piété, perdue ou affaiblie.
Remplissait-il encore sa charge d'aumônier quand, cette année de 1609, Marie de Médicis ne rougissait pas d'aller danser chez la reine Marguerite ? Et un peu plus tard, quand eurent lieu les cérémonies à l'occasion du retour à Paris des cendres de Catherine, Vincent y assista-t-il ? Sans que, pour la pompe funèbre, il soit permis de l'affirmer, c'est cependant bien probable. Depuis vingt ans la veuve d'Henri II décédée et inhumée à Blois, y attendait, dans une cave infâme, le splendide tombeau que, de son vivant, elle avait fait pour elle à Saint-Denis et où sa figure agenouillée devait éternellement prier aux côtés du roi son époux. Mais Marguerite se souciait peu de sa mère. Si Catherine vint occuper enfin la place qu'elle s'était choisie, ce ne fut pas par les soins de sa fille, mais par ceux, inattendus, d'une vieille bâtarde de Henri II, Diane d'Angoulême, duchesse de Montmorency. Ce transport de la dépouille royale à l'Abbaye fut l'occasion de somptueux services, et comme les deux cours, celle du Louvre et l'autre, celle du faubourg Saint-Germain, y prirent part, Marguerite aux premiers rangs avec le Dauphin " qui donna l'eau bénite " et tout ce que le clergé contenait de dignitaires, il est difficile de croire que le religieux, qui avait été l'aumônier de la fille de Catherine, en fut absent. Alors, devant le catafalque de celle qui avait voulu, ou laissé s'accomplir le crime de la Saint-Barthélémy, l'ancien berger de Pouy revécut là quelques-unes des heures où ses parents, à la veillée, racontaient sans cesse en tremblant la fatale nuit de 1572.
Nul doute que l'assassinat de Henri IV, survenu peu de temps après son départ de la Cour, ne l'eût rempli également de pitié et de douleur. S'il ne put être le témoin des incidents qui, en ces heures de désarroi, l'accompagnèrent, il n'en subit pas moins le contrecoup pénible. En dépit de ses écarts, il avait grandement aimé ce prince toujours embrasé, mais juste et bon, qu'il estimait grand roi et dont il se plut souvent à répéter plus tard " qu'en se rendant enfant de l'Eglise, il s'était rendu Père de la France. " La perte lui en fut sensible... et qui sait si, tout de même, à la nouvelle de l'attentat, il ne courut point au Louvre, pour contempler une dernière fois et bénir celui près duquel, aujourd'hui comme naguère, l'appelait " une mission " ? Oui, malgré le manque de preuves, nous nous plaisons à penser que Vincent vit de près les scènes funèbres qui se déroulèrent à la mort du roi, comme il avait dû voir la cérémonie de la veille, cette messe solennelle célébrée également à Saint-Denis pour le sacre de Marie de Médicis, où la première femme du défunt, cette Marguerite dont hier encore il était l'attaché, portait, le front haut, la queue du manteau de sa rivale.
Il habitait d'ailleurs à Paris l'Oratoire, où il passa près de deux ans avant d'être nommé aux environs, à la cure de Clichy, devenue vacante.
Quoique cette proposition ne lui agréât guère, il avait fini par l'accepter. Sa modestie était la seule cause de son hésitation. Ignorant de son mérite, il ne se croyait jamais à la hauteur des emplois dont les plus difficiles le jugeaient digne. A Clichy, comme partout jusque-là, il se révéla supérieur. Il y déploya un zèle si grand qu'à peine en contact avec ses paroissiens, il s'en fit chérir. Non content de les connaître tous, de s'intéresser à chacun, de les visiter, de les conforter, d'être leur guide et leur exemple, il voulait être, en dehors des devoirs de son ministère, leur ami particulier. Il n'avantageait personne, mais celui qu'il quittait pour aller à un autre pensait toujours : " C'est moi qu'il préfère, " et il ne faisait pas de jaloux, grâce à sa mansuétude habile et souveraine. Il sut si bien multiplier autour de lui les bienfaits qu'en peu de temps il parut n'avoir plus rien à exécuter pour le profit de ses fidèles. Tout ce qu'il était possible de rêver, il l'avait réalisé. Il avait ramené aux pratiques religieuses ceux qui les méprisaient, il avait rendu l'espérance à des inconsolables, il en avait guéri qui semblaient condamnés. Son église croulait, il l'avait rebâtie ; elle manquait de mobilier et d'ornements, il l'avait meublée, parée du nécessaire et même enrichie à ce point qu'on avait maintenant du plaisir et un peu d'orgueil à s'y trouver, à y faire un tour, même entre les offices. Pour subvenir à tous ces frais, il ne cherchait pas l'argent. L'argent le cherchait, et sans que ses ouailles eussent à en souffrir, car il avait soin de le ménager. C'était d'ailleurs de Paris, du dehors que lui tombait toujours, par en haut, ce qu'il demandait au Grand Trésorier, car sa douceur et son affabilité, soit qu'il quêtât Dieu ou les hommes, étaient tellement émouvantes qu'il n'avait qu'à souhaiter pour obtenir. Il vous enjôlait. Il peignait, nous dit-on, la vertu sous des couleurs si belles qu'elle paraissait délectable et donnait envie. Le sacrifice prenait dans sa bouche un charme si puissant qu'on était prêt à y voler. Ne pouvant supprimer les croix, qu'il fallait bien porter, il y mettait des fleurs. Même à distance, sa main vous tenait. Sa voix séchait les larmes. Enfin, n'en déplaise à ceux du Clichy-la-Garenne d'aujourd'hui, ceux du Clichy de 1610 offraient une telle édification qu'à l'époque on assurait " qu'ils vivaient comme des anges ". Et cependant, ces anges-là, leur bon séraphin dut les quitter : " Maison bâtie, maçon s'en va " dit le proverbe. Ayant besoin de lui ailleurs, dans des terrains de plus de conséquence, M. de Bérulle rappela Vincent. N'eut-il point eu sur lui une autorité à laquelle son disciple et ami n'avait garde de se soustraire, Vincent aurait écouté son désir, car, avec ceux du moins en qui sa confiance était absolue, il n'avait pas de volonté. Ce qu'il eût, d'ailleurs, appelé et cru être la sienne, il savait bien que ça ne l'était pas. Il ne s'en reconnaissait qu'une, celle de Dieu qu'il était toujours enclin à recevoir avec plus de sécurité quand c'était un autre, plus qualifié que lui, qui la signifiait. Dans sa sublime modestie, il ne doutait que de lui-même. Vincent avait goûté à Clichy un contentement si parfait qu'il disait pour l'exprimer : " Le Pape est moins heureux que moi. " A l'instant de quitter " ses anges ", cet incomparable troupeau pour lequel il avait voulu se refaire berger, son cœur se fendit. On l'accompagna hors du village aussi loin que possible, et tout le monde pleurait, lui autant que tous. Les pauvres surtout le navraient, car c'était à eux que toujours allait sa préférence. Après beaucoup d'adieux, de mains pressées, quand il put enfin arracher les siennes à ceux qui les baisaient, il donna une dernière bénédiction à son peuple assemblé à genoux sur la route et il partit, se retournant encore dans la voiture qui l'emportait " avec son petit mobilier ", mais pas vite, car le cocher ne fouettait pas le cheval afin que l'on vît plus longtemps le cher homme agiter son chapeau. Pour atténuer le chagrin de ceux qu'il laissait et se tromper un peu aussi lui-même, il avait beau dire : " au revoir ! mais oui, au revoir ! " il sentait bien qu'il avait accompli là sa tâche et qu'il ne reviendrait jamais. Et en plus, quel contraste aussi redoutable que profond entre le paisible séjour de la veille et celui qui l'attendait demain ! Il en était troublé. Où donc allait-il ? Retournait-il à la Cour ? Non, mais en si haut lieu que c'était tout comme, chez Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, général des galères du Roi.

 UN TRES GRAND PERSONNAGE

Par son illustre passé, par son présent digne d'elle, cette maison des Gondi brillait entre les plus fameuses. Originaire de Florence, elle avait fourni à Henri II un maître de son hôtel, puis un maréchal, neveu et frère des trois Gondi qui se succédèrent de 1572 à 1622 sur le siège épiscopal de Paris, puis un diplomate, célèbre par son faste, et possesseur à Saint-Cloud d'une résidence où se trouvait Henri III quand il fut assassiné. Emmanuel, fils du maréchal et mari de dame Françoise-Marguerite de Silly, avait alors deux enfants, deux fils, Pierre, qui devint plus tard duc de Retz, pair de France et hérita des charges paternelles, et Henri, qui mourut à la fleur de l'âge d'une chute de cheval. Un troisième et dernier-né en 1614 devint ce cerveau brûlé de génie, le bouillant cardinal de Retz, de pourpre scandaleuse.
Emmanuel de Gondi rayonnait en ce moment, en 1610, de l'irrésistible éclat que prodiguent jeunesse et dame fortune à leurs favoris. Tous les " Ventre-Saint-Gris " et les " Pâques-Dieu " de la terre, qu'arrachaient alors la surprise et l'admiration, devaient, comme balles de pistolet, partir des lèvres de ceux qui, pour la première fois, s'arrêtaient devant ce splendide seigneur. Ha ! le bel homme que c'était ! Le riant personnage ! Elégamment chavirée sur l'oreille, une toque à blanche aigrette mord un coin de son vaste front. La figure au parfait ovale trempe dans un flot de cheveux épais à y plonger jusqu'aux poignets les mains. Des sourcils à la Ducerceau sur des yeux pensifs, un nez fin, picoté par des crins de chat, une barbe en cornet posée sur la fraise en tuyaux, et puis des plis de velours, des ors, des dentelles, la croix du Saint-Esprit... le voilà, tel qu'accoutré, brodé, lacé, nous le ramène une estampe de Duflos, avec, au bas de la marge, enrubannées de la devise : "non sine labore", ses armoiries parlantes qui sont : "D'or à deux masses d'armes de sable passées en sautoir, liées de gueules par en bas; l'écu, timbré d'une couronne de comte avec un dextrochère armé tenant une masse d'arme pour cimier; entouré des colliers de Saint-Michel et du Saint-Esprit".
L'écu est accompagné de deux bas d'ancres en sautoir, qui rappellent les fonctions de Philippe Emmanuel de Gondi, général des galères à trente ans.
A côté de cette image, approchez celle de Vincent, tout mince en sa soutane noire, un peu blanchie aux coudes, et surtout aux genoux, moins brillant à coup sûr que le dernier des valets d'antichambre, et voyez son attitude humble et digne à la fois, aussi imposante cependant sous son drap que celle du fastueux costume. Vous avez là le tableau, la jonction des deux hommes qui, faits l'un pour l'autre, appelés à se rencontrer et à se compléter, vont plus tard jeter ensemble les bases d'une œuvre étonnante, monumentale.
Il ne s'agit pour l'instant que d'une entreprise plus simple, mais d'importance malgré tout, l'éducation des deux petits Gondi. Cueillir, dès le premier âge, au sortir des mains des gouvernantes, des enfants grands seigneurs et qui déjà se savent l'être, leur apprendre en quoi, de toutes les façons, cela consiste et les exigences qu'il en résulte, en donnant au mot son acception générale la plus stricte et la plus haute : les élever, c'est-à-dire les faire sans cesse monter dans cette belle voie réservée où Dieu les a mis, leur enseigner l'obéissance, puisqu'ils doivent commander, le juste emploi de leurs richesses, puisqu'il y a les pauvres, les dresser pour tous les sommets auxquels dans l'Église et l'Etat leur nom glorieux les oblige, telle se présentait la tâche offerte à Vincent et assumée résolument par lui. Mme de Gondi l'y aida d'ailleurs aussitôt. Sa maison en effet comptait parmi celles où, loin de nuire à la religion, l'opulence y contribuait et de la plus large manière. La piété n'y était pas comme trop souvent un luxe, le luxe y était d'abord au service de la piété. Dieu, avant le Roi, y passait Roi ; et les deux maîtres, le premier et le second, et loin après, le commun des hommes, traités bien entendu chacun selon leur rang, y recevaient tous leur part proportionnelle de faste et de munificence. Tout cela pourtant ne pouvait aller, on le comprendra, sans beaucoup d'étourdissement, d'éclat et de bruits profanes. L'ancien aumônier de Marguerite de Valois, encore mal remis de son passage à la Cour, et craignant les mêmes embarras, se traça pour les éviter une forte règle de conduite. Un de ses biographes nous la révèle : " Bien déterminé à opposer à toutes les dissipations la prudence et la simplicité, il décida de ne jamais se montrer à M. et Mme de Gondi qu'ils ne l'eussent fait appeler et de ne se mêler que de ce qui avait un rapport direct avec sa charge de précepteur. Hors le temps consacré à l'éducation de ses élèves ou à des œuvres de charité, il ne quittait pas sa chambre. Elle était pour lui une véritable cellule, et malgré tous les allants et venants, il avait su s'y créer une retraite profonde.
Seul un homme, sinon " de qualité " mais ce qui plus est, de sa qualité, était capable de mener tour à tour et en perfection cette multiple vie de silence et de clôture, à quelques pas et au sein d'une multitude bruyante, et d'étude attentive, d'enseignement, de soins, avec ses jeunes élèves, et de présence aux entretiens particuliers et même aux réceptions et aux fêtes où M. de Gondi la jugeait indispensable ; sans parler de sa vie extérieure de charité, d'aumônes et de visites dans les hôpitaux et chez les particuliers, et de sa correspondance qui commençait déjà à lui prendre beaucoup de temps. Qu'il était donc difficile, au milieu de toutes ces occupations, de rester constamment dans l'esprit de Dieu ! Par bonheur, il en trouva le sûr moyen. Ecoutez ceci. Pour se sanctifier dans son nouvel emploi, il imagina mieux. Il se donna pour devoir " de regarder et d'honorer Jésus-Christ en la personne de M. de Gondi et celle de la Sainte Vierge en la personne de Madame, et dans celles des officiers, serviteurs et domestiques de toutes sortes, les disciples et les foules qui entouraient le Sauveur. Il avouait de bonne foi " que cette considération l'ayant toujours retenu dans une grande modestie et prudence en toutes ses paroles, lui avait acquis l'affection de ce seigneur et de cette dame et de tous leurs gens et donné moyen de faire un notable fruit dans cette famille ".
Et il ajoutait " que ce moyen qui paraît la simplicité même lui avait beaucoup servi en ce que, ne voyant que Dieu, sous différents rapports, dans toutes les personnes avec lesquelles il traitait habituellement, il s'était efforcé de ne rien faire devant les hommes qu'il n'eût fait devant le fils de Dieu s'il avait eu le bonheur de converser avec lui pendant les jours de sa vie mortelle ".
Aveux d'un sublime adorable ! C'est le berger qui parle encore avec son innocence des landes et la fraîcheur de rosée de sa foi. Oui, voir Dieu en tout et en tous. " La simplicité même, " ainsi qu'il le dit. Il ne fallait qu'y penser, et naturellement sans avoir à le chercher pour le trouver. Dès lors que, en Emmanuel de Gondi tout emperlé et emplumé, avec bijoux au col, épée et dague au flanc, et pompons aux souliers, Vincent voit en même temps le maître de son maître, le Sauveur immatériel dans les plis droits tombant sur ses pieds nus ; et que, pareillement, Mme la Générale, en volumineux atours, disparaisse ou plutôt laisse transparaître à travers ses vertugadins et ses torsades l'Immaculée dont les lis font la seule parure... qui donc, tenant à présent la clé de ce système, oserait en sourire et s'en étonner si peu que ce soit ? Ah ! les saints sont les premiers, les plus grands des visionnaires, des poètes. Il n'y a qu'eux pour voir ici-bas les choses au delà et au-dessus de leur surface, de ce qu'elles ont l'air d'être pour les autres hommes qui ne savent pas ou ne veulent pas regarder, n'ayant pas d'assez bons yeux.
En faisant ainsi connaître, sans même par modestie s'être désigné, son moyen de s'en tirer, Vincent, dès cette époque, nous révèle malgré lui la politique de sa vie entière. Nous tenons son procédé. Voir tout en Dieu et Dieu en tout, ce fut son programme, son habitude. Il avait percé le grand secret, que Dieu n'est pas uniquement dans le ciel, à perte de vue et d'esprit, mais qu'il est aussi parmi nous sur la terre et à nos côtés, " dans le courant ", et que tout le contient, le renferme et le cache. Il avait su le découvrir dans l'homme et dans tous les hommes, même en dehors des justes, chez les plus bas, les plus indignes. En face d'un misérable et d'un impur, il en oubliait la misère et l'impureté pour ne se rappeler que leur innocence et leur grandeur ignorées ou perdues ; il les rétablissait dans la condition qu'ils auraient dû avoir ou garder ; il les relevait en Dieu dont il apercevait en eux l'image indélébile et grandissante à ce point qu'elle en arrivait à se substituer à eux, à les annihiler. Ils fondaient. Alors, pour Vincent, tout s'expliquait et devenait facile. Ce dégradé dans le ruisseau, ce pauvre immonde et repoussant, cette pécheresse qui rit ou qui pleure, cet enfant cruel, même ce bandit, ces galériens, ces monstres réprouvés... Dieu ! Dieu ! Il est en eux, ou tout près d'eux.
Il les côtoie, il les habite ou les habitera, ce soir, tout à l'heure. C'est même surtout chez eux qu'il a sa résidence. " Au travers de leurs maux ou de leur boue, je le vois, je le touche. En les recueillant et en les aimant, c'est lui que je salue, que j'aime et que j'honore. En pansant leurs plaies, je baise les siennes. En les soignant, je me guéris. "
Ainsi, pour Vincent de Paul, s'effaçaient et tombaient, comme une enveloppe sans conséquence, les chairs corrompues de l'humanité pour ne laisser voir et briller que son âme invisible. El quand, sur les loques de douleur ou de vice et de haine recouvrant une âme malade passaient le remerciement d'un sourire, l'éclair d'un beau regard, le saint en avait le cœur illuminé de joie. C'était le reflet de Dieu, lui disant : " Je suis bien là. Tu as compris. "
La réserve de l'aumônier, à la place où il se tenait dans une humilité voulue, ne l'empêchait point d'en sortir quand il le jugeait nécessaire. M. de Gondi reçut ou se figura avoir reçu un insigne affront d'un seigneur de la Cour. A cette époque une affaire d'honneur primait tout, ne se discutait même pas. Les duels, quoique défendus récemment encore par Henri IV sous crime de lèse-majesté étaient si communs qu'on ne s'en faisait même pas scrupule. Ils s'imposaient, le cas échéant, avec la force et le respect d'une autre religion, aussi puissante en son espèce que celle qui les défendait. On les mêlait même l'une à l'autre. Loin de voir dans celle que condamnait l'Église, un crime, on affectait d'en faire un acte de vertu permis, absous d'avance ; on y engageait le ciel que l'on mettait de son parti et, tête haute, afin de recommander à Dieu son affaire, on allait à l'église avec sa bonne épée, avant de la tirer. D'aucuns, s'ils l'avaient pu, l'eussent fait bénir.
M. de Gondi, nous est-il dit, suivit ce plan. Comme de coutume il entendit la messe le matin du jour où il devait croiser le fer. Il resta même dans la chapelle plus longtemps que d'ordinaire. A peine en fut-il sorti, ses prières faites, et se trouva-t-il seul que Vincent, qui l'attendait — comme en embuscade, — barre la porte et tombe à ses pieds : " Souffrez, Monseigneur, souffrez que je vous dise un mot en toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez dessein d'aller vous battre en duel, mais je vous déclare, de la part de mon Sauveur que je viens de vous montrer et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité ! " Surpris autant que piqué à ces mots, Gondi peut-être y eût répondu, quoique avec respect, en fournissant tous ses motifs : " Eh ? quoi ? que demandez-vous là ? Et à moi ? Oubliez-vous donc qui je suis ? à quoi m'obligent ma maison, la gloire de mes aïeux, le souvenir du maréchal de Retz mon père, le rang que je tiens dans le royaume, enfin mon honneur et celui de mes fils ? Un outrage aux Gondi ne peut se laver que dans le sang de son auteur. " Mais tout cela, s'il le pensa, le général n'osa point le dire et, d'ailleurs, il n'en eut pas le temps, car, aussitôt poussée son adjuration, l'aumônier s'était retiré, le laissant étourdi. Et en fait, si échauffé qu'il fût par le cliquetis des raisons qui se heurtaient dans son âme, il n'en était pas moins troublé par la défense du prêtre et par son avertissement. Dieu invoqué ! la menace de sa justice en un instant suspendue sur sa tête et sur sa postérité. Ah! que cela devait donner à réfléchir ! Et, pour la première fois, l'épée, prête à pécher, resta dans le fourreau.

 MADAME DE GONDI

Vincent ne devait pas s'en tenir à cette heureuse victoire. On peut dater de ce début le zèle qu'il montra toujours contre la fureur des duels et qu'il ne cessa d'exercer tenacement plus tard dans les conseils du Roi.
Sans vouloir diminuer son mérite, il dut cependant partager le succès de cette première affaire avec Mme de Gondi qui avait sur son époux la plus grande autorité et dont le sentiment touchant le faux point d'honneur ne pouvait manquer d'être conforme à celui du religieux. En matière d'éducation, dans toute famille bien ordonnée, quiconque a la charge des enfants est appelé à approcher la mère et souvent à s'en occuper ; et si l'éducateur est capable, avisé, il n'est pas rare que celle-ci profite autant, sinon plus, des leçons que les élèves. Ce n'était pas le cas pour Mme la Générale, femme d'une intelligence et d'un savoir égaux à sa vertu et qui, de ce côté, n'avait plus besoin de s'instruire. Mais à fréquenter le précepteur, à assister à sa petite classe, à le voir, à l'entendre partout, en dehors même des heures d'études, parler, penser, agir, elle apprit ce qui ne s'enseigne pas dans les livres et dans le monde, et par-dessus tout elle apprit Vincent, sa bonté, sa piété, son inaltérable sagesse, et la profondeur de ses vues qui ne négligeaient rien des hommes et qui en plus dépassaient les horizons humains. Il semblait que de la terre au ciel, et du ciel à la terre, aller et retour, il montât et descendît comme il voulait, et cela sans effort, le plus aisément, par une permission spéciale. Il n'y avait pas un an qu'il était dans sa maison, que la Générale résolut de le prendre pour directeur. Il lui fallut à cet effet, connaissant l'humilité de ce prêtre exemplaire, avoir recours à d'autres moyens que les siens, si grands pourtant qu'ils fussent. Elle s'adressa au Père de Bérulle, le priant de vaincre les résistances qu'elle prévoyait. Il s'y employa et quoiqu'une aussi glorieuse et aussi lourde responsabilité que celle de conduire Mme de Gondi effrayât beaucoup Vincent, il l'accepta comme il acceptait tout ce qui lui coûtait, tout ce que ses supérieurs lui défendaient de refuser. Il s'était accoutumé à être " celui qui jamais ne s'appartient ". De ce jour il appartint donc plus encore qu'avant à la maison de Gondi, dans la personne de Mme la Générale et en elle à la Sainte Vierge qui lui avait sûrement inspiré, pensait-il, cette idée de le choisir pour guide spirituel.
Quelque vertueuse que fût la Générale, on put bientôt mesurer la perfection qu'elle atteignit après avoir confié à Vincent le soin de la diriger. Unies par le lien nouveau et sacré qui les fortifiait, ces deux âmes fondues et n'en faisant qu'une dans l'amour de Dieu commencèrent d'accomplir un travail d'une ampleur et d'une beauté magnifiques.
Les Gondi possédaient de si vastes domaines qu'il ne semblait pas possible qu'une femme, même de l'intelligence et de l'esprit ordonné de la comtesse de Joigny, fût en état d'y exercer la gérance morale qu'elle ambitionnait. S'occuper en effet de leur entretien, de leur culture et de leurs bénéfices ne la contentait pas. Ce à quoi elle tendait au-dessus des avantages matériels, c'était à ne placer dans ses terres que des officiers d'une probité reconnue, à prévenir les procès, à bien terminer les différends, à faire rendre à tous ses vassaux prompte et saine justice, à s'assurer de leur bien-être et de leurs bonnes mœurs, enfin à ce que Dieu fût connu et honoré dans tous les lieux de sa dépendance. Et que d'autres soucis en dehors de ceux-là ! Les vieillards, les nouveau-nés, les malades, les veuves, les orphelins, tout un peuple à classer, à calmer, à mener de près et de loin, souvent à de grandes distantes, où il fallait en n'importe quelle saison se transporter pour inspecter et décider soi-même. Et cela, pensez-y, au milieu de tous les devoirs quotidiens qu'imposaient à la Générale, à Paris, le monde, la Cour, les princes, l'Église, le Roi... et son mari et ses enfants. Elle y pourvoyait cependant, mais grâce à Vincent, son frère en zèle et en charité, qui prenant à son compte au moins une bonne moitié du fardeau, lui permettait d'enlever l'autre. Ainsi, en leur double ministère, arrivaient-ils ensemble à instruire, à soigner, à baptiser, à marier, à ensevelir des centaines de serviteurs, d'humbles gens de la plèbe attachés à leur blason et qui n'eussent été, sous d'autres maîtres sans cœur, que bétail, comme a dit plus tard le poète :
Bon pour la charrue et la taille
Et bon pour la bataille.
Aussi remarquable par sa beauté et son esprit que par ses angéliques vertus, simple et noble à la fois, pure et suave figure en même temps qu'âme ardente, inquiète et toujours tourmentée de perfection, telle nous est dépeinte sans une ombre par tous ceux qui l'ont considérée, Mme de Gondi. La tournure de son existence après qu'elle se fut mise, avec M. Vincent à la consacrer à toutes les œuvres que nous venons d'énumérer, n'était pas faite pour amoindrir ce qu'il y avait en elle de pieusement passionné. Sa délicate santé n'y résiste pas. Elle tombe malade au point d'être même en danger. Et comme si ces deux associés inséparables dans le bien qu'ils faisaient devaient l'être aussi dans la souffrance et les maux dont ne sont pas exempts les bienfaiteurs, Vincent, qui ne s'était pas plus ménagé que sa pénitente, à son tour vaincu par la fatigue, fut obligé de s'arrêter.

 LA CONFESSION GÉNÉRALE

C'est alors, un peu après, que se place un fait, imprévu et accidentel, qui devait marquer dans sa carrière d'une façon décisive et l'orienter vers les buts qu'avait fixés pour lui la Providence. Ayant à peine achevé de guérir, comme il se trouvait avec les Gondi en leurs terres de Folleville, aux environs d'Amiens, on vient un soir le chercher pour un paysan à toute extrémité qui réclamait ses secours. Il s'y rend en hâte. Le malade avait toujours passé pour pieux et très bon chrétien. Cependant, par une espèce d'intuition, il vient au dernier moment à l'esprit du prêtre d'engager cet homme, qui en avait encore la force, à faire une confession générale. Cela n'allait d'abord pas tout seul, malgré qu'il mît à ses exhortations cette tendre chaleur qui triomphait de tout. Mais Mme de Gondi, accourue de son côté pour prendre des nouvelles, arrive à la rescousse et décide l'homme. Et voilà qu'il découvre à Vincent une conscience affreuse chargée de péchés mortels que la honte l'avait toujours empêché jusqu'ici de révéler. Aussi durant les trois jours qu'il survécut, il ne se tenait pas — tant il se sentait soulagé — de publier sa misère et sa joie. Mme de Gondi était revenue à son chevet. Il la reconnaît. Et devant tous les gens du village assemblés, il ramasse ses dernières forces pour proclamer : " Oui, madame, sans vous, sans cette confession générale, j'étais damné, damné ! "
Abelly nous a conté la scène ; " Ce qui fit que cette vertueuse personne, touchée d'étonnement, s'écria, prenant à témoin l'aumônier : " Ah ! monsieur, mais qu'est-ce que cela ? qu'est-ce que nous venons d'entendre ? Si cet homme qui passait pour un homme de bien était en état de damnation, que sera-ce donc des autres qui vivent plus mal ? Ah ! monsieur Vincent, que d'âmes se perdent ! Quel remède ? " En exprimant son angoisse, elle l'implorait avec cette conviction que, le remède, lui seul le connaissait, et qu'il était le seul à pouvoir l'ordonner. Tout son être témoignait d'un tel désir et d'une telle confiance en l'homme de Dieu, que les assistants soulevés se joignaient à elle et l'accompagnaient de leurs mains tendues. Et des plaintes, des cris, des pleurs, tout un pathétique funèbre au milieu duquel le pauvre et vieil agonisant rendait, entre les bras d'une des plus grandes dames de France et d'un saint, son âme illuminée.
L'affaire devait avoir une suite incalculable. L'impression de cette mort et des circonstances particulières dans lesquelles elle s'était produite, avait été si vive chez tous que Mme de Gondi, considérant le péril où s'enfonçaient de plus en plus ces pauvres âmes menacées, proposa à son aumônier, pour parer à ce malheur, de faire au peuple de Folleville un petit discours sur l'utilité des confessions générales.
Ce fut le 25 de janvier 1617, jour où l'Église honore la conversion de saint Paul et qu'elle avait choisie à dessein, que Vincent parla. Il dut le faire avec cette simplicité, cette amitié persuasive, ces élans du cœur qui pénétraient le cœur d'autrui et savaient s'en rendre maître. Aussi Dieu donna tant de puissance à ses paroles que chacun, dès qu'il les eut entendues, en fut comme enivré. S'empressant de tout repasser, de rechercher le plus loin, dans les replis d'eux-mêmes, tous leurs anciens péchés qu'ils exhumaient et présentaient, honteux et fiers à la fois de leur nombre et de leur gravité, ils se ruèrent sur-le-champ à cette forme de pénitence et de rachat qui, la veille encore, leur eût semblé un impossible sacrifice. Le pays entier envahit l'église, assiégea le confessionnal. Ceux des villages voisins voulurent entendre également le saint. Il dut les instruire à leur tour. D'autres venaient ensuite. C'était dans la province une contagion de repentirs, une émulation de remords, une soif publique d'état de grâce. A travers la joie dont il tressaillait, M. Vincent était pourtant effrayé comme le serait, d'un éclairage immense et aveuglant, d'un embrasement soudain, celui qui s'imaginerait n'allumer qu'un flambeau. Tous avaient pris feu. Ils se croyaient tous damnés. L'épouvante de mourir avant d'être absous leur tournait l'esprit. Ils ne pouvaient plus attendre. Cette confession générale, qu'ils ignoraient auparavant, à laquelle, même s'ils l'avaient connue, ils n'auraient sans doute pas songé, à présent était devenue leur besoin immédiat. On s'écrasait dans la chapelle. C'était à qui passerait le premier, se prosternerait haletant aux genoux du saint pour y vomir ses fautes. — " Moi ! — Non, moi ! C'est mon tour ! — J'étais avant lui ! " Quel turbulent troupeau, plus terrible à tenir — et sans chien — que celui d'autrefois, même aux moments de faim et de panique où les moutons sont enragés ! Et si encore ces confessions avaient pu se faire vite ! Mais c'est qu'elles duraient. Chacun n'en finissait pas. Et, par derrière, la queue des postulants grossissait et piétinait. La presse devint si grande que Vincent fut débordé et que Mme de Gondi se vit obligée de chercher du secours à Amiens, d'où on lui envoya deux Jésuites de renfort pour nettoyer toutes ces bonnes gens.
Evénement prodigieux ! Date mémorable ! Non seulement dans l'histoire de Vincent de Paul mais dans celle de la religion. Le saint, alors, s'en rendit-il compte ? Ses biographes assurent que non. Nous en doutons pourtant. Il nous paraît difficile de croire qu'avec la lucidité et le prolongement de pensée qu'il avait en toutes choses, ce visionnaire du Bien, dans un regard qui s'étendait si loin qu'il n'osait pas le retenir, ne découvrit pas et n'embrassa pas tout le voyage à faire dont le mouvement de Folleville et de ses environs était comme l'amorce avant le départ. Aussi ce beau 25 janvier, jamais Vincent ne l'oubliera. C'est l'anniversaire sacré. Chaque année il le fête. Plus d'un quart de siècle après, il invitera ses prêtres de Saint-Lazare à célébrer la mémoire du sermon de Folleville, ce jour-là où spontanément, en esprit et en action, s'est fondée leur Compagnie.
La grande heure avait sonné. La Mission était venue au monde, et déjà vitale, riche de sang.

 LA FUITE DE VINCENT

Il est rare que les grandes œuvres n'apportent pas, sans qu'ils l'aient prévu, un changement immédiat et radical dans l'existence de ceux qui les entreprennent. Vincent ne fut pas plus tôt sorti des abondantes journées où il avait reçu une si forte secousse, qu'il éprouva le besoin, non de se reposer, mais de se recueillir, de s'isoler, autant pour méditer sur la leçon de l'événement que pour s'arracher à un milieu qui s'accordait moins que jamais avec le nouvel état de son esprit. Et puis son succès, aussitôt malgré lui répandu, proclamé, cette vaine gloire allumée autour de son nom, ces louanges qui lui étaient assénées par tous depuis les maîtres jusqu'aux serviteurs, tout cela l'offusquait. Il aimait le peuple et non la popularité. Il eut peur. Il appréhenda de chanceler dans le vertige d'orgueil où étaient tombées tant dé personnes qui avaient pourtant l'air bien solide en haut de leur vertu. Ses élèves grandissaient et l'âge ne faisait qu'ajouter à la violence du tempérament qu'ils tenaient de leur père. Il n'avait donc plus sur eux la prise qu'il fallait. L'excellente Mme de Gondi elle-même, avec les perpétuelles inquiétudes et les exigences de son imagination, la tyrannie de sa religieuse amitié et surtout les excès de sa reconnaissance, arrivait à le rebuter, à le rendre injuste à son égard. Mais pouvait-il admettre — ainsi qu'elle s'exaltait à le lui répéter — qu'il fût devenu pour elle un guide unique, une lumière supérieure, un indispensable secours ? Personne, à son jugement si droit, ne devait accepter de se laisser prendre pour tel et lui, grand Dieu ! moins que tout autre, lui, ce misérable comme il se qualifiait à elle-même, espérant toujours la raisonner et la remettre dans la mesure. Enfin, les troubles précurseurs de la Fronde, en remuant Paris, le poussaient à se retirer dans quelque province éloignée pour s'y consacrer exclusivement, dans la prière et dans la paix, au service des pauvres gens de la campagne. Il n'a plus que ce désir. Le pavé le repousse et le sillon l'appelle. Comme il n'était entré chez les Gondi qu'à la persuasion de M. de Bérulle. il ne veut pas en sortir sans l'en informer. Le voyant si résolu, au point qu'il lui semble inspiré, celui-ci l'approuve et lui propose alors " d'aller travailler " à Châtillon-les-Dombes en Bresse.
C'est une pauvre petite ville, abandonnée, ruinée par les guerres de religion, mal habitée par des protestants et des catholiques se déchirant entre eux, n'ayant à proprement parler ni curé ni pasteur, et de plus tombée, depuis bientôt un siècle, dans les mains de mercenaires qui n'y viennent que pour en tirer les revenus, se contentant de se faire représenter par de mauvais prêtres, gens relâchés, ayant perdu tout sentiment de leurs devoirs. Quel cadeau lui fait-on là ! Un autre que Vincent en eût frémi. Lui l'accepte avec allégresse. Il saute dessus. Partir ! tout de suite ! Justement le général des galères était en Provence. Vincent lui écrit pour l'en aviser. Il lui observe qu'il n'a pas désormais la valeur et le brillant nécessaires pour élever, lui l'ancien pâtre de Pouy, des jeunes seigneurs appelés à faire figure à la Cour, et le prie donc humblement d'agréer sa retraite. Puis ayant, sous le prétexte d'un petit voyage, achevé ses préparatifs, il quitte sans regrets, sans adieux à personne, la maison des Gondi, et il part pour Châtillon dont il rêve, où il voudrait déjà être rendu ! Mme de Gondi ne l'apprend qu'après qu'il est en route et encore, non par lui, mais par une lettre où son mari lui écrit " d'un style plein de douleur, qu'il en est inconsolable et le conjure d'implorer toutes sortes de moyens pour le faire rentrer ". Mais trop tard. Il est loin, peut-être même arrivé déjà et Mme de Gondi connaît assez l'homme extraordinaire et si ferme dans ses desseins pour savoir qu'il n'est pas de ceux, qu'une fois déterminés, on rattrape à sa guise. Le coup néanmoins lui fut rude. Ce fut le jour de l'Exaltation de la Croix qu'elle le reçut et qu'elle en resta terrassée. Elle en versa des torrents de larmes, en perdit longtemps l'appétit, le sommeil, faisant craindre même, autour d'elle, pour sa raison. Cette fuite du guide et du protecteur en qui elle avait mis ses plus sûrs espoirs de salut, et qui la livrait seule et si faible à tous les courants de sa détresse, elle ne la concevait pas. La tendresse de son respect en était affectée et endolorie. Il alléguait sa " mission " ! Evidemment. Mais tout de même, n'en avait-il pas une, d'abord, qui eût dû le retarder ? Celle qu'il avait accepté de remplir auprès d'elle et qu'il désertait. De cela, elle avait du regret et moins pour elle peut-être que pour lui. Elle ressentait une espèce de déception morale, un désenchantement d'âme et en souffrait à ne savoir à qui le confesser. Enfin, qu'il n'eût pas eu au moins le courage et la franchise de lui écrire à elle-même, et qu'il ne l'eût informée qu'après coup, par l'intermédiaire de son mari, elle en restait par-dessus tout stupide. Sans doute elle n'osait pas prononcer devant une aussi étrange conduite le mot de lâcheté, mais ce mot affreux était murmuré au fond d'elle-même par une voix secrète qu'elle entendait quoiqu'elle l'étouffât. La vertu cependant parla dans son cœur plus haut que l'amertume, et elle redevint la forte femme chrétienne qu'elle devait rester toujours. Usant des seuls moyens qui lui étaient permis, et les plus puissants d'ailleurs, elle se résigna, pria et espéra.

 L'AFFREUX ENDROIT

Le transfuge avait gagné Châtillon. Qu'y trouvait-il ? Tout ce que supposait et lui avait annoncé M. de Bérulle n'était rien à côté de ce qui l'attendait. Un long et sévère procès-verbal, établi alors par les principaux habitants et que nous ne faisons que résumer, témoigne du déplorable état de ce lieu à l'arrivée de Vincent. Une ville insalubre et livrée aux immondices, dont la quantité de maisons, écroulées ou quittées par leurs anciens maîtres, ne servaient plus que d'asiles aux vagabonds et aux pillards qui infestaient les routes. Dans les autres, fermées alors et de clôture hostile, une majorité de protestants bilieux, suris par la souffrance et devenus pleins de méchanceté ! Partout les passions, les pires excès, et ce qui le peinait en tant qu'homme de Dieu, un presbytère inhabitable, en ruines, et une église dépouillée de tout, d'une malpropreté qui soulevait le cœur et révoltait l'esprit. Ce spectacle l'encouragea. N'était-il pas la justification de sa conduite, la preuve criante qu'il avait eu mille fois raison d'accourir en ce cloaque où il était bien plus nécessaire que là-bas, sous les plafonds dorés des Gondi et dans leurs fastueux domaines de Joigny et de Montmirail ? Il procéda par ordre. Il commença par faire venir auprès de lui de Lyon, un auxiliaire, un docteur dont le zèle et la capacité lui sont recommandés. A eux deux, dans leur maison tant bien que mal remise en état et d'où sont congédiées femmes et filles, ils donnent le premier exemple d'une vie réglée et transparente. Réveil et lever à cinq heures. Oraison, ménage, offices, sainte messe, visites sans distinction à tous, malades et bien portants, catholiques et huguenots, car, pas plus qu'il n'avait avant eux de curé digne de ce nom, Châtillon ne possédait de pasteur estimable. Et aussi l'étude, le confessionnal, même des travaux manuels, si la circonstance l'exige.
En même temps, un grand nettoyage de fond en comble de l'église déshonorée : puis, une fois celle-ci rappropriée, l'autre " nettoyage " celui des anciens ministres du culte qui avaient laissé leur âme se négliger et prendre la poussière. Tous ou presque tous sombraient dans une vie de mollesse et de grossiers plaisirs. Sans renoncer avec eux à ses armes favorites, c'est-à-dire douceur et bonté qui, en dessous, étaient de fer, il les secoue pourtant. Il obtient que ceux qui recevaient dans leur maison " quelques-unes de ces personnes qu'il appelait suspectes " les en bannissent pour toujours. Il détourne du cabaret et des jeux publics ceux qu'on en nommait les piliers. Certains abus, qui pourtant subsistaient, lui ayant paru honteux, il les supprime, entre autres celui de réclamer et de recevoir un salaire, et pour quoi ? Pour le sacrement de Pénitence ! Soufflait-il après ces tâches ? Non. Sans s'arrêter ni s'asseoir, il parlait, il exhortait, conseillait, avec des mots et des gestes à lui, pleins de fraîcheur, de bonne grâce et des yeux, des sourires d'enfant. Quand il n'était pas dehors en course, on était sûr de le trouver à l'église, où il se tenait en permanence, allant, venant, à la disposition de tous. A chaque appel, au moindre bruit de pas, il se montrait, balançant sa grosse tête où rayonnait la beauté d'un éternel accueil. Il ignorait l'impatience, et quoiqu'il acceptât toutes les fatigues dont on venait se décharger sur lui, il n'en était jamais las. Les fardeaux d'autrui le fortifiaient. C'étaient eux qui lui faisaient chaque jour de plus en plus le dos rond du meunier courbé pour les sacs de bons grains, ce dos de porteur, de porteur de Croix. A cet inflexible régime, en moins d'une année, tout se rétablit. Les conversions et retours à la foi se succédaient dans un vrai roulement. Plus de jeux ni de duels. Des mœurs plus pures. L'église pleine. Un peuple heureux. Vincent avait renouvelé à Châtillon le miracle de Clichy. Il y avait refait sinon " des anges ", des hommes, des chrétiens. Sa charité fine et entendue, l'enchantement d'une parole allant toujours en même temps au cœur et à la raison par tous les chemins, grands et petits, que savait à fond sa pensée, avaient sans violence obtenu ces résultats. Deux de ses plus belles victoires valent d'être citées à l'ordre de la sainte armée dont il fut et reste un chef, qu'il continue de commander " devant l'ennemi ", per saecula saeculorum.

 LE COMTE DE ROUGEMONT

La première, il la remporte sur deux jeunes femmes de qualité, dont la vie était un scandale et qu'il sut toucher à ce point que, renonçant à la galanterie et ne voulant plus qu'aimer Dieu, elles embrassèrent pour toujours le service des pauvres. Il exerçait d'ailleurs sur les libertins un singulier pouvoir qu'il tenait moins de la connaissance du vice à laquelle sa profession de prêtre et de confesseur ne pouvait le laisser étranger, que de l'incommensurable étendue de sa pureté. Elle était telle qu'elle clarifiait tout ce qu'elle approchait. Et la seconde de ces réussites, plus difficile peut-être, parce qu'elle portait sur un sujet plus relevé qui se compliquait d'un égarement de noblesse, celle-ci lui fut accordée à propos du comte de Rougemont.
C'était un seigneur de ses voisins, querelleur et débauché, qui passait cependant pour un modèle de bon ton, ayant vécu des années à la Cour. Mais il y avait pris et en avait rapporté jusqu'en sa province, et malgré son âge qui s'avançait, les plus funestes habitudes, surtout celle de mettre toujours à propos de tout l'épée à la main. Plus même qu'une habitude, une manie furieuse. Il voyait rouge pour un rien. Les duels occupaient, intéressaient sa vie, au mépris de celle des autres car il ne manquait jamais de tuer raide son homme. Enfin la terreur du pays, un dément, que chacun fuyait et voulait voir mort. Vincent qui, lui, ne le voulait pas, souhaita connaître ce mauvais compagnon, de renommée si extraordinaire. Les réputations, même différentes, s'attirent. De son côté, Rougemont, piqué d'entendre prôner partout l'éloquence et les vertus de Vincent et curieux d'en juger par lui-même, entra un jour à l'église pendant un de ses sermons. Il en sortit assez remué pour aller ensuite l'entretenir ; et avec cette brusquerie qui était sa manière, il se déclare, en un tournemain, criminel digne de tous les châtiments et prêt à toutes les expiations. Le saint l'engage séance tenante à faire, lui aussi, sa confession générale. Il y pensait le premier. Il la fait donc et à fond, comme il se fendait. Alors, voilà un fougueux converti qui, éperonné par la grâce, aussitôt prend le mors aux dents et s'emballe dans l'opposé. Il vend sa terre de Rougemont. Les trente mille écus qu'il en tire, il les partage entre les pauvres et les monastères. Sans perdre un pouce de sa bravade, mais en la tournant au bien, il se met, dit un chroniqueur, " dans tous les exercices les plus héroïques de la vie chrétienne ". Il bat sa coulpe, il pleure, il enrage de son passé, il veut se plonger dans la pauvreté la plus absolue. Fiévreux de se détacher des choses de la terre, il s'écrie, employant encore pour son salut les termes d'escrime qu'il a depuis tant d'années dans la bouche : " Il le faut, je coupe, je romps, je brise tout... et je vais droit au ciel. " Le pouvoir de Vincent est seul capable de l'empêcher de se dépouiller jusqu'à la chemise. Ayant obtenu la faveur de posséder le Saint Sacrement dans sa chapelle, il s'y abîme du moins en méditation trois heures par jour, souvent plus, et à genoux, nu-tête, sans appui. Tous ceux qui le maudissaient en sont dans l'étonnement. On vient de loin le regarder prier sans qu'il ait l'air de s'en apercevoir. On ne peut pas le modérer.
Ayant suivi le conseil du Maître de Tout, — " Vende omnia ", il s'était défait de tout ce qu'il possédait, n'ayant gardé de ses grands biens qu'un seul : son épée. Il ne la tirait plus mais il la portait toujours, même à l'église. La nuit, il la pendait à son chevet. " Or, nous a raconté le saint, il me dit une fois particulièrement ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu'un jour, allant en voyage, et s'occupant de Dieu le long du chemin, comme à son ordinaire, il s'examina si, depuis longtemps qu'il avait renoncé à tout, il lui était survenu ou resté quelque attache. Il parcourut les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menue amusements du cœur humain. Il tourne, il retourne, il jette enfin les yeux... sur son épée. " Pourquoi la portes-tu ? (se dit-il à lui-même.) — Quoi ! quitter cette chère épée, qui t'a servi en tant d'occasion ! et qui, après Dieu, t'a tiré de mille dangers ! Si on t'attaquait encore, tu serais perdu sans elle ? — Oui ! Mais aussi il peut arriver quelque rixe où tu n'auras pas la force, la portant, de ne pas t'en servir, et derechef tu offenseras Dieu ! — Que ferai-je donc, mon Dieu ? que ferai-je ? Un tel instrument de ma honte est-il encore capable de me tenir tant au cœur ? Je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse !... " En ce moment, se voyant vis-à-vis d'une grosse pierre, il descend de son cheval, il prend son épée, la rompt sur cette pierre, puis remonte à cheval et s'en va. "
Tel fut le joli miracle, et plus dur encore que la conversion des deux belles dames galantes, arraché par la grâce de Vincent à M. de Rougemont.
Ce dernier avoua depuis que le sacrifice lui avait grandement coûté ; et quand on réfléchit à ce qu'était alors pour un gentilhomme, et féru de bataille comme celui-ci, cette compagnie de son épée en laquelle il rassemblait tout son amour et son honneur, on admire que le vieux batteur de fer ait pu se résoudre à s'en séparer. Mais il avait compris qu'étant, elle aussi, coupable, ayant, dans la joie du sang, partagé son délire, elle devait expier à son tour ; et voilà pourquoi, de sa propre main qui, mille fois, l'avait tenue, brandie et caressée, il la punit et la brisa, l'envoyant rejoindre à terre tous ceux qu'en son temps de folie elle avait si bien dépêchés.
En ramassa-t-il du moins les morceaux ? Non. Qu'en aurait-il fait ? Après qu'il eut, comme il le voulait, " tout rompu, tout coupé, " ce seigneur jeta aussi son buffle et ses pourpoints pour endosser le sac de saint François. La corde à nœuds devint son ceinturon. C'est elle, après cela, qui lui battit le flanc ; et Vincent de Paul fut son témoin, quand il mourut, pour aller gagner là-haut le Pré-aux-Anges, où il retrouva, raccommodée, sa lame que Dieu lui rendit.

 TROISIÈME PARTIE

 CHEZ LES MISÉRABLES

 CE QUE FEMME VEUT

Si M. et Mme de Gondi avaient été également désespérés du départ précipité de M. Vincent, c'était elle pourtant qui souffrait le plus de la perte de son directeur. Loin de cacher son affliction, elle l'avait d'abord versée dans le sein de son mari ; et ensuite étalée partout. Elle s'en faisait une sorte d'orgueil et de gloire amère, espérant qu'à la rendre ainsi de notoriété publique, celle-ci parviendrait jusqu'à l'absent qui ne pourrait s'empêcher d'en être confondu. Impuissante à se résigner, elle entreprit, avec la fièvre qu'elle apportait à cette affaire, de tout mettre en œuvre pour arracher Vincent de Châtillon et le contraindre à revenir occuper dans sa maison la seule place qui lui semblait digne d'elle et de lui. Elle alla s'en ouvrir à M. de Bérulle. Après l'avoir écoutée et calmée : " Eh bien ! lui déclara-t-il, puisque vous me demandez conseil, écrivez donc à Vincent de Paul tout ce que vous venez de m'exposer et de la même façon que vous me l'avez fait, sur ce même ton de prière et lui dépeignant votre désarroi. " Elle le fit aussitôt. Sa lettre est trop longue pour la donner en entier. Elle déborde d'une émotion qui met les larmes aux yeux et dut faire couler les pleurs de celle qu'il l'écrivait : " ...Je me vois désormais en pitoyable état... Mes enfants dépérissent tous les jours... Le bien que vous faisiez chez moi et à sept ou huit mille âmes qui sont en mes terres ne se fait plus !... Vous savez pourtant le besoin que j'ai de votre conduite, soit en la vie, soit en la mort... M. de Bérulle m'a promis de vous écrire et j'invoque Dieu et la Sainte Vierge de vous rendre à notre maison !... Je vous supplie encore une fois !" Et en post-scriptum, cette menace : " Si après cela vous me refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera et de tout le bien que je manquerai de faire, faute d'être aidée. "
Il est évident que sa douleur lui faisait perdre un peu le sens et qu'elle exagérait. Ces deux jeunes coqs de Gondi, fiers sur ergots, emportés et hautains, tout bouillante d'indépendance, on se les représente mal " dépérissant tous les jours " du fait que le bon M. Vincent n'est plus là pour les maintenir en vie et en componction. Et, de même, les huit mille âmes " qui étaient dans les terres " de l'excellente grande dame, quoique plus atteintes sans doute par le congé de celui qui avait commencé leur redressement, n'avaient pourtant pas reperdu encore tout le gain acquis. Mais la peine de Mme la Générale est si réelle qu'elle se communique et qu'on excuse, en faveur du motif, son manque de mesure. Il est permis d'admirer dans sa lettre, en en souriant, l'astuce féminine avec laquelle est lancé — telle la flèche du Parthe — le pieux trait de la fin. En prévenant charitablement son aumônier que s'il ne cède pas à sa prière, exprimée avec tout l'accent d'une volonté, elle le rendra responsable de ce qui en résultera de fâcheux pour son salut, elle fait là ce qu'on nous pardonnera d'appeler " du chantage d'âme ", imitant, dans un ordre d'idées, supérieur et de la plus noble intention, ce que font en matière d'amour profane les rusés du désespoir quand ils disent à celui ou à celle qu'ils veulent ramener à eux et convertir à leurs raisons : " Si vous me résistez, je me tue sous vos yeux ! je me jette par la fenêtre... "
En lisant la lettre de Mme de Gondi qu'il prévoyait et connaissait avant de l'avoir reçue, M. Vincent fut sans doute très touché mais nullement, inquiet du sort de sa pénitente en ce monde et dans l'autre, pas plus qu'il ne se crut en rien coupable à son égard. Il connaissait trop, sous ses dehors exaltés, la valeur de cette belle âme pour être certain qu'en son absence, elle ne courait aucun risque. Il lui écrivait donc tout ce qu'il jugeait capable de la rassurer, et il ne bougea pas. Châtillon le tenait. Il avait tant d'ouvrage sur place à parachever ! Et toujours des conversions en train qui chauffaient, qu'on ne devait pas laisser refroidir, soit d'hérétiques de conséquence ou de vieux guerriers si intéressants, racornis sous le cuir de la Religion, ayant tué, pillé, mené tous les dégâts et qu'il s'agissait de ramener prisonniers en douceur dans les filets de la Foi ! Pouvait-il lâcher tout cela ? Mais Mme la Générale n'était pas de celles qui s'affaissent. La résistance de Vincent l'excita, la fit rebondir. Elle trouva, dans le désir de la vaincre, la seule raison capable désormais d'absorber sa vie. Le vieux proverbe impie : " Ce que femme veut, Dieu le veut " était-il déjà en cours ? Nous ne savons. En tout cas, jamais il n'eût pu mieux s'appliquer que dans la circonstance à la délaissée. Engageant Dieu ainsi d'autorité, le mettant de son parti, elle pensa qu'inévitablement le saint était battu. Si fort qu'on le supposât, que ferait-il contre Dieu ?... et contre elle ? Redoublement d'activité, démarches, visites, lettres sur lettres, où elle adjure son mari, son beau-frère, l'évêque de Paris, le P. de Bérulle et bien d'autres encore, d'intervenir auprès du transfuge. Elle se multiplie. Au service de sa maison se trouvait un gentilhomme plein d'esprit et de sagesse et pour qui elle ressentait de plus une estime particulière. C'était lui qui avait fait autrefois entrer Vincent chez la reine Marguerite et que Vincent, à son tour, avait fait placer auprès de M. de Gondi, comme secrétaire. Elle résolut, en fin de compte, de recourir à ses offices. Longuement stylé, d'ailleurs tout dévoué à sa cause, il partit pour Châtillon, porteur de toutes les lettres dont la générale avait pu le munir. Elle avait fait choix en ce du Fresne du plus fin des ambassadeurs. Celui-ci connaissait bien en effet, par expérience, le caractère de l'homme, entêté toujours du plus grand devoir, qu'il s'agissait de convaincre ; il glissa sur la générale et sur ses ennuis dont il ne parla qu'incidemment et comme pour remplir une commission de politesse ; et tout de suite il attaqua M. Vincent sur ce qu'il croyait l'essentiel et être seulement susceptible de le secouer : c'est-à-dire la comparaison et la différence, qui sautaient aux yeux, de ce qu'il y avait pour demain à faire d'une part à Châtillon et de l'autre à Paris. Il n'eut pas de peine à lui démontrer que le bien de Châtillon serait tout petit. Le plus difficile d'ailleurs y étant déjà fait il suffisait maintenant d'un bon prêtre ordinaire pour achever le reste. En revanche, s'il consentait à rentrer chez les Gondi, quelle œuvre plus vaste l'y attendait et autrement fructueuse ! Œuvre immense à accomplir et non seulement dans cette grande maison comptant des milliers de sujets, mais à Paris, à la Cour, et dans toute la France !
Bien portés, et au bon endroit, ces arguments frappèrent Vincent de Paul. Néanmoins il voulut réfléchir encore, prendre avis de ses conseillers, et puis, ne rencontrant partout qu'une même opinion, conforme à celle de M. du Fresne, il s'inclina et remit à ce dernier deux lettres pour M. et Mme de Gondi où il annonçait son prochain retour.
A cette nouvelle, ce fut dans toute la Bresse une consternation suivie aussitôt d'un désespoir navrant, universel : " Nous perdons tout en perdant notre Père ! " répétait chacun avec accablement. On pleurait. On criait. Quelques-uns même se fâchaient, disant qu'il ne s'en irait pas, qu'ils le retiendraient. qu'ils l'enfermeraient. Les derniers hérétiques eux-mêmes, qu'il n'avait pas eu le temps de faire capituler, et qui n'étaient pas fâchés de le voir partir, proclamaient sa vertu, sa bonté, ses talents : " Ah ! en perdant votre curé, déclaraient-ils non sans malice aux catholiques qu'ils apostrophaient, vous perdez la meilleure pierre de votre religion ! C'est dommage !... "
Comme à Clichy, les adieux de Vincent à Châtillon furent simples et touchants, mais cette fois plus expansifs encore. Et pourtant il n'était que depuis cinq mois dans sa paroisse. Avant de partir, il avait tenu à distribuer lui-même aux pauvres son mobilier sans grande valeur, les quelques meubles rustiques, la table, les chaises, le dur petit lit... le buffet avec le peu de linge et de provisions qui composaient tout son avoir ; et au fur et à mesure que ces objets étaient saisis, happés par les malheureux, les riches les leur rachetaient, sauf à quelques-uns qui, même pour argent, ne voulurent point s'en défaire. On se battait presque pour les avoir. Un vieux chapeau fut disputé avec acharnement, telle une relique... et c'en était bien une, aussi digne d'être suspendue dans l'église à un fil, au-dessus du chœur, qu'un chapeau rouge de cardinal à glands d'or. Vincent sortit de la ville à pied, escorté d'un grand concours de peuple qui gémissait, hurlait, criant : " Miséricorde ! " comme si la cité, ont dit les témoins, eût été prise d'assaut. C'est qu'on en avait tant vu, tant subi, de malheurs, de deuils, de maux de toutes sortes !... qu'on en avait gardé une habitude de protester, de pleurer et de pousser des cris, de se tordre les bras, de s'échauffer comme à la guerre, à la peste, à la famine... à toutes les vieilles calamités... La douleur publique a ses rites. Tout le monde, en pressant le saint, voulait le toucher ; on s'arrachait ses mains que l'on baisait ; on l'étouffait. Les mères lui tendaient leurs petits. Et lui, bousculé, butant, moitié pleurs et moitié sourire, avançant à peine, et le front en sueur quoiqu'on fût en hiver... faisait de son mieux pour être à tous et à chacun... une dernière fois : " Mes enfants !... mes enfants... je vous bénis... je prierai pour vous... je prierai... je prierai... "
Il ne pouvait dire autre chose. Une heure après, loin de Châtillon, seul sur la route déserte, il répétait encore : " Je prierai... " tandis que le vent glacé de décembre emplissait son manteau gonflé comme une voile. Mais il ne le sentait pas. Il n'avait pas froid. — " Je prierai. "

 LA MISSION

Si Vincent s'était résigné, du jour au lendemain, quoique le cœur déchiré, à quitter son troupeau et au bout de si peu de temps, c'est qu'un mot magique, miraculeux, dont le sens ne lui était jamais apparu avec un tel éclat, l'avait soudain illuminé. C'était celui de Mission. Dans un éblouissement il avait compris son destin... qu'il était un missionnaire, tout cela et rien que cela, un envoyé, un apôtre, un pèlerin, un " chargé d'affaires " de Dieu, que toute sa vie devait se passer en " missions " différentes, successives, selon qu'il plairait au Maître de les lui découvrir et ordonner l'une après l'autre, et que toutes ces missions au fond n'en feraient qu'une, jusqu'à sa mort, car un missionnaire n'est jamais arrivé. Il ne veut pas de la retraite et il fuit le repos... L'âge le pousse et ne l'arrête point. Plus il est vieux et vénérable, et plus grandissent en même temps son devoir et son pouvoir.
La première de ces missions était donc de retourner d'abord chez les Gondi et de songer à s'y enfoncer dans de plus grands travaux. Il le fit de bon cœur. On pense comme il fut reçu ! Mais sans permettre qu'on fêtât son retour, il se mit immédiatement à l'ouvrage, — qui n'était pas encore devenu l'œuvre, la capitale qu'elle serait plus tard, — mais dont cependant il tenait déjà la pensée directrice, dont il rêvait et même entrevoyait l'ampleur... Prenant ce mot de mission maintenant riche pour lui de tant de substance et le rattachant à celui " d'aumônier " qu'il avait jusqu'ici porté plutôt comme un titre, — ayant sans doute sa rigueur, — il s'aperçut néanmoins qu'il n'avait pas complètement saisi le lien qui unissait ces deux mots, ni embrassé toute l'étendue du champ déroulé devant eux. Etre aumônier, — même chez les Gondi, — cela ne signifiait pas seulement, comme il l'avait cru jusqu'ici avec trop d'étroitesse et d'humilité, se plier au service religieux d'une dame, si haut placée et de si grande vertu fut-elle, et la confesser, la communier, la diriger, elle, ses enfants, ses serviteurs et jusqu'à ses vassaux... mais qu'il fallait, sans les quitter, sortir de là, prendre du large et gagner pays dans d'autres âmes qui attendaient " son aumône ", car aumônier c'était cela : " faire l'aumône ", matérielle et spirituelle. Cette aumône, absolue et totale, constituait la première règle de la mission... Donner, se donner, voilà par quoi il fallait commencer : tout donner, sa peine, son temps, son argent, sa pensée, ses jours, ses nuits, son corps et son âme en aumônes... et les donner à ceux qui, n'ayant rien, en éprouvaient le plus besoin : aux pauvres, et pauvres de tout, pauvres de condition, de corps, de santé, d'espérance, pauvres d'esprit et d'âme... Que la tâche, — ainsi regardée et haussée, comme, pour mieux voir un verre obscurci on le regarde en l'élevant en transparence sur le ciel, — ah ! qu'elle devenait claire et simple, et engageante, cette tâche, aux yeux perçants et purs de Vincent ! Les difficultés inouïes, le formidable poids... les fatigues, le sang... et l'or... et les vies humaines... et le temps... le temps que prendrait l'Œuvre merveilleuse incommensurable... — ce temps qui peut-être lui manquerait !... — toutes les pensées de crainte ou de doute, et de désespoir...,il ne les cherchait pas. Venaient-elles qu'il les chassait tranquillement, comme des mouches ! Il avait la Foi, celle du pauvre et du saint qui, devant les montagnes, n'est tiré que par leur sommet. Prétendre les déplacer ? Chimère ! Orgueil ! Non, le beau c'est de les gravir. Transporte-toi toi-même. La montagne, c'est toi !
Vincent n'eut pas plus tôt assuré ses idées du côté que nous montrons qu'il s'empressa de les faire connaître à Mme de Gondi, et celle-ci, émerveillée, non seulement les approuva mais s'en éprit à ce point de souscrire à tout pour leur succès. Elle ne fut pas la seule. M. de Gondi avait une sœur, Mme de Maignelais, qui devait laisser un nom fameux et vénéré parmi ceux des grandes dames chrétiennes de l'époque. Quoique très jeune encore, elle était déjà célèbre, et par ses malheurs autant que par ses vertus. Mariée au sortir de l'adolescence avec M, de Maignelais qu'elle aimait passionnément, elle l'avait perdu très peu de temps après d'une façon tragique, à la fin de la Ligue. Brave jusqu'à la témérité, ce seigneur s'était donné tout entier à la cause royale. Il gênait Mayenne qui le fit poignarder, et Mme de Maignelais, veuve à vingt ans, se voyait ensuite enlever brusquement en bas âge, et comme assassiné, lui aussi, son fils unique. Alors, libre désormais, désenchantée de l'avenir, repoussant toute tendresse humaine, elle s'était réfugiée et drapée dans son double deuil pour y vivre seule en face de Dieu. Elle avait voulu, quittant son nom et son immense fortune, se retrancher du siècle et entrer au Carmel, malgré la résistance de ses parents et de ses amis qui estimaient avec raison que son vrai cloître était le monde où elle avait à la fois plus de mérite à demeurer et plus de bien à faire. Elle leur avait pourtant échappé, quand un bref du Pape, averti de son intention — car il ne fallut rien moins que cela, — l'avait obligée à y renoncer. Mme de Gondi trouva en cette victime endolorie une collaboratrice ardente et naturelle, et toutes deux se vouèrent entièrement à la grande entreprise de Vincent de Paul.

 L'AUMÔNE. — LES CONFRÉRIES

Etablir des associations et des confréries de charité, fut ce à quoi il s'appliqua d'abord. Au lieu de laisser comme une épave aller au hasard et se disperser sans surveillance l'aumône, il résolut en premier lieu de la provoquer, sans l'attendre dans le repos, ensuite de la diriger, de la réglementer et enfin d'en assurer non seulement la durée, mais la perpétuité. Elle devait être, dans sa pensée, une organisation, un roulement ordonné et ininterrompu. Pour atteindre tous ces buts, il ne comptait pas seulement sur lui. Sans doute il avait décidé d'y employer tous ses moyens, mais il entendait aussi y intéresser les autres, les atteler à l'œuvre. Il fallait, pour qu'elle marchât, que chacun de ses auxiliaires se mît à la tâche à son exemple et la fît sienne, personnelle... Il espérait beaucoup et même presque tout de cette initiative privée sans laquelle rien ne se fait ; et cet effort quotidien, cette participation du corps, du cœur et de l'esprit, il ne les considérait pas comme la vertu du luxe et le devoir exclusif des riches, il les réclamait autant des pauvres. Ses obligés avaient à s'en mêler à leur manière, autant que les bienfaiteurs. Ils devaient les aider, autrement, mais donner, eux aussi, et secourir le prochain jusque dans leur pauvreté, et en proportion de ce qu'ils recevaient.
Attacher le riche au pauvre, le pauvre au riche, les faire se chercher, se découvrir et se fréquenter, se connaître, se juger sainement, loyalement, sans injuste sévérité ni fausse complaisance, et les amener ainsi à une nouveauté d'estime et d'amitié réciproques lui semblait une chose bonne et belle et plus qu'utile, nécessaire. N'avaient-ils pas, le fortuné et le déshérité, un égal besoin l'un de l'autre ? Ils ne pouvaient rien séparément. Isolés, ils restaient tout froids et sans mérite.
A quoi donc servait la confrérie ? A cela, à les rapprocher, et à les unir, à leur apprendre à se donner la main avant d'arriver, plus tard... à se prendre par le bras. La confrérie leur enseignait " dans la pratique ", en même temps que les devoirs, le rôle et le profit moral et social, de la charité. Il fallait que le pauvre et le riche se sentissent faits l'un pour l'autre et étroitement solidaires pour accepter chacun, du côté où ils se trouvaient, leur condition respective, celui-ci dans l'humilité, la générosité, le détachement de ses biens, celui-là sans amertume ni envie, dans la douceur et la reconnaissance. Il n'y avait pas, selon Vincent, d'autre façon de concevoir, malgré la différence de leur sort, l'égalité des riches et des pauvres, et de réaliser leur union fraternelle, impossible en dehors de l'esprit de l'Evangile. Mais avant d'arriver aux hommes par les hommes, l'aumônier savait que le plus sûr chemin était d'avoir recours aux femmes, surtout dès qu'il s'agissait de traiter et de servir ces êtres à vif que sont les pauvres. Il s'adressa donc à elles d'abord. L'association des Dames de Châtillon-les-Dombes fut l'origine des Confréries de la Charité, en même temps que, dans les terres des Gondi, à Villepreux, à Joigny, à Montmirail et ailleurs encore, d'autres étaient fondées, toutes pareilles. On pourrait croire que ces confréries, qui sont restées les modèles du genre, Vincent avait eu beaucoup de peine à en imaginer le plan et à en fixer la composition ? Point du tout. Spontanément, dans la lucidité de son bon sens et la simplesse de son cœur, il en avait, du premier coup, trouvé tout seul la formule. Elle fit le sujet de ses premiers sermons et tenait en peu de mots. S'adressant aux personnes aisées une fois réunies et ayant accepté, sous la direction de dignitaires choisies par elles, d'observer certaines règles, il leur demandait, partout où, à leur connaissance il y avait des pauvres, d'aller tout droit à eux, chez eux, et de les assister en leur sacrifiant tout ou partie d'un superflu auquel ils avaient droit, et il les priait d'être en plus, sans se tenir quittes envers eux par ces soins tout naturels, leurs amies, leur conseil, de telle sorte qu'ils sentissent en elles une famille leur apportant tous les secours dont ils étaient privés. Il inventait ainsi, — à son insu, — l'Assistance publique, et entendons, — sans médire de l'autre telle qu'elle existe aujourd'hui et fait de son mieux, — qu'il créait la plus large et la plus complète, celle qui soigne tout et avec le plus de chances de tout guérir, parce que, seule, elle possède, plus efficace que la meilleure sollicitude de l'Etat, le remède qui ne trompe point : la charité chrétienne, irrésistible et impérissable, étant d'essence divine. Ces sermons obtinrent un tel succès que trente confréries furent fondées presque coup sur coup. Mmes de Gondi et de Maignelais, aux côtés de Vincent, se prodiguaient, entraînant leurs recrues où frayaient toutes les conditions : femmes de qualité, bourgeoises, marchandes, servantes, femmes du peuple et de la Cour, mêlées sans honte aussitôt que les réclamait la misère. Rien ne devait, selon le vœu du créateur de l'œuvre, être capable de les rebuter. Toutes les tares des pauvres, physiques et morales, il les avait prévues. Il savait leur saleté, leur mauvais accueil, la résistance aux soins qu'on voulait leur donner, leur méchanceté même et leurs injures ; également il n'avait pas manqué, pour aguerrir ses troupes, de leur peindre à l'avance la hideur des plaies, le spectacle affreux des maladies, le fréquent danger de la contagion. Mais l'étalage de ces ennuis n'était en son dessein que pour communiquer plus de force à l'ordre qu'il donnait de n'en tenir nul compte, et, quoi qu'il arrivât, de ne pas réfléchir, de ne pas s'arrêter, d'aller toujours. Elles allaient donc, les braves, les saintes femmes. Elles marchaient dans le cloaque sans regarder où se posaient leurs pieds, ne voyant que le but clair et délectable où les conduiraient les ornières de boue. Elles mettaient, à la lettre et sans gants, " la main aux pauvres ". Elles les nettoyaient, les peignaient, les levaient, les couchaient, les tiraient de leur grabat qu'elles refaisaient et tapaient au grand air ; elles fermaient les portes et ouvraient les fenêtres ; elle balayaient et donnaient à manger, à boire, à aimer, à croire, à espérer ; elles séchaient des pleurs, produisaient du sourire et versaient du sommeil. Cette étonnante besogne, Mme de Maignelais l'accomplissait vêtue de gros linge et de sombre laine, elle qui, naguère, en son temps de joie si rapide, éblouissait sous l'or de ses brocarts. Elle avait vendu sa vaisselle d'argent, remplacée par des plats de grossière faïence, afin de se rapprocher davantage, même en mangeant, des pauvres dont à présent elle partageait souvent les repas et faisait sa seule compagnie, que maintenant elle appelait " la bonne ". C'était à eux, à leur soulagement que passaient tous ses revenus, 350 000 livres, au moins trois millions d'aujourd'hui. Comme il lui fallait bien circuler dans Paris et à de lointaines distances, elle usait, en le regrettant, d'un carrosse, mais alors, celui-ci, sans armoiries ni laquais, et conduit par un seul cocher, le tout si simple qu'une commerçante, à peine à son aise, en eût rougi. Telle était sa manière. Mme de Gondi en avait une autre qui, au lieu de s'abîmer comme son amie dans un absolu renoncement, consistait à mener de front une double existence. Habillée de grand matin, elle commençait sa tournée d'indigents et de malades, et non de ces passages en tourbillon où fonctionne seul le corps et qui s'expédient par ce qu'on appelle si improprement " acquit de conscience ". Les visites de Mme la Générale étaient assises, sérieuses, de vraies stations au chevet des malheureux qu'elle ne se bornait pas à soigner, mais qu'elle interrogeait, les entreprenant sur tout ce qui pouvait encore les intéresser et les raccrocher à la vie. Et quand elle avait ainsi " fait son marché " elle rentrait chez elle, où parée alors et reprenant son rang, elle présidait la table de M. de Gondi et dirigeait ensuite dans ses salons les causeries sur les lettres, les arts, la Cour et la ville, et maints autres sujets qu'elle animait de sa grâce et d'un piquant esprit à travers lequel rayonnait toujours le charme de sa bonté. Pensez maintenant qu'elle était mal portante, aussi délicate que belle, et vous apprécierez mieux tout le courage qu'il lui fallait pour pratiquer cette double et dévorante vie, ne fût-ce que pour soutenir ces deux conversations d'un tour si différent dans les deux sociétés qui se partageaient ses jours et ses nuits. Mais M. Vincent était là qui lui-même, souvent malade et fatigué, entraînait tous ceux qu'il s'avisait de marquer pour le suivre. Il leur rendait d'ailleurs la tâche presque facile ou qui la leur semblait, par le soin méticuleux, le souci touchant avec lesquels il la leur avait préparée. Montaigne assurait : " La vie nous mâche. " On pourrait dire de Vincent que lui " mâchait la vie ", la sienne et celle des autres, de ceux-là seuls qu'il aidait de tout le possible à la condition que d'abord ils s'aidassent eux-mêmes. Alors rien ne lui coûtait pour les alléger dans leur rude devoir. Il leur mâchait la besogne et la leur apportait si bien triturée qu'elle était comme faite aux trois quarts. Tout ce qu'il a créé, fondé, une fois l'idée première et les grandes lignes qui, elles, jaillissaient en quelques instants de géniale lueur, fut ensuite longtemps creusé, médité, pris et repris et, par-dessus cela, poli encore et repoli à petits coups. Toujours il y revenait, ne pensant jamais : " C'est fini ! C'est la perfection. " Même quand ça l'était. On n'imagine pas jusqu'où il poussait l'art et la science de la mise au point. Il avait le don de tirer le meilleur parti des êtres et des choses, une puissance incroyable pour embrasser à la fois l'ensemble et le détail, et régler chaque compartiment. Organisation, archives, dépenses, qu'il s'agît de loger, de vêtir, de nourrir, il n'oubliait rien. Tout était tracé à l'avance, jusqu'à la façon de traiter les pauvres dans le courant le plus humble et le plus terre à terre : comment il convenait d'apprêter leurs mets, de les servir à table, de les tenir en bonne hygiène et propreté, selon leur âge et selon la saison, les soins spéciaux pour les enfants, les femmes, les vieillards, mille petits moyens de les amuser ; et il repoussait la tristesse, étant d'avis que la gaieté rendait plus aisée la vertu. Lui-même, pour se conformer à ce précepte, avait toujours le sourire à la bouche et aux yeux, un sourire qui au lieu de se figer dans une immobilité béate avait des rayons, pétillait, sous les gros sourcils, de malice gasconne et d'enjouement affectueux. Ce qui tout d'abord avait confondu, c'était la tranquillité, la présomption, semblait-il, avec laquelle il s'embarquait dans ses croisières pour le bien et comme sans savoir où mettre le cap.
D'aucuns en plaisantaient, d'autres en montraient de l'effroi. " Quel bon cœur ! gémissaient-ils, mais quelle cervelle ! Il est fou. C'est un de Gascogne. Il se croit. Comment pourrait-il arriver au bout de tout ce qu'il entreprend ? "
Il les laissait dire et suivait en paix son chemin. Jamais il n'avait l'air d'être en retard ou en avance, ni inquiet, ni essoufflé. Chaque chose en son temps. Ne pas vouloir aller trop vite était pour lui la garantie d'arriver le plus tôt. Il avait coutume de répéter " qu'il ne fallait, point enjamber sur la Providence, mais dès que la Providence avait ouvert la voie, alors on pouvait quitter le pas, et on devait courir ".
Quand il eut établi, comme nous l'avons dit, à Villepreux, à Joigny, à Montmirail, dans tous les villages qui relevaient de la seigneurie du général des galères, plus de trente confréries de femmes, il étendit son œuvre en instituant aussi des confréries d'hommes qui devaient en une action similaire et parallèle assister les pauvres valides, en laissant de plus en plus aux femmes le soin de s'occuper de ceux que l'âge ou la maladie rendait incapables de tout travail. C'est à Folleville que fut fondée en 1620 la première de ces confréries de Charité. Une fois mises sur pied, les deux sortes d'associations, hommes et femmes, se complétant les unes par les autres et parfois même se réunissant pour mieux combiner leur effort commun, Vincent de Paul, qui suivait son idée et en découvrait chaque jour, avec une ineffable joie, le développement et la profondeur, fut conduit à élargir son œuvre, limitée jusqu'ici aux campagnes, en la faisant pénétrer dans les villes. Elle y venait d'ailleurs déjà toute seule et presque malgré lui, poussée par la force des choses. En même temps que le saint, marchant pour ainsi dire à l'avant-garde de ses espoirs, se hâtait vers un plus grand but, ceux-ci, se réalisant, le débordaient, le dépassaient, et c'était même quelquefois lui qui, devenant le retardataire, se voyait obligé de retenir et de modérer ses propres desseins prenant corps plus vite qu'il ne l'eût désiré, tant il craignait qu'un zèle imprudent ne vînt du dehors tout gâter. Il estimait que la précipitation, quand elle semblait réussir, n'avait qu'un succès passager toujours suivi d'une déconvenue. Mais, arrête-t-on des courants pareils ? L'institution de Charité, issue au cœur de Vincent, comme le simple filet d'eau d'une source, et accrue peu à peu à travers la province où elle était née, par tous les ruisseaux de bonne volonté généreuse qui étaient venus se verser en elle, élargir son lit, en faire une rivière, et puis un fleuve impétueux, irrésistible et cependant toujours endigué par l'admirable ingénieur qui le canalisait... cette institution, telle un torrent qui tournerait au lac, gagna bientôt tout le royaume. Elle l'inonda par endroits ; et franchissant même ses frontières, elle se répandit en Lorraine, en Savoie, en Italie, jusqu'en Pologne, partout où les enfants de Vincent étaient allés en son nom dépister au loin et évangéliser les pauvres " d'ailleurs " qui, pour eux, de quelque pays qu'ils fussent, n'étaient jamais " des étrangers ".

 CE QUE VINCENT VOULAIT FAIRE DU PAUVRE

En propageant ainsi, le plus loin possible, au prix de maintes difficultés et parfois d'assez grands dangers, la méthode du saint, ses disciples avaient la conscience de remplir son vœu le plus cher, d'opérer le travail d'instruction qui était à ses yeux la seule clef permettant d'ouvrir toutes les portes instruction dans tous les sens, religieuse, intellectuelle et morale. Secourir les pauvres, les soigner, — quoique l'on eût raison de commencer par là, — n'était cependant pas suffisant et ne terminait rien. Ce qui restait à faire s'imposait comme le principal. Il fallait leur apprendre s'ils devaient toujours demeurer des pauvres, à l'être du moins autrement, avec dignité. Après qu'en bonne justice on n'avait pas craint de leur dévoiler leurs droits, il fallait leur montrer et leur commander leurs devoirs, les relever vis-à-vis d'eux-mêmes, ne plus les laisser croire à leur déchéance irrémédiable et fatale, leur persuader que, pour être estimés et respectés à l'égal des meilleurs, ils n'avaient qu'à vouloir devenir respectables, enfin les éduquer, s'adresser, autant qu'elle le permettait, à leur intelligence en passant par leur cœur. Quoique moyenne et souvent endormie, l'intelligence était chez eux capable d'étonnants réveils et combien de cœurs, qui semblaient à jamais durcis par les épreuves, étaient au contraire attendris plus facilement que ceux des heureux, et fondaient à la première avance !
Comme Vincent jugeait que la mendicité, qui nourrit la paresse et encourage tous les vices, était le plus grand obstacle au salut des pauvres, il la leur interdisait sous peine de retrait d'aumônes et il défendait à ses fidèles de leur donner. Sa bonté ne désarmait pas sa rigueur. Il connaissait admirablement sa clientèle, son caractère, la façon de la traiter. Personne, mieux que lui, n'en a fait l'analyse. Autant il savait, quand il le fallait, rendre hommage à ses vertus, autant il n'ignorait rien de ses défauts, de ses roueries, de ses bassesses. La misère des pauvres ne l'empêchait pas de voir clairement leurs laideurs. Il les plaignait, mais sans trop s'apitoyer au dehors, surtout devant eux. Il ne les embellissait pas pour se procurer le plaisir un peu vain d'en avoir fait des êtres à part et des modèles dans leur genre. Non, sans illusion ni mésestime, il les tenait pour ce qu'ils étaient, ni plus ni moins : des infortunés. Toujours accessible à la charité, ne reculant pas devant ses flots, s'y mettant jusqu'au cou, il ne consentit cependant jamais à ce qu'elle le submergeât. Il voulait, par crainte d'en devenir le jouet ou l'épave, en rester le pilote. Mais, que cette apparente indépendance de sentiment, qui aurait pu faire croire à de la froideur, abritait au contraire d'attention et de sollicitude ! Tout ce qui a été accompli depuis son temps jusqu'au nôtre dans l'ordre de la philanthropie pour améliorer le sort de l'humanité souffrante, il en est le créateur.
Toutes les grandes idées fondamentales, non seulement des œuvres qui lui sont personnelles mais de celles qui, en dehors de ses directives religieuses, ont été créées par des laïques, depuis deux siècles, c'est lui le premier qui les a conçues. On n'a fait que le copier, sans jamais trouver mieux. Le jour où, préoccupé des errants qu'il voyait, brisés de fatigue et de faim, coucher à la belle étoile, il voulut leur assurer, au moins pour quelques heures, un semblant de foyer, et où il décida " qu'un asile leur serait ouvert dans lequel on leur donnerait à souper et à coucher et le lendemain deux sous en les renvoyant ", il fondait tout simplement l'hospitalité de nuit. Ah ! sans doute, aujourd'hui, elle a des dortoirs à parquets, des lits, des calorifères, des lavabos, du gaz et de l'électricité. C'est très bien. Mais tout de même c'est lui, Vincent de Paul, qui est pour la plus grande part dans ce luxe et ces résultats dont peut-être, d'ailleurs, fut-il le visionnaire ? Il a contribué au progrès en le devançant. Il l'a amorcé. Le fils du laboureur, l'ancien berger de Pouy, sut bien profiter aussi des leçons de son enfance. Ayant observé que les œuvres des villes auraient beaucoup de peine à vivre et à se perpétuer si elles n'étaient pas soutenues par celles des campagnes, il engagea les confréries de ces dernières à se pourvoir de troupeaux, à acquérir le plus possible de vaches et de moutons dont la vente leur serait d'un très bon bénéfice et qui ne coûteraient rien à nourrir si on les menait paître " à la vaine pâture " comme c'était alors l'usage. " Les brebis, spécifie-t-il en éleveur entendu, seront marquées de la marque de l'Association et renouvelées tous les cinq ans. " Pour se procurer d'une autre façon des ressources dans les villes, c'était aussi bien simple. Il préconisait la création " d'ateliers " où les enfants d'abord, et tous les hommes valides ou convalescents trouveraient à choisir et à apprendre un métier selon leur aptitude et gagneraient ainsi leur vie. Là encore M. Vincent émettait bien avant nous l'idée pratique et moralisatrice de l'hospitalité par le travail.
Considérez qu'il ne s'agissait pas seulement d'avoir sur le papier le génie inventif de ces entreprises, ni même de les mettre ensuite en marche vaille que vaille. Il fallait en même temps, pour obtenir la pleine réussite, les faire accepter par les esprits, les rendre vraisemblables, créer autour d'elles un mouvement d'opinion, un goût, une chaleur susceptibles de les emporter. C'était là, pour l'époque, des innovations hardies et qui, même lancées et certifiée par un homme de valeur et d'expérience aussi autorisé que Vincent, risquaient d'être accueillies avec mollesse ou de tomber à plat. Néanmoins, il fut tout de suite compris. Il n'eut qu'à parler, Avant d'avoir agi, il vous dégourdissait. Quand il prêchait, ça n'était jamais dans le désert ; il était acclamé jusqu'à l'enthousiasme. Les foules venaient à lui, le faisaient prisonnier. Sa modestie souffrait bien de sa gloire, mais son œuvre en grandissait et en rayonnait à chaque trouvaille. Il faudrait des pages pour conter toutes ses fondations. Il s'en forma même dont on ne retrouva les traces que plus tard, comme à Bourg, à Trévoux, à Châlons, à Maçon, où seulement en 1846 de vieilles archives révélèrent le procès-verbal d'une assemblée tenue à l'occasion " d'un religieux prestre de M. le général des galères qui rempli de dévotion et de piété, a communiqué des formes nouvelles par le moyen desquelles on a pourvu au soulagement et nourriture desdits pauvres, tant à Trévoux que dans les autres villes circonvoisines, et que, pour le bien de la ville, il faut profiter de l'occasion ".
Là et ailleurs, en maints endroits que nous ignorons peut-être encore, on dut s'empresser certes d'en profiter. L'effacement du fondateur est pour beaucoup dans notre ignorance à ce sujet, car, une fois son œuvre installée, il s'appliquait à en ôter son nom. Il est remarquable que dans les mémoires de l'époque, alors qu'il était déjà célèbre et vénéré, on le cite très rarement. Les procès-verbaux des assemblées et des conseils où nous savons qu'il assista ne le mentionnent presque jamais. Passer inaperçu était son seul plaisir.
Des deux genres de confréries qu'il avait imaginées, celles de femmes et celles d'hommes, les premières furent les plus nombreuses, soit que leur recrutement offrît plus de facilités, grâce à la passion naturelle que les femmes mettent à se dévouer et aussi parce que la douceur, la grâce et l'agrément de leurs soins les font toujours plus rechercher et apprécier de ceux qui les reçoivent. Les associations d'hommes, d'un chiffre restreint au début, s'accrurent dans la suite, et chose merveilleuse, subsistèrent jusqu'à la Révolution, après laquelle nous les avons vues donner encore naissance en ce siècle à l'admirable société dite de Saint-Vincent de Paul, que l'esprit directeur du génie qui l'a prévue continue d'inspirer.
Cet homme extraordinaire, si avisé dans la persévérance et la consolidation de ses projets, avait surtout entrepris, au point où il en était, l'apostolat des campagnes. Y instruire et y sanctifier non seulement les pauvres tout court, au sens déterminé de misère où on l'entend, mais tous les autres pauvres qui, pourvus à la rigueur du moindre nécessaire, manquaient cependant au moral de l'essentiel, les pauvres dénués de pensée religieuse, d'espoirs, de bonté, d'amour du prochain... les desséchés, les pauvres de cœur, tel était un de ses grands buts et de ses buts-sommets. Ces pauvres-là l'intéressaient, lui, le pêcheur de pécheurs, car il se promettait, après les avoir convertis, de trouver en eux des disciples pour le répercuter, pour lancer dans leurs sillons en friche le grain de l'Evangile et le faire lever. De même qu'il avait créé des Missions, celles-ci devaient créer des missionnaires. Excédés ou abrutis par des années de luttes, de massacres, poussés à la haine ou tombés à l'inertie bestiale, les pauvres proprement dits, dont le nombre s'était augmenté dans des proportions effrayantes, et l'autre catégorie de villageois moins avilis mais bien bas encore, composaient une immense et pitoyable humanité privée de tous secours, matériels et spirituels, les seconds au moins aussi précieux que les premiers " parce que l'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui... " eh ! bien, c'était cette parole que Vincent, avec le pain quotidien, voulait donner à manger, à dévorer à ceux qui avaient faim de tout.
Avant d'arriver à mettre sur pied, de façon parfaite, exactement comme il la rêvait, cette Congrégation des piètres de la Mission, il lui fallut quatre ans. Mais sa patience était inusable. On eût dit que, pressentant qu'il travaillait pour une éternité, il se figurait la posséder lui-même. Il était sûr d'avoir toujours le temps. La poursuite de son dessein de grande envergure allait d'ailleurs de pair avec le reste.

 LA GRANDE HORREUR DES HÔPITAUX

Aussi attentif à ce qu'il avait l'air d'oublier loin de lui qu'à ce qui l'absorbait sur place, il se trouvait cependant partout à la fois. Que ce fût par lettres ou par la bouche de ses envoyés, il parlait où il n'était pas, il présidait aux réunions bien que son fauteuil de paille y fût vide. A tout instant, à tout propos, se manifestait sa présence au milieu de ceux qui la devinaient. Du matin au soir il n'était absent de rien, même la nuit, où il semblait, fantôme amical et rassurant, répondre par un furtif passage auprès de leur lit, à l'appel de ceux qui le priaient. Son ombre paisible habitait les murs, les rideaux, traversait les sommeils. Et puis, tout à coup, elle le livrait en personne au fond des caveaux humides, sous les toits rompus des greniers, dans les sombres ruelles ranimées et éclairées aussitôt qu'il y tâtonnait, et à l'hôpital enfin où sa main levée pour bénir arrêtait les blasphèmes.
Ces hôpitaux, on ne peut se faire une idée, quoi que l'on imagine, des fournaises de douleur et d'horreur que c'était. La peste sévissait à Paris de façon courante. Elle ne le lâchait pas. Pendant tout le seizième siècle, elle l'avait rongé. Fléau constant du royaume, elle montrait pour la capitale une prédilection singulière, " calamité, comme l'avait autrefois marqué en traits de feu le grand Ambroise Paré, déchaînée par l'ire de Dieu, furieuse, tempestive, ennemie mortelle des hommes et bêtes, plantes et arbres ". Par peste, on entendait toutes les maladies. Montaigne, atteint de la coqueluche, a décrit dans ses "Essais" la panique de sa maison et de sa famille égarée : " Soudain, qu'un de la troupe commence à se douloir du doigt, toutes maladies sont prinses pour peste. " Ainsi les fièvres pernicieuses ou bénignes, tout ce qui était susceptible de se gagner ou qu'on croyait l'être, aussitôt prenait dans les bouches ce nom terrible. Etait-on indisposé, on passait pour pestiféré. L'absence totale ou l'insuffisance de voirie propageait avec une rapidité foudroyante les infections. Partout des cloaques, des fumiers, " des charognes mortes ", des ordures puantes, les immondices en tas, se desséchant ou se liquéfiant. Pas de fosses d'aisances et des égouts obstrués et fétides. Des cimetières, trop petits, ou vite remplis, surtout ceux, plus recherchés, autour des églises. Depuis tant d'années de morts violentes, mystérieuses, on avait enterré n'importe où, souvent en hâte, la nuit, dans des cours, des caves, des jardins, le long des routes, et si peu profondément que la pioche, quand on creusait plus tard le sol pour planter ou y bâtir, en arrachait des ossements, même des lambeaux de cadavres encore en putréfaction... Aussi quel air que celui de Paris ! " air pollué et souillé, qui corrompt nos esprits et nos humeurs, engendrant peste mortifère ", écrit Abraham de la Framboisière, un des médecins de Henri IV et de Louis XIII. Et il résume son ordonnance en ces trois mots catégoriques : Cito, longe, tarde, avertissant quand on voit poindre la Maudite de " tost partir, bien loing fuir, tard revenir ". Sans doute des mesures de protection étaient recommandées, mais on ne les observait pas. En avait-on les moyens et le temps ? On se bornait à des conseils impossibles à suivre. Il eût fallu entre la Faculté et la Police une étroite entente, aboutissant à une organisation de salubrité générale... Au lieu de cela, les soins d'entretien et de nettoiement de la voie publique étaient tour à tour livrés avec incohérence à des entrepreneurs cupides, ou imposés aux habitants qui s'en acquittaient plus mal encore que les concessionnaires et même pas du tout. Et puis les médecins alors, sauf de rares exceptions, manquaient du courage professionnel et simplement de la conscience que nous admirons chez ceux d'aujourd'hui. Ce gros mot de peste, qui n'aurait dû émouvoir que le populaire, exerçait aussi sur eux une influence néfaste. Il les détraquait. Les malades n'étaient plus seulement des dangers mais des ennemis. On ne les soignait qu'en tremblant. On les pansait en détournant la tête, en retenant son souffle. Il faut lire dans les traités du temps toutes les précautions dont s'entouraient ceux qui osaient les approcher. C'était par en dessous, " une chemise trempée dans des sucs, des huiles, et sept poudres différentes, et, par-dessus, un vaste habit de maroquin que le mauvais air pénètre très difficilement ". En outre une gousse d'ail dans la bouche, de l'éponge dans le nez et des besicles sur les yeux. On juge combien ces manières qui suaient la terreur étaient propres à relever le physique et le moral des pauvres victimes, voyant ceux dont elles attendaient la guérison épouvantés autant sinon plus qu'elles ! L'intérieur des hospices était loin de présenter l'aspect agréable et cossu des estampes d'Abraham Bosse avec leurs lits carrés à colonnes, à baldaquins bourgeois et à pommeaux d'étoffe où, bien calés dans des oreillers rebondis et sous des draps que la gravure étale d'une blancheur éblouissante, les malades sourient aux gens de qualité qui leur rendent visite en parlant " phœbus ". Rien ne ressemblait moins à ces riants et ragoûtants tableaux d'école hollandaise que les salles des hospices, d'une telle hideur qu'on n'y avançait qu'avec l'envie de reculer et de s'enfuir. Où donc ces bons lits à l'ange ? Où ces beaux bassins de cuivre godronnés et posés à terre, au creux desquels trempaient, sur le flanc, des flacons qui semblaient de vins à rafraîchir ? Où donc ces bois luisants cette lingerie d'église, ces parquets à miroirs pour refléter la pavane des robes ?... Des couches disloquées, branlantes, des draps immondes, troués, poissés de bave et de crachats, de crasse et de poussière et plus durs que voiles de barque ; et des pots cassés, des vases d'étain, de plomb, jamais récurés, des bois pleins de punaises (il y en avait bien au Louvre et jusqu'en le lit du Roi !), d'ignobles pansements déroulés, traînant partout, coulés à terre sur un plancher maculé selon le temps d'une boue humide ou sèche, et où, à moins de patauger parmi les épluchures, les flaques d'eau sale et de déjections, le pied cherchait comment se poser sur la pointe ; enfin, sous les lambrequins, et dans la pénombre des rideaux déchirés, mangés aux vers, les pauvres... pauvres calamiteux, étalant leurs plaies, leurs difformités, et montrant aussi à nu, sur des visages qui n'avaient déjà plus rien d'humain, l'angoisse d'une âme ardente à rester malgré tout dans ce débris de corps ou n'aspirant plus qu'à s'en évader. Ne pensez pas que nous exagérions, comme l'on dit : à plaisir. D'un rapport officiel sur le spectacle qu'offraient par exemple les salles de l'Hôtel-Dieu, il résulte que fiévreux, blessés, femmes enceintes, accouchées, galeux, varioleux, y étaient confondus dans le voisinage de la salle des morts et de celle où les dissections se faisaient. On venait en ce plus bas des mondes, on y souffrait, on y râlait ce qu'on avait de vie, on y mourait, et on y était dépecé sans changer de place, en communauté. Les lits destinés à deux personnes en recevaient six, entassées, étirées tête-bêche, trois à la tête et trois aux pieds, ainsi contraintes, pour y pouvoir tenir, de rester sur le flanc, jamais sur le dos. Ah ! c'est là qu'il était tué, le sommeil ! Se figure-t-on le supplice de ces martyrs encaqués, collés les uns contre les autres, sans distinction d'âge et de condition, atteints de maux affreux et différents qu'ils se communiquaient, mêlant leurs haleines empestées, lueurs sueurs et leurs pleurs, toutes les misères de leurs corps, bues et gardées par les draps où elles s'épandaient, sans parler des désespoirs, des colères, des haines qui s'emparaient de ces êtres liés les uns aux autres et en arrivant à force de gêne et d'exaspération à se griffer, à se mordre, à se battre. On en trouvait parfois d'étranglés, d'assassinés. La température de ces lits surchauffés, qu'ils fussent de plumes ou de paillasse, était indicible. On ne se contentait d'ouvrir et de remuer ces couches que de temps en temps, dans les salles mêmes, au milieu des malades qu'elles empoisonnaient. Les transportait-on dans les cours pour les aérer, qu'elles semaient aussitôt l'infection dans cette traînée à travers les escaliers et les corridors. Autre chose : quand il fallait opérer des malades, on ne se bornait pas à en faire, en leur présence, les effrayants préparatifs, l'opération se pratiquait sous leurs yeux, et il suffit de réfléchir à la façon rudimentaire dont s'exerçait alors la chirurgie pour comprendre l'épouvante" de ceux qui étaient forcés d'en subir l'intolérable vue. Il y avait aussi les pouilleries, nom assez significatif infligé au vestiaire des hommes et des femmes. Ces pouilleries renfermaient les bardes des galeux et de tous les contaminés, mêlées indistinctement aux vêtements propres et non gâtés des autres malades. Et il y avait encore... A quoi bon poursuivre ? Arrêtons-nous devant les dernières horreurs dépassant celles que nous nous excusons d'avoir paru délayer avec trop de complaisance. Mais il était utile et même nécessaire qu'il en fût ainsi, — car la pitié, hélas ! a souvent besoin du dégoût, — que nous vous soulevions le cœur et vous fassions frissonner pour vous faire bien voir et toucher les choses telles qu'elles étaient, tandis que deux lignes distinguées, sans rien de pénible et jetées vite, en passant, comme un voile sur ces laideurs, vous auraient laissés ignorants, insensibles et peut-être incrédules. En vous montrant crûment la vérité, en ne vous en montrant même qu'une partie, nous vous avons encore ménagés... et cependant trompés, car ce sinistre tableau, le réquisitoire officiel, dressé si vigoureusement et dont je n'ai choisi que quelques traits, savez-vous de quand il date ? De 1788, époque à laquelle il fut rédigé par le chirurgien Tenon et imprimé par ordre du Roi. Alors, et c'est là que j'en voulais venir, si, à cette époque-là, on n'en était tout de même plus pour ce qui regardait la médecine, la chirurgie, l'hygiène, les soins des malades au même point obscur et arriéré qu'en 1617, et si l'on admet qu'en un pareil espace de temps il était impossible que, de ce côté, de sérieux progrès n'eussent été réalisés, on en arrive à se demander, plein d'angoisse, quel devait être, par comparaison avec celui de la fin du dix-huitième siècle passant pour raffiné, l'état des hôpitaux de Paris au début du dix-septième, plus de cent cinquante ans avant ! Quoi ? C'était donc pire ? la pensée se détourne et ne veut plus savoir, l'esprit se refuse à reconstituer... Eh ! bien, c'était là dedans que Vincent venait, qu'il entrait, tous les jours, à toute heure, et comme il était, sans se changer. Ah ! il ne prenait pas de précautions ! Il n'avait pas d'habit de maroquin, ni de lunettes, de masque ni de gants ! Il n'aurait plus fallu que ça ! Les malades d'abord ne l'eussent point permis. Ils voulaient le voir, bien voir ses joues, ses yeux profonds et malicieux, son gros nez, sa bouche, son front veiné, en sueur, toute sa bonne figure enfin, et voir aussi ses mains, déjà plus vieilles que lui, qui commençaient à s'abîmer à leur service. En ces géhennes, l'aumônier se sentait, de son côté, aussi heureux et aussi soulagé que ceux qu'il assistait. Il laissait même entendre ensuite aux personnes trop promptes à le plaindre et à l'admirer qu'il éprouvait auprès des malheureux des villes une jouissance spéciale et si différente de celle que lui procuraient les malheureux de la campagne, qu'elle devenait un délassement, une récréation. Il disait cela et il le pensait, ce qui n'empêchait pas qu'un beau matin, pris tout à coup de regrets et d'inquiétude en ressongeant à ses chers villageois, il partait les retrouver avec un même entrain.

 LA PLUS GRANDE HORREUR DES PRISONS

Il n'avait pourtant pas, dans les hôpitaux de Paris, touché, comme il le croyait, le fond de la souffrance humaine. Attiré par ce titre sonnant si haut de Général des galères que portait M. de Gondi, le désir lui vint d'approcher les criminels placés sous l'autorité de ce seigneur, son ami. C'était là un genre de misérables qu'il se reprochait parfois de ne pas connaître encore, d'avoir négligés et qui lui manquaient. Il se fit conduire aux cachots de la Conciergerie et du Châtelet, où, avant de les envoyer dans les ports de mer, on les tenait enfermés. On les lui ouvrit, presque à regret, comme si l'on avait honte de ce qu'il allait y voir et que l'on pressentît l'état de douleur dans lequel il en sortirait.
Cette première visite devait, en effet, laisser à Vincent un souvenir qui ne le quitterait jamais.
Il y avait deux sortes de prisons : les unes souterraines, sombres, vertes d'humidité et moisies de salpêtre, aux voûtes basses de crypte et de sépulcre ; les autres, au jour, un peu éclairées, mais laissant voir alors la rocailleuse et terrible épaisseur des murs, les stalactites immondes qui en pendaient, tout l'arsenal des portes à verrous, des gonds, des serrures, des guichets, des barreaux aussi épais que ceux des cages de lions, et glacées en outre par les vents, la neige et les rafales de pluie qui, s'engouffrant dans les fenêtres sans carreaux, les traversaient l'hiver. Dans ces deux prisons, les forçats, rongés de vermine, étaient entassés les uns sur les autres, et tous chargés de chaînes qui, en anneaux aux chevilles et en carcans au cou, les tenaient, comme de méchants chiens, attachés à la muraille, chaînes si courtes qu'ils pouvaient à peine bouger. La lourdeur des anneaux, leur étroitesse, la hauteur et le poids des carcans en faisaient une torture. Les hommes, de la tête aux pieds, étaient à demi nus, couverts de plaies qui les vêtaient plus que leurs guenilles. Il y en avait de tout âge, des jeunes et des vieux, et certains de ces jeunes semblaient des vieillards. Quelques-uns portaient de longs cheveux gris, emmêlés, englués, traînant sur leurs épaules, et des barbes blanches jusqu'au ventre, mais de ces chevelures et de ces barbes luxuriantes de misère, comme devait en avoir Job, et comme il n'en croît, dans les catacombes du crime, qu'au front et au menton des captifs oubliés ; et cependant, même déchus, déshonorés par la vermine qui les possédait, ils gardaient un air vénérable. Leurs compagnons les aidaient et les respectaient ainsi que des aïeux. Ces cachots de l'ancienne France avaient leurs patriarches.
En revanche, la plupart étaient des hommes dans toute la force de la jeunesse et de la virilité brutales, hommes du peuple et de la lie, avec des têtes sauvages, des fronts bas, des mâchoires féroces, et des membres de bronze, musclés comme ceux des lutteurs, qui semblaient les rendre capables, s'ils l'avaient voulu, de briser leurs fers ; et il fallait bien qu'ils fussent ainsi puisqu'ils étaient spécialement destinés au service des galères, d'une exigence surhumaine. Ces malheureux ne se comportaient pas tous, dans leur abjection, de la même manière. Il y avait ceux qui pliaient, terrassés par leurs chaînes, et ceux qui les secouaient comme des ours, ceux qui se laissaient mourir de faim et ceux qui croquaient leur paille et qui auraient dévoré leur semblable, et puis ceux qui chantaient, ceux qui hurlaient, ceux qui écumaient de rage ou bien poussaient d'épouvantables rires. Pas un seul qui pleurât. Aucun ne priait. Tous blasphémaient. Quelques-uns, frappés de folie, se fendaient la tête sur la pierre ou se mutilaient pour ne pas servir. Ils demeuraient ainsi des semaines, des mois.... davantage, sans que personne s'occupât d'eux, n'ayant pour compagnie que les hordes de rats qui venaient leur fouiller les pieds, les chauves-souris descendant le soir des voûtes pour voleter sur leur visage où se posaient aussi, à la nuit, les araignées épineuses grosses comme des châtaignes... Enfin l'enfer, l'enfer.
La première fois qu'apparut Vincent à ces damnés, ils ne comprirent d'abord pas. D'où venait cet homme en noir, sans épée, sans clefs, sans bâton ? Un prêtre ? Comment, même à son habit, l'auraient-ils deviné ? La plupart, d'ailleurs, n'en avaient jamais vu, ou il y avait si longtemps qu'ils ne savaient plus ce que c'était. Du passé, de l'avenir, il n'existait rien pour eux que le présent, obscur, et peut-être éternel ? Que leur voulait-il donc " ce nouveau " ? Ne serait-ce pas, — soupçonnaient quelques-uns aussitôt contractés de haine, un geôlier supérieur, plus dur que celui que nous abhorrons ? Alors, que va-t-il nous faire ? " Ceux qui n'étaient pas prostrés le scrutaient, farouches. " Ou bien, se demandaient-ils encore, serait-ce simplement un de ces visiteurs gâtés, favorisés, un de ces personnages de cour, curieux de notre bassesse et friands d'en jouir ? "
En effet, les forçats recevaient parfois, quoique de loin en loin, la visite de gens de qualité ayant fini par obtenir cette permission difficile. En riches atours, ils arrivaient, seigneurs bien campés et grandes dames, un couple ou deux, avec un valet de police et tout animés de s'offrir cette " partie ". Elle ne durait jamais longtemps. Les condamnés qu'irritait leur luxe ainsi qu'une bravade, les recevaient mal. Quand ils ne les obsédaient pas avec effronterie de leurs requêtes, de leurs plaintes, ils les insultaient en leur argot, raillant " la moustache en satyre " du cavalier, " son petit manteau à la clistérique " et sa barbe " en queue de renard ", sans ménager les dames, qui, elles du moins, pouvaient, sous le masque, en rire ou en rougir.
Avec Vincent, c'était tout autre chose. Impossible de le moquer ; encore moins de l'offenser. Il commandait l'étonnement d'abord, et tout de suite le respect. Ils lui trouvaient presque, à leur idée, un air de connaissance. Il portait de mauvais habits, de gros souliers poudreux qui n'étaient pas " à pont-levis ni à bousfettes ". On aurait dit un pauvre. Avant de parler, il souriait et il tendait les mains. Jamais on ne leur avait fait ce cadeau d'un sourire et de mains si franchement offertes. Mais quand, de ces lèvres amènes sortit une voix qui les appelait : mes amis, mes enfants, et que ces mains venant à eux, toutes nues, sans effroi, sans dégoût, touchèrent les leurs, les serrèrent, et qu'elles se mirent ensuite à panser leurs plaies, à enlever doucement la vermine attachée à leur chair... avant d'en être heureux, ils furent stupéfaits. Quelques-uns même, à la fois si confus et si méfiants, qu'ils résistaient et se dérobaient aux soins de ces mains merveilleuses. Et puis tout d'un coup vaincus, ils s'y abandonnaient dans une langueur ineffable. Ils croyaient rêver. Mais non : c'était bien une réalité, n'y eut-il eu pour la prouver, — en dehors de la présence du prêtre et de ses consolantes paroles, — que la vue des paniers pleins jusqu'aux bords de pains et d'aliments qu'il leur avait fait apporter et qu'il leur distribuait. Et le plus fort, observaient-ils, c'est qu'il restait, qu'il ne paraissait pas du tout pressé de s'en aller aussitôt les paniers vidés, qu'il avait l'air de se trouver très bien chez eux, les questionnant, leur demandant leur nom, s'informant de leur pays natal, de leurs parents, de leur ancien état, de leur santé... enfin causant avec eux " comme s'il avait tout son temps ". Il s'asseyait sur leur grabat, sur leur billot de pierre, à même la paille pourrie, et là, tout en maniant leurs chaînes et les soupesant, pour les alléger au moins une seconde, il les exhortait à l'obéissance, au courage, au pardon, à la bonté, leur montrant sur la croix qu'il tirait alors de sa ceinture, l'image de Celui qui avait souffert de bien autres souffrances qu'eux, et enduré de bien autres supplices que tous les prisonniers et tous les forçats du monde ! quoique Lui, pourtant, fût l'Innocence même ! Et il leur disait que s'il avait été flagellé, et crucifié comme ils le pouvaient voir, et percé de ces gros clous, c'était pour sauver tous les hommes et surtout les coupables comme eux, pour les racheter. C'est ainsi qu'il les avait sauvés, pour toujours ! Ils l'étaient ! " Vous l'êtes ! " leur assurait-il. Ces pauvres gens, à qui on n'avait jamais dit cela, étaient si saisis en l'apprenant, qu'ils voulaient voir de près la croix et la toucher. Vincent la leur mettait en mains. Ils se la passaient, les uns simplement curieux, les autres impénétrables, et un grand nombre indifférents. Quelques-uns s'en emparaient dans un geste de vol qui semblait de l'amour, avec des yeux ardents de convoitise. — " Est-ce de l'or ? " demandaient-ils en désignant le Christ en métal, dont le corps reluisait. — " Non, c'est du cuivre, disait Vincent, mais il vaut plus et m'est plus cher que l'or de tous les galions ! " Et quand un hargneux refusait la croix, proférant des menaces, le saint ne s'en émouvait pas, pensant : " Il la prendra plus tard. "
Dès sa première visite, en moins d'une heure, il conquit ces rebelles, il amollit ces cœurs pétrifiés. Quand il les quitta en promettant de revenir, il vit briller dans leurs yeux de bêtes fauves un éclair de joie qui mettait sur le mur de leur face un rayon de soleil : et cette joie n'était pas seulement l'expression d'une gratitude immédiate, elle était faite aussi de confiance et d'espérance. Alors que jamais ils ne revoyaient deux fois les rares visiteurs qui s'aventuraient jusqu'à eux, ils étaient sûrs aujourd'hui que celui-là reviendrait, et sans les faire attendre. Ils ne se sentaient plus seuls et abandonnés. Ils avaient un ami. S'ils avaient pu savoir lequel ils venaient de gagner !
Vincent était sorti de ces cachots, bouleversé. Après les horreurs des hospices qu'il croyait bien ne pouvoir être égalées nulle part, voilà que celles des prisons les dépassaient. Incontinent il se précipite chez M. de Gondi, et tout vibrant encore de son émotion, il lui dit, en flots de douleur, tout ce qu'il a vu. Il fait mieux, malgré sa répugnance aux grands mots et à leurs excès, il lui décrit, il lui peint dans les termes les plus vifs, les moins voilés, l'affreux tableau qu'il aura toujours sous les yeux, et s'enhardissant jusqu'à engager le général comme s'il lui adressait déjà pour le passé un reproche indirect : " Ah ! monseigneur ! faites attention que ces pauvres gens vous appartiennent. Comme vous êtes leur maître sur terre, vous en répondrez devant Dieu. Ils ont mérité, je ne le nie pas, le châtiment qui leur est réservé, mais il est, d'ici là, de votre charité et aussi de votre honneur, d'en prendre plus de soin, de ne pas permettre qu'ils soient ainsi sans secours, sans consolation. Pitié pour eux ! "
Cette apostrophe ne pouvait manquer de toucher M. de Gondi. L'abominable état des troupes de condamnés dont il était, comme le lui avait rappelé Vincent, le maître absolu, le seul disposant, il le soupçonnait, même il le connaissait, et, quand il lui arrivait par hasard d'y songer, il en éprouvait autant de peine que de honte, car il était, juste et avait du cœur. Il autorisa sur-le-champ l'aumônier à prendre toutes les mesures qu'il estimerait les plus efficaces pour améliorer le sort de ces malheureux ; et en agissant ainsi il ne se contentait pas de donner satisfaction à leur avocat et de soulager sa triste clientèle, il se soulageait lui-même. Empêché par sa grandeur de descendre à ces bandits, de paraître même leur témoigner une humanité que tous croiraient de la faiblesse, il était bien aise de les savoir dans les mains si bonnes de M. Vincent, meilleures que les siennes ! Le saint avait pour habitude, en face d'un devoir qui lui paraissait souverain et urgent, de ne jamais calculer jusqu'où celui-ci pourrait l'entraîner, non qu'il craignît que l'étendue et les difficultés de la tâche fussent capables de l'en détourner, mais parce qu'à son avis c'était du temps et aussi de la pensée perdue, puisque les choses s'accomplissaient presque toujours à l'opposé de leurs prévisions les plus vraisemblables. C'est ainsi qu'en plaidant auprès du général la cause des galériens, il ne voulut pas regarder dans quoi il se lançait. Il suivit, comme en tout, l'élan de sa bonté sans la marchander. Pensant n'avoir dans la circonstance à s'occuper que de répondre à un besoin momentané, il entrevit, seulement après, la profondeur d'un nouvel horizon. Par une grâce d'état de son pieux génie, le moindre bien qu'il découvrait à faire prenait aussitôt en lui et hors de lui toute son extension, s'épanouissait et se traduisait par tous les résultats de son futur possible. Il n'avait pas la charité bornée ni capricieuse. Elle était de grande envergure et il la suivait sans vertige. A peine fut-il en possession des pouvoirs obtenus de M. de Gondi qu'il traça vite son plan.
Puisqu'il s'était déclaré le protecteur des forçats et qu'on lui permettait d'exercer en plus auprès d'eux la charge d'intendant, ses visites, si fréquentes qu'il les fît, à présent ne lui suffisaient pas. Ces ignobles caveaux dont il avait pour eux l'horreur et la nausée, il n'en voulait plus. Il fallait que ses prisonniers le fussent au moins chez eux. Il mit donc une grande et saine maison du faubourg Saint-Honoré en état de les recevoir, et dès qu'il les y eut installés, il entreprit, dans les conditions qu'il souhaitait, non seulement de les soigner, et de leur rendre moins dur leur régime, mais, après les avoir consolés, il s'avisa de les instruire, de les relever, de les transformer. Au lieu de prétendre leur faire accepter, même chrétiennement, la plénitude de leur déchéance, il se piqua de l'atténuer et de la réduire à son minimum : " Plus de damnés dans l'autre monde ni de maudits dans celui-ci ! " Son but, en un mot, était d'essayer de persuader à ces parias qu'ayant été sauvés par le Galiléen, les galériens, s'ils le voulaient, pouvaient l'être aussi par eux-mêmes, par leur repentir et leur docilité, et devenir, quoique sous les fers, des hommes ayant cessé aux yeux de Dieu, et à ceux de lui, Vincent, qui le représentait d'être des criminels... des hommes qui seraient admis les mains libres dans le royaume sans tempête, et y monteraient en récompense, la barque miraculeuse de Pierre qui vogue toute seule, où on ne rame pas. Tentative insensée, disait-on autour de lui, que celle de croire amender des voleurs, des assassins tombés aux derniers degrés du vice et de la dégradation. Vincent pourtant y réussit. L'effet de sa vertu sur ces gangrenés qui semblaient incurables, outrepassa même ses espérances. Il n'avait eu qu'à paraître, pour les exorciser. Ces hommes, des monstres d'insensibilité, ayant versé le sang et jamais une larme, étaient secoués de tremblements à la simple vue de leur grand aumônier, et en l'écoutant, ils pleuraient autant qu'ils avaient fait pleurer. Tous étaient remués. Beaucoup se repentaient. Plus d'un se convertit. On ne parlait que de cela dans Paris et à la Cour, en criant au miracle ; et comme la mode se mêle à tout, même à l'exercice du bien qu'elle aime présider, c'en fut une un moment d'aller visiter les prisons afin de constater de près les beaux résultats " de ce M. Vincent ". On y affluait, et un peu trop à l'ennui de l'ancien berger s'apercevant non sans malice que la charité pouvait avoir, elle aussi, ses moutons de Panurge. Habile cependant à ne rien négliger, pour ses entreprises, de tout ce qui était susceptible de les servir, il profita de ce bruit, quoiqu'il ne l'aimât guère, pour élargir son dessein, le répandre dans tous les milieux, en faire une chose attachante et, en même temps qu'utile, éveillant la sympathie, une œuvre enfin de pitié populaire. Car on en arrivait là. On y était poussé. Ce qui n'avait été hier qu'une pensée bonne à cueillir en passant, aujourd'hui devenait une œuvre exigeant la durée et Vincent, sublime impulsif malgré son esprit réfléchi, se voyait une fois de plus débordé par les rêveries de son cœur. Mme de Gondi, Mme de Maignelais, les grandes dames de la société, tous ceux qui le connaissaient et ceux aussi qui ne le connaissaient pas encore, étaient accourus vers lui, fiévreux de l'aider par tous leurs moyens. On lui offrait de l'argent sans qu'il en demandât. L'évêque de Paris approuvait son idée et la recommandait à ses diocésains ; enfin il avait créé un mouvement dont il se réjouissait, mais qu'il ne parvenait à régler qu'avec beaucoup de peine. Cependant M. de Gondi, passionné dès le début autant que Vincent pour cette entreprise d'humanité, y mettait une sorte de point d'honneur et d'orgueil personnel. L'œuvre de ces galériens, c'était pour lui, leur général, comme une question de famille. Il voulait, de Paris, l'étendre en province à tous les bagnes. L'affaire était mûre pour obtenir son couronnement : la consécration du Roi. Louis XIII la lui accorda, en octroyant à son fondateur, par brevet authentique de sa main, le 8 février 1619," la charge d'aumônier Réal aux gages de 600 livres par an, et aux mêmes honneurs et droits dont jouissaient les autres officiers de la marine du Levant, voulant Sa Majesté que le dit de Paul, en la dite qualité de Réal, ait dorénavant égard et supériorité sur tous les autres aumôniers des dites galères." Cet acte considérable, en faisant du modeste prêtre un personnage presque officiel, plaçait sous sa juridiction non seulement les forçats des prisons de Paris mais ceux de tous les bagnes de France. Il apparut donc aussitôt à l'aumônier " réal " que le premier devoir de sa charge nouvelle était de visiter sans retard ces autres dépôts de condamnés. Cela aussi était une mission, après tant d'autres, sans parler de celles que, probablement, espérait-il, lui ménageait l'avenir. " Missionnaire en tout et pour toujours " ...telle était la devise qu'il eût pu prendre. Oui, mais se rend-on compte des fatigues et des difficultés de toutes sortes que présentait un aussi long parcours ? Tous les bagnes du royaume ! Quelle tournée redoutable ! Et pourtant Vincent, après l'avoir bien préparée, l'entreprit avec joie, comme le plus beau des voyages. Le roi lui avait donné des sujets, ceux dont personne ne voulait, qui n'étaient jugés bons à vivre que comme chiourme et menés à la dure sous le gourdin et sous le fouet... eh bien, puisque c'était là son peuple à lui, innombrable et réprouvé, son peuple d'esclaves, il courait le voir, en prendre possession, s'en faire reconnaître, il avait faim et soif de lui porter le pain et le vin de son avènement. Et puisqu'il ne pouvait pas, hélas, briser les chaînes des corps, il détacherait au moins celles des âmes, et les affranchirait. Il partit.

 AUX GALÈRES ! AUX GALÈRES !

La route que faisait Vincent, à petites journées (il commençait à n'être plus jeune), les forçats, eux aussi, la faisaient plus vivement, sinon en même temps que lui, du moins aux époques où avait lieu, d'après les règlements, le départ de la chaîne. Il eût été heureux de les accompagner. S'il s'en privait, bien malgré lui, c'est que cela se fût mal accordé avec le caractère officiel de sa haute fonction.
De Paris aux ports de mer où ils étaient affectés, les forçats allaient à pied, la chaîne au cou, pesant pour chacun cent cinquante livres, et n'ayant pour toute nourriture qu'une livre et demie de pain par jour et de l'eau souvent croupie comme boisson. Ils étaient encadrés d'archers munis, en dehors de leurs armes, de nerfs de bœuf et de bâtons. Ces gardes, avant le départ, avaient pour habitude de dépouiller les prisonniers, de les mettre nus entièrement, quelle que fût la saison, et de les tenir ainsi une heure ou deux pendant lesquelles ils fouillaient à fond leurs vêtements, empochant tout ce qu'ils y trouvaient. Ensuite, on leur rendait ces hardes, lacérées, durcies en hiver par le froid, et hop ! au pas, mes drilles ! Ceux qui ne pouvaient marcher, ou suivre assez vite étaient bourrés de mousquetons.
Il y avait, bien des chariots pour les éclopés, les malades, mais ceux-ci préféraient se taire, parce que, sans cela, ils recevaient aussitôt une double ration de coups qui leur étaient donnés à cette fin de bien s'assurer qu'ils disaient vrai, et ne simulaient pas les impotents, pour se faire voiturer. Quand on arrivait le soir aux étapes, on les poussait tous, soit dans des écuries, soit en plein air, le long des murs où ils étaient cramponnés par leur chaîne, et au bas desquels, autant que cela leur était possible, ils se laissaient choir, brisés de fatigue, pour y dormir à même le sol, sur les immondices des chevaux et du bétail. Cependant, d'une façon générale, ils disaient qu'ils aimaient bien ces ordures parce que, surtout en hiver, cela leur tenait chaud. Certains s'y enfonçaient exprès jusqu'au menton. Le lendemain, ils repartaient dès l'aube. Ceux qui, à bout, se voyaient obligés de requérir les chariots, n'obtenaient cette faveur qu'après avoir passé par l'épreuve du nerf de bœuf. On leur détachait les pieds de la grande chaîne, et pour les mettre sur les voitures, sans même arrêter celles-ci ni les ralentir on les traînait à terre, par l'autre chaîne de leur carcan, ainsi que des bêtes mortes, jusqu'au véhicule où on les jetait et les lançait à la volée. Ils y tombaient, comme des sacs, sur les ridelles de bois hérissées de gros clous. Leurs jambes nues, pendant dehors, ballottaient. Ils saignaient. Après le passage de la chaîne on en suivait la trace sur le sol, rouge par endroits, à croire que c'étaient des tonneaux de vin qui avaient fui. Jamais on ne faisait descendre des chariots ceux qui avaient eu le malheur de demander à y aller. S'ils se plaignaient en déclarant qu'ils ne voulaient pas ou ne pouvaient plus y rester, on leur disait : " Crevez-y ! " Et s'ils gémissaient trop à cause de leurs souffrances, on les tuait à coups de trique. Il en mourait un cinquième. Leurs corps étaient balancés dans le champ bordant la route. " Les enterrerait qui voudrait ! " Les forçats parvenaient ainsi au Havre de Grâce, à Dunkerque, à Calais, le plus grand nombre à Marseille, dans un état d'épuisement impossible à décrire et couverts de gale et d'une vermine dont ils n'avaient jamais eu pendant le trajet le temps ni les moyens de se débarrasser. " Elle pullulait sur nous, a raconté un de ceux qui l'avaient endurée, qu'il nous eût fallu des heures pour l'ôter de nos corps à pleines mains. " Marseille était le lieu principal désigné pour la grande chaîne. A peine arrivés, les condamnés prenaient rang sur la trentaine de galères qui occupaient ce port. Maintenant embarqués, les voici donc rendus au terme de leur voyage, mais non à celui de leurs souffrances. Une vie nouvelle, sans qu'ils sachent quand elle finira, va commencer pour eux, si terrible, que par moments, ayant perdu mémoire du passé, ils regretteront l'ancienne. Et cependant...
Mais qu'était-ce que ces galères ? Apprenons-le. Il le faut. Autant que Vincent qui ne les connaît pas, et appelé par ses fonctions à constamment y monter, nous avons besoin d'être instruits sur elles. Nous ne cédons pas à une vaine curiosité ni au goût du pittoresque. Avant tout, nous songeons à notre saint. C'est son intérêt qui nous pilote. Or, il nous paraît utile, pour apprécier dans leur plénitude tous les mérites et tous les sacrifices de l'aumônier général, de montrer sous ses vraies couleurs le théâtre où ils sont à présent à la veille de s'exercer. Ses vraies couleurs, avons-nous dit. C'est qu'en effet ce mot de galère en fait éclater et ondoyer un bouquet d'un disparate étrange qui éblouit, et qui trouble. On voit étinceler des ors et serpenter des oriflammes, s'allumer au bout de hampes de velours des lanternes d'église, et se cambrer des torses de chimères, des figures de proue que viennent fouetter dans le vent les pavillons marins écaillés de fleurs de lis. Et on voit se lever, se tendre, se courber des rangées de dos nus, jaunes, bruns, noirs, baveux d'écume et luisants de sueur, bleuis par la bastonnade, et rayés en tous sens par le cuir des lanières. Fifres et hautbois... vous entendez des airs de danses, des musiques, et de durs coups de sifflet, des grincements de dents et de rames. Les bois, les os craquent à chaque effort. C'est l'honneur et l'horreur " l'une sur l'autre " et à l'étroit, que tout sépare et pourtant réunit ici, sur cette embarcation fine et robuste, à la fois puissante et légère, la plus haute noblesse et la plus basse canaille accouplées en quelque sorte, et voisinant sans que l'esprit puisse les diviser. On pense aux deux en même temps. Le même cri les évoque : " Aux galères ! " l'implacable arrêt de la Justice, la malédiction poussée par le cruel peuple à la face des condamnés au passage des chaînes, l'injure courante de la rue, le méchant souhait craché au cours de la moindre dispute : " Aux galères ! " comme on avait dit dans le temps jadis : " A Montfaucon ! Au bûcher ! " Comme on dira plus tard : " A la lanterne ! " Et puis l'autre, le : " Aux galères ! " éclatant, empanaché, pompeux, sonnant d'orgueil, proclamant la gloire du Roi et Sa puissance sur les mers, les privilèges de Sa maison, la convoitise de Ses gentilshommes si enivrés de pouvoir répondre aux belles : " Moi, Madame, où je sers ? Aux galères ! " Mais, où naturellement cette dualité s'avérait la plus rigoureuse et la plus frappante, c'était, en dehors des mots, dans le réel, sur le navire.
Un long bâtiment, étroit et plat, de 125 à 160 pieds de longueur sur 18 à 30 de large et bas de bord, surtout dans son milieu occupé par les rameurs et n'étant élevé que de trois pieds au-dessus de l'eau, telle se présente à première vue la galère, avec ses deux mâts barrés en travers de grandes voiles latines, le plus souvent carguées. A la proue, l'artillerie, cinq pièces. A la poupe, le carrosse, là, où sous un tendelet fait de soie, de brocart et de velours suivant que le lui permet sa fortune, se tient le capitaine. De la poupe à la proue s'étend, dans l'axe du navire, un long conduit légèrement surélevé qu'on appelle la coursie. Ce passage qui sert pour la manœuvre des voiles et la promenade incessante des officiers, est comme la rue de la galère ; et de chaque côté de cette rue, en un autre passage nommé le courroir, ménagé le long des bords, se tiennent assis, joyeux ou rogues, les soldats. Les bancs des rameurs, fixés perpendiculairement à la coursie et au bord même du navire, sont garnis d'un sac en peau de vache bourré de laine. Au-dessous du banc, il y a un marchepied sur lequel un des pieds du galérien, le gauche, est enchaîné ; l'autre trouve un point d'appui, la rame une fois mise en mouvement, sur une planche plus en avant que la banquette et qu'on appelle la pédagne. Chaque rameur n'a à sa disposition que dix-huit pouces d'emplacement, et c'est dans l'intervalle des deux bancs que le forçat dort, broyé, à même le bois.
Voilà ce qui se trouve sur le pont, ou la couverte; et quant à l'intérieur, divisé en onze chambres, nous n'avons pas à en parler. Mais ce dont nous ne pouvons nous dispenser de donner un aperçu, c'est la terrible façon dont peinaient dans leur service les forçats. Composée de 250 hommes, la chiourme à cinq galériens sur chacun des vingt-cinq bancs garnissant de chaque côté les flancs du navire, était, comme nous l'avons dit, enchaînée jour et nuit. Les cinq galériens du même banc manœuvraient ensemble une seule et même rame, car ces rames de soixante pieds de long, soit dix-sept mètres, étaient d'un poids qui rendait leur maniement très difficile et réclamait autant de force que d'adresse. La totalité des rameurs composait la vogue. Cette chiourme, entre elle et les officiers avec qui elle n'avait, quoique vivant tout contre leur grandeur, pas plus de contact que si des immensités les eussent séparés, cette chiourme était surveillée et commandée par le comite, chef en premier, qui se tenait toujours debout à la poupe, près du capitaine, et deux sous-comites, l'un au milieu de la coursie l'autre près de la proue, chacun de ces drôles ayant au poing un nerf de bœuf, un fouet ou un bâton. Mais, direz-vous, pourquoi trois engins ? Un seul n'eut-il pas suffi ? Non. Il ne fallait pas, les coups à distribuer étant nombreux, continuels, qu'ils fussent tous et toujours de la même nature, qu'ils fissent le même mal et les mêmes plaies, car alors, ou bien les forçats n'auraient pu à la longue les endurer, ou bien ils auraient fini par y être insensibles, ce qui, dans les deux cas, était contraire au bon ordre des choses.
Un lieutenant et un sous-lieutenant, avec le pilote, officier considérable, étaient, après le capitaine, chargés de commander. A leur suite venaient, moins importants que le comité et les sous-comites, les "argousins" et les "sous-argouzins" qui ferraient et déferraient les forçats, les faisaient raser, fouetter, estrapader et, s'ils avaient la chance de mourir, enterrer ; puis l'écrivain, le " majordome, le sirurgient, les canonniers, la maestrance et le prestre de la gouallère " qui doit avoir la candeur et bonté que requiert sa profession et être docte et charitable et dilligent d'assister tant les gens de liberté que les pauvres forssats, car toutes les asmes sont également chères à Dieu "". Il avait aussi, bien entendu, à veiller aux confessions et à célébrer les divins services. — sauf sur mer où jamais on ne disait la messe.
Mais voici qu'une galère va sortir. Le capitaine, donnant l'ordre de voguer que lancent d'abord le comite puis les sous-comites avec le sifflet d'argent suspendu à leur cou, aussitôt tous les galériens, assis sur les bancs un pied sur la banquette, l'autre sur la pédagne, se lèvent, étendent les bras, avalent de l'air, allongent leurs corps tant que faire se peut et battent, tous ensemble. Action de trois temps. Le premier, pour se dresser de dessus le banc, le deuxième, étant ainsi, pour pousser à fond la rame vers la poupe et le troisième pour se laisser retomber comme plomb sur le banc en se renversant à tous reins du côté de la proue. C'est alors que la pale de la rame plonge en velours dans la mer et fait force sur l'eau. La précision de la vogue est telle que les cinquante rames semblent n'en faire... n'en font qu'une. Ordre parfait. " Abreva ! " Cadence large et suavement vigoureuse. La régularité d'une horloge et d'un solide cœur bien accroché dans une ample poitrine. Aucune hâte, aucune fièvre. Pas de saccades ni d'à-coups, de jaillissements maladroits, de frappe molle ou brutale. Au ras des flots où elle pèse à peine, la galère bondit et file ainsi qu'un grand poisson volant qui glisserait, toutes nageoires dehors, pour se jeter et s'enivrer à la surface.
Au lieu d'une seule, imaginez alors quatre, cinq, six, sept, dix, un groupe, une bande de ces galères, quand elles partaient, prenant comme on disait " leur caravane " avec, en tête, la plus belle de toutes, la Réale, celle que montait justement, " en 1620, M. de Gondi, pour " aller donner la chasse en pays barbaresque aux corsaires qui ravageaient les côtes d'Espagne, et l'année suivante en 1621 sur la mer Océane ".
A la sortie du port, la foule inonde les quais. Fenêtres et balcons plient sous des grappes humaines. Un signal. Les honneurs rendus, les cloches, le canon, le délire du peuple et la joie des femmes, des enfants hissés à tous les mâts, perchés sur le toit des maisons. Sous leur tente, là-bas, en rade, à portée de mousquet, les capitaines, les officiers debout, qu'on distingue galonnés d'or, habit rouge à grandes poches, saluant de loin, levant le chapeau à nœud noir, ou tenant l'esponton élégamment comme une canne. Quelques-uns braquent des lunettes. Le reste, sur les bateaux, n'est que pavois, draperies, un étourdissement d'étoffes, tous les parements de taffetas, damas et boucassin de pourpre ou d'un blanc de neige, et de toutes formes, lâchés dans l'air, s'y ébattant, les bandières, les gaillardets, timbrés des armes du Roi, les flammes pendant du bout des antennes jusque sur le plancher de la galère qu'elles balaient de leur double pointe à franges d'or. Enfin, soutenant d'un mât à l'autre et de vergue en vergue tous ces tissus gonflés ainsi que des voiles, ajoutez un entre-croisement de cordelières, de cordons de soie, de houppes et de glands, fouettant l'air comme des frondes, ou balancés comme des encensoirs. Tant qu'on n'était pas sorti du port, et qu'on restait en vue de la ville en fête, la manœuvre gardait ses belles façons de cérémonie, sa bienséance de gala. Mais aussitôt au large, une fois l'escadre éloignée et affranchie des yeux qui ne voulaient que du spectacle et auxquels on venait largement d'en donner, tout changeait sur la galère et y prenait soudain sa vraie figure de bagne. Ayant assez de la parade, les officiers quittaient la pose et rentraient s'allonger sous la tente ou dans la chambre du Conseil. Le comite et ses valets étaient maintenant les seuls grands personnages. Maîtres du coursier, ils régnaient. C'était leur bon temps. — " A nous la grêle ! " pensaient de leur côté les forçats dont le poil déjà se dressait. — " Augmentez la vitesse ! " Elle atteignait rapidement celle d'un cheval de poste, et, pour l'obtenir, les bâtons et les nerfs de bœuf, assénés à tour de bras, tombaient sur les dos, ces dos impersonnels, passifs, numérotés, qui de la nuque aux reins en frissonnaient et vibraient comme des tambours. " Arranque ! Accélérez ! " ordonnait le capitaine. A ce mot avertissant qu'il fallait voguer " avec toute sa force ", un redoublement d'énergie farouche, enragé, tendait la chiourme, et si l'on ose dire, la déchaînait, lui rendant un instant pour ce nouvel effort la souplesse et la liberté de ses membres rompus. Pour se donner du courage ou s'empêcher d'exhaler sa colère, il lui arrivait de crier entre les ahans, de hurler, de chanter, de rire en folie, de se tordre... Alors retentissait le terrible : " Tap en bouche ! " A leur cou. les forçats portaient un morceau de liège épais qu'on leur faisait prendre entre les dents comme un bâillon pour les empêcher de parler. Ils redoutaient entre tous ce supplice et cependant ils étaient tellement matés qu'à la seconde ils se bâillonnaient et sans tricherie, pour raboter la mer à présent en silence. Leurs jurons et leurs blasphèmes à ravaler les étouffaient, mais ils ramaient. Jamais ils ne ramaient si bien. Ils connaissaient d'ailleurs que cela ne pouvait durer longtemps, car ils auraient fini par suffoquer. Ils prenaient donc patience. Ah ! qu'il leur en fallait !... Et pourtant, si dur que fût en mer leur sort, ils le préféraient mille fois au régime des cachots.
Ici, du moins, ils respiraient, au grand jour, dans la lumière et le vent, et la nuit, aux étoiles. Ils avaient bien la morsure et la brûlure du soleil, mais aussi sa chaude caresse. Le fouet des argousins les faisait moins souffrir à l'air libre qu'entre les murs d'une prison. Et puis ils voyaient du ciel et des cieux lointains, dont plus d'un gardait la nostalgie, et ils bougeaient, ils remuaient. Ils s'agitaient, et tout autour d'eux grondait, se démenait aussi. Les fureurs de la mer les satisfaisaient et les soulageaient comme une image et un écho des leurs. Bondissante elle les emportait vers la bataille et l'inconnu. Elle seule semblait les comprendre. En les couvrant de son écume, elle les lavait, les assainissait, les fortifiait. Leurs mouvements, même réglés et imposés, disciplinés sous la trique, leur donnaient par instants une espèce d'ivresse où ils se figuraient avoir la liberté. Chaque coup de rame réussi, parfait, profond, désespéré, était pour eux comme un élancement vers elle, la délivrance, un envol qui les en approchait. Voguer c'était ne pas penser, s'évader un peu, avancer... vers quelque chose, en s'y ruant... au large. Ils se courbaient, mais pour se redresser. Ils peinaient, ils vivaient une horrible vie, mais ils vivaient !
D'eux et de tout cela, que voyait-on cependant du dehors ? Presque rien. Autant dire rien. Le soubassement où ils étaient, entre les flancs du navire et leur position d'esclaves toujours pliés en deux, les tenaient, avec aussi leurs chaînes de fer, attachés à la partie inférieure où ne pouvaient que difficilement aller les chercher les, regards. Il n'y avait, et à divers degrés, pour les bien voir entièrement, que ceux qui étaient sur le bateau et les y dominaient : le capitaine et ses officiers, le comite et les sous-comites. Or, le capitaine et ses lieutenants pour lesquels ils n'existaient pas, pour qui ces gueux étaient moins que des chiens, des bêtes à l'attache, un simple rouage animal dont le fonctionnement relevait des subalternes qui en avaient la corvée... comment auraient-ils consenti à abaisser leurs yeux si fiers et une seule minute leur haute et puissante pensée vers la tourbe entassée sous leurs pieds ? C'était déjà bien trop qu'ils fussent obligés d'en subir, malgré eux, le voisinage immonde !... Ah ! loin de chercher à les voir, ils s'appliquaient à les éviter, à les oublier. C'était leur vermine à eux tant ils en avaient le dégoût. Et le comite ? Une terreur ! " A son commandement, prescrit un article, il faut que la chiourme tremble. " Il surveille, il guette, il frappe. Il est lui-même surveillé, il ne doit pas avoir un instant d'inattention. Très peu de repos et jamais complet, toujours coupé, harcelé. " Défense en naviguant de dormir la nuit. " Que dire ensuite des sous-comites ? De leur douceur ?
Ils en savaient sans doute plus long sur leurs forçats que le capitaine et ses officiers, mais ce que tous en somme ils connaissaient d'eux le mieux, étaient-ce les visages ? Non. C'était les dos ; ces dos sur lesquels ils étaient entraînés à lancer le nerf de bœuf, ces dos familiers ayant chacun leur physionomie de musculature, leurs particularités de cicatrices, et sur lesquels ils mettaient le nom de l'homme, aussi vite et aussi sûrement que sur sa face. Les plaies de ces échines étaient pour eux les traits d'une figure. Celle-ci comptait à peine. Avec leurs crânes rasés où on ne laissait au sommet qu'une touffe de cheveux, et leurs mêmes longues moustaches, ils se ressemblaient d'ailleurs presque tous, qu'ils fussent à demi nus ou vêtus de la casaque de cordillet et du bonnet rouge, car c'était, sur la galère, la note dominante, aussi bien chez les officiers qu'à la chiourme. Ici, de soie, et là de laine..., chacun son rouge mais la couleur, la livrée de tout l'équipage. Alors, comment, en ces conditions, aurait pu se trahir au dehors, en quoi que ce fût, la personnalité de ces gens, tellement méprisés qu'ils ne passaient plus pour des hommes, qu'on ne les regardait pas, et qu'il leur était même interdit, comme à des lépreux, " de regarder dans le service le chef qui leur parlait " ? Voilà pourquoi, sur la galère, on ne voyait donc, et on n'en connaissait, on n'en admirait, on n'en saluait que le haut, l'or, le brillant, le claquant, le glorieux, le faste et les chimères...
Eh bien, le reste qu'on ne voyait pas, le bas, la suée, le sang et le pus, les fers, la souffrance et la haine, la vogue enfin, l'autre rouge, c'est tout cela, surtout cela, que Vincent voulut voir.

 VINCENT A LA CHIOURME

Dès son arrivée dans un port, il se fait conduire au quai où mouillent les galères, il y monte, et le voilà qui, descendant du coursier, se faufile, de rang en rang, parmi les forçats, sans crainte ni honte de les coudoyer. Il les contemple chacun, de tout près, les yeux dans les yeux, car il demande, lui, il prie qu'on le regarde, afin qu'il puisse ainsi pénétrer mieux jusqu'au fond des âmes, jusqu'à cette " cale, où il sait que sont les vivres ". Ces hommes n'y comprennent rien. Ils attendent. " Que nous veut-il ? " Vincent les interroge. Il fait plus : il les écoute ! Et quelle patience ! Leurs plaintes ? il les accepte. Leurs rebuffades ? Il les subit. Puis il se penche... et il s'émeut. Il a vu " les chaînes ". — " Ah ! mes pauvres enfants ! C'est donc cela vos fers ? — Oui ! Tenez ! Pesez ! " Et on les lui montre, on les lui tend avec la complaisance et l'orgueil de l'esclave. Leur pensée se devine : " Hein ! Qui donc, en dehors de nous, porterait pareil poids ? Personne au monde ! Personne ! Quelle force il faut ! C'est que nous sommes les forçats, nous ! les galériens ! " Vincent approuve, admire, il soulève les fers et il les baise ! A ce coup les hommes sont tout saisis et se font des signes... " Baiser des fers ! et les fers d'un forçat ! pendant qu'il est dedans ! Non ! cela ne s'est jamais vu ! Il se moque ! ou bien il est fou ! " Pourtant ce baiser du prêtre à leurs chaînes, il leur semble que c'est à eux qu'il a été donné. Et puis, comme si Vincent avait conscience que cela ne suffit pas, il les caresse et les embrasse aussi, les enchaînés, avec des mots d'une douceur qui les fait défaillir... Quelques-uns, parmi les plus scélérats, qui n'ont jamais pleuré, sentent couler, pour la première fois, se demandant si ce n'est pas du sang, des larmes chaudes sur leurs joues et ils voient " Monsieur l'aumônier des galères " qui pleure aussi avec eux. Sont-ils en train de manger, il goûte à leur pitance et boit dans leur écuelle l'eau saumâtre qu'il trouve bonne. Arrive-t-il en pleine bastonnade, il crie : " Arrêtez !... " Il demande grâce et l'obtient. D'ailleurs, jamais, une fois qu'il est là, on n'oserait, devant lui, battre et même punir d'un châtiment mérité un de ses " enfants ". Il le sait bien ; et eux aussi le savent. Ils voudraient donc le retenir, mais ils n'en ont pas besoin, car dans la même pensée il reste leur tenir compagnie le plus longtemps possible ; et il ne les quitte qu'en leur promettant de revenir bientôt. Du haut du coursier, il regarde encore les cent, les deux cents terribles visages qui rayonnent de sa lumière. Il va présenter maintenant ses humbles devoirs au capitaine et aux officiers, mais sans oublier un instant pour cela ceux qui tourmentent son cœur, dont il est l'autre capitaine et a " la vogue d'âme ". L'entretien, bref ou long, ne porte que sur eux. Il les recommande. Le capitaine est en général un personnage humain, capable de bonté. Pour ce qu'elle lui coûte de dessous sa tente, et surtout en paroles ! Mais le comite et les sous-comites, voilà les durs, les rocs à entamer. Vincent y parvient. Il les attire à part, en confidence, il leur prend les mains qu'il garde et chauffe dans les siennes, et eux aussi, il les embrasse, la tête sur leur épaule. De même qu'il a, tout à l'heure, en bas, touché les fers, il touche ici, en haut, le gourdin et le nerf de bœuf, mais ne les baise pas. Seulement, il soupire : " Ah ! mes amis ! Tâtez donc ce bois de chêne ! Ces gros nœuds ! Et ce fouet ! Ces lanières ! Comme c'est dur et coupant ! Que cela doit faire mal !... " Il engage au moins les argousins à plus de douceur : " Pas si fort, allons ! Et puis, ça vous fatigue ! " Mais c'est au comite, au plus important de tous qu'il s'attache avec ardeur : " Je vous en prie, mon homme, ménagez ces pauvres gens ! ayez pitié d'eux ! Est-ce dit, mon homme ? " Et en se servant lui-même ainsi, gentiment, du nom que les forçats doivent donner au comite, Vincent ne manque pas de lui observer que c'est à dessein qu'en ses ordonnances le Roi a choisi ce terme amical afin qu'il crée entre la chiourme et ses surveillants un petit lien familier, que d'une part il donne confiance au forçat, et que de l'autre il rappelle aux gardiens d'être vraiment sans méchanceté, leur homme et non leur bourreau.
Ceci se passait de 1620 à 1623, à l'époque héroïque où les escadres de galéasses, de galiotes, de brigantins, faisaient sans répit une chasse enragée aux caramoussets, aux polacres, aux tartanes, à tous les bateaux du Grand Turc, où, sur les mers sillonnées en tous sens par les flottes de Gènes et de Venise, les galions chargés pour aller au Levant, les caraques de Portugal et les roberges d'Angleterre... étaient partout respectés et salués nos étendards au retour de la victoire. Pas de jour alors " où ne fulminât le canon avec diligence ", où abondamment " ne fumât la mousqueterie ". Il y avait souvent tant de morts sur le pont qu'aussitôt on les faisait couvrir, leur vue effrayant les soldats nouveaux " mal accoutumés à cette muzicque ".
M. de Gondi avait à cœur, chaque fois qu'il le pouvait, de prendre en personne pour ces expédition " la commodité de ses galères ", montant alors la sienne, la Réale aux couleurs du Roi.
En 1620, avec six galères d'Espagne, il fait une course en Barbarie. De même en 1621 ; et on le signale en 1622, au siège de la Rochelle. Alors se pose à nous une question pressante.
M. Vincent fut-il de ces campagnes ? Certainement non, car s'il y avait pris part, quelque soin que sa modestie eût mis à le cacher, on en aurait la trace. Mais, ceci dit, nous pensons que l'on se tromperait en s'imaginant que le saint, toujours si attentif à justifier ce beau titre d'aumônier général des galères, ne quitta pas la terre ferme. Il semble impossible que, soucieux comme il l'était de se rendre compte de tout par lui-même, il n'ait pas voulu, au moins de temps en temps, voir de près ramer sa chiourme, et se faire de visu une exacte idée d'une galère en marche. Il ne craignait pas la mer, ni les pirates ; elle et eux étaient pour lui de vieilles connaissances. Il s'embarqua donc et vogua, n'en ayons aucun doute. Il fit bien plus. L'histoire est fameuse dans le monde entier : on ne doit pourtant pas craindre de la redire. Vincent à son arrivée à Marseille n'avait pas voulu y être reçu avec les honneurs attachés à la dignité de sa fonction, préférant garder l'incognito pour juger plus sûrement de l'état des choses. Un jour, allant de côté et d'autre sur les galères pour voir comment tout s'y passait, il aperçut un forçat qui se désespérait parce qu'on venait de l'arracher à sa femme et à ses enfants que son absence allait condamner à la dernière misère. Comment aider ce pauvre homme ? Anxieux, désolé lui-même autant que le forçat, il cherche par quels moyens il pourrait le secourir. Il n'en voit aucun. Alors éclairé tout à coup par l'arc-en-ciel d'une idée divine, il conjure l'officier de ce canton de lui laisser prendre la place du forçat. L'officier surpris, intimidé, ou lui aussi peut-être ému, y consent, accepte l'échange. Aussitôt les fers sont dérivés et mis tout chauds encore aux jambes du saint qui s'assoit sur le banc et empoigne la rame au milieu des galériens étonnés de ce dévouement et qui s'en font avec joie les complices. Le forçat délivré, à la fois fou de reconnaissance envers son sauveur inconnu et qui n'ose pourtant pas la lui témoigner par crainte de tout perdre, est entraîné par les siens, comme si déjà il était ingrat, tandis que Vincent, soulagé par son départ, tire et pousse en silence avec ses quatre voisins de bord, la rame de 17 mètres... Ah ! qu'il devait être heureux et même aussi, que l'on nous pardonne ce mot, amusé de sa réussite ! La malice gasconne avec laquelle il prenait volontiers plaisir à envisager le bien qu'il faisait pour l'atténuer à ses yeux comme à ceux d'autrui le rapetisser, en retirer tout semblant de mérite, eut là beau jeu à s'épanouir dans son cœur. " Voilà ! pensait-il simple et bonhomme en faisant ses trois mouvements : Après avoir déjà porté la chaîne au pays de Tunis, je croyais de ce côté-là en avoir fini. Je raisonnais mal. Ces vieux fers, le bon Dieu me les rapporte. Il veut qu'ayant été autrefois esclave, pour un temps, je sois aujourd'hui pour un autre, forçat, sans doute afin que j'apprenne, aumônier des galères, ce que c'est qu'être galérien. Cette rame, c'est ma croix qu'il me donne à porter. Qu'elle soit bénie ! Vogue ! " Et la galère glissait bien. Abreva ! Les oriflammes dansaient. Sous la tente des officiers le fifre riait au tambour. Alors, représentez-vous Vincent, martyrisé par les bracelets à ses chevilles et coiffé du sale bonnet rouge, offrant à toute minute, ainsi courbé, son dos nu à la tentation, à la distraction du cruel comite et des sous-comites qui pouvaient, du haut du coursier, le cingler d'un de ces terribles coups de fouet qu'ils distribuaient au hasard... qu'il eût reçu disant amen sans se trahir. Cela navre et fait trembler.
Ce fait inouï, nous ne l'ignorons pas, a été rejeté comme controuvé ou impossible, par des auteurs même remplis pour Vincent de la plus fervente admiration. Il nous paraît à nous cependant véridique, ainsi que l'ont déclaré de leur côté maints autres biographes du saint ayant creusé la question. " Ce fut seulement, dit un d'entre eux, au bout de quelques semaines que Vincent fut reconnu ; il ne l'eût pas été de sitôt sans la comtesse de Joigny qui, inquiète de ne point recevoir de ses nouvelles, entreprit des recherches auxquelles il lui devenait alors difficile d'échapper. On se souvenait encore à Marseille de cet événement lorsque les prêtres de la Mission y furent établis, plus de vingt ans après. " A cette judicieuse déclaration faite, il y a un siècle passé, par M. Collet, instituteur de la Congrégation de la mission et des Filles de la Charité, s'ajoute l'opinion d'un des derniers et des plus autorisés historiens de saint Vincent, M. Emmanuel de Broglie, à qui l'impossibilité matérielle alléguée par la plupart des contradicteurs, paraît sans fondement : " Il suffit, dit-il, pour être désabusé sur ce point, de lire dans la correspondance de Colbert, si bien analysée par Pierre Clément, les dépêches relatives aux galères du Roi et aux forçats qui les montent. On y verra que trente ans après l'époque qui nous occupe, après Richelieu, Mazarin, en pleine gloire et grandeur de Louis XIV, jeune, puissant, sous l'administration vigilante et réparatrice de Colbert, il est constaté par les documents officiels qu'on ne se faisait aucun scrupule de garder sur le banc des galériens des condamnés ayant fini leur peine, un an, deux ans et même plus, jusqu'à vingt ans au delà de leur condamnation, suivant les besoins du service ! "
Après cela, et — nous le répétons — les pièces des archives en font foi avec une naïveté qui étonne, on avouera qu'à ce moment de confusion qui suivit la régence de Marie de Médicis, pendant la guerre de Trente ans d'une part, et les derniers restes de la guerre civile de l'autre, il n'y a rien de surprenant à ce que le fait dont nous parlons ait été possible, d'autant plus que la substitution fut un acte brusque, tout d'impulsion subite, suivie d'effet sur-le-champ, mais de peu de durée. "
Et puis, pourquoi d'ailleurs rechercher tant de preuves ? quand la plus grande, on pourrait dire la seule qui compte à nos yeux, nous est fournie par Vincent lui-même ? Un des membres de la Mission s'étant enhardi à lui demander un jour, à la fin de sa vie, si les plaies dont il souffrait aux jambes depuis plus de quarante ans ne venaient pas des fers qu'il avait dû supporter pour avoir pris la place d'un forçat, le bon Vincent se contenta de sourire et, détournant la conversation, négligea de répondre. Avec quelle chaleur indignée ne s'en fut-il pas défendu si le fait avait été faux ! Il lui répugnait de l'avouer, et de le nier ne voulant pas mentir. Alors il sourit et se tut. Mais ce sourire et ce silence le condamnent. Ils sont le plus émouvant des aveux.

 QUATRIÈME PARTIE

 LES CRÉATIONS MAGNIFIQUES

 IL DÉLIVRE UNE VILLE

Un des gros chagrins de Vincent de Paul était le retentissement qu'avait toujours, malgré lui, le bien qu'il faisait, surtout quand il croyait avoir pris tout le soin possible pour le cacher. Il était forcé alors de se dérober à la curiosité dont il devenait l'objet et aux témoignages de gratitude qu'on brûlait de lui rendre. Son service de " galérien ", si bref qu'il eût été, lui ayant permis de partager la pénible vie des forçats en mer, il se promettait de se consacrer désormais encore plus à la leur adoucir, quand il en fut empêché précisément par le bruit qu'avait causé son action si simple et si naturelle à ses yeux, et comme chaque fois il était ainsi obligé de suspendre, en s'en allant, une bonne chose commencée, il se reprochait toujours d'être l'auteur maladroit de ces interruptions. Ce fut le cas dans cette dernière et notable circonstance. Il dut quitter Marseille, où, d'ailleurs, les galères n'ayant pas de séjour fixe en ces temps troublés, sa présence en ce port qui n'était pas celui de leur attache eût bientôt risqué d'être inutile.
Il reprend donc précipitamment la route de Paris.
Il marchait à grandes journées quand une affaire l'arrête, affaire de charité bien entendu. C'est à Macon. Il tombe là, très surpris, dans une ville en effervescence, investie depuis peu par une foule d'affreux mendiants, ivrognes et débauchés, qui y ont jeté le trouble et même l'épouvante. Leur nombre et leur brutalité terrifient les habitants impuissants à s'en défendre et plus encore à les chasser. Les pires excès sont à craindre. Au moindre incident, le sang coulera... et avec la tuerie ce sera le pillage, le viol, le feu, toutes les horreurs.
Voilà donc Vincent, tout seul, sans escorte, sans armes, au milieu de cette vermine humaine qui l'entoure et le presse, au point de l'étouffer. Que va-t-il faire ? Un autre y perdrait la tête. Lui pas. Il a, du premier coup d'œil, compris la situation. Ces hommes ne sont pas des criminels résolus, des bandits de métier, mais des gueux de route, des mendiants que leur extrême misère, et surtout la faim ont poussés et accrochent dans cette ville. On peut donc s'entendre. Les vagabonds, il les connaît bien. Il sait la manière de les traiter. Va-t-il prendre avec eux le ton du commandement, de la prière ? Non. Mais le seul auquel ils ne s'attendent pas et qui peut tout droit aller à leur cœur en venant du sien : celui de la bonté. " Eux aussi, pense-t-il, sont d'autres galériens. " Alors, au lieu de les gronder ou de les prêcher, il les plaint. Il s'apitoie. Il leur dit qu'il souffre de leur détresse, et qu'il veut la soulager. Ainsi qu'il en a l'habitude, il touche sans dégoût leurs plaies, il examine et palpe les malades. Il caresse les enfants, il sourit aux mères, et pour bien leur prouver à tous la sincérité de sa compassion, il déclare " qu'il les considère comme des voyageurs pareils à lui mais qui, eux, auraient été dépouillés et dangereusement navrés par les ennemis de leur salut, et qu'il s'engage en conséquence à rester avec eux, et à ne pas quitter la ville avant qu'il ne les ait secourus et remis en bon état ". Les misérables qui l'ont écouté s'apaisent et lui obéissent. Ils se mettent même à le suivre, immense troupeau tout à l'heure en révolte, à présent docile et ramassé autour de ce berger nouveau et merveilleux. Il ne s'agit plus maintenant, le péril écarté, que de débrouiller cette confusion. Mais Vincent est un maître de l'ordre. Appliquant ici son éternel système de groupement qui lui a toujours réussi, il divise les pauvres en deux classes, les mendiants et les honteux, secourus chacun de leur côté par deux associations, l'une d'hommes, l'autre de femmes, établies à l'exemple des confréries de la Charité. Grâce à ces mesures, nées de la circonstance, à l'appel du grand aumônier de tous, " des chemineaux comme des reines ", l'aspect de la ville, en moins de quinze jours, change entièrement. Plus de troubles dans la rue. La paix dans les maisons comme dans les esprits ; et tous les pauvres, — plusieurs centaines, — logés, nourris, instruits et consolés par la charité publique.
A qui en revenait une fois de plus le mérite sinon à notre saint ? Mais, une fois de plus aussi, la reconnaissance générale prit de telles proportions qu'il dut s'en évader. " Chacun, a-t-il conté lui-même dans une de ses lettres, fondait en larmes de joie. Les échevins de la ville me faisaient tant d'honneur que ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette pour éviter ces applaudissements. " Ce qui ne l'empêchait pas de revenir quand c'était nécessaire, mais toujours à l'improviste, et sans faire de bruit. On le croyait loin, il était là, pour une semaine, un jour, une heure. — Où donc ? Quelqu'un l'avait vu... Et puis, à peine signalé, il s'éclipsait, accourant et disparaissant, lui l'éternel sauveur, comme quelqu'un qui se sauve... Après son départ on découvrait qu'il avait couché dans quelque étable sur la paille...
Son œuvre achevée à Macon, Vincent, de retour à Paris, pensait y séjourner et se remettre à ses pauvres de la capitale, quand il en fut bientôt détourné. Jamais il ne pouvait faire tout ce qu'il voulait, et c'est pour cela, comme nous l'avons dit, qu'il avait pris le bon parti de ne pas avoir, par anticipation, de volonté propre et arrêtée ; il en avait une tout de même qui était de n'en pas avoir, ou du moins seulement pour suivre, et alors avec confiance et énergie, les desseins qui venaient déranger les siens et dans lesquels il se plaisait à discerner la volonté de Dieu. La flotte de dix galères, commandée par M. de Gondi, devant hiverner dans les ports de l'Océan après le siège de la Rochelle, il partit pour Bordeaux afin d'y faire, comme il l'avait fait à Marseille, une tournée de charité aux forçats qui s'y trouvaient. Pour la mener à mieux et craignant de n'y pas suffire tout seul, il obtient du cardinal de Sourdès, archevêque de Bordeaux, vingt religieux pour l'aider dans son entreprise. Les ayant choisis lui-même, et promptement instruits de ce qu'il attendait de leur zèle, il les enrôle et les jette pour ainsi dire deux par deux sur chaque galère... Ils sont " ses sous-comites spirituels " et lui, le comité, lui le capitaine et le général de la Charité, il se multiplie sur chaque vaisseau, donnant ses soins, sa parole et son cœur à ces hommes auxquels, en même temps qu'à croire et à prier, il apprend à aimer, dans les limites où le peut un galérien. Mais s'il n'arrive pas toujours à leur inspirer l'amour difficile des hommes, il sait, lui se faire aimer et plus que tous les hommes. Pour ces misérables, c'est lui tout le prochain, c'est lui, Dieu. Il les gagne, il est leur ami, un père aux entrailles maternelles, il obtient d'eux ce que nul autre ne pourrait jamais. Quand il est là, on ne les reconnaît plus tant ils deviennent sages. Dès qu'il leur parle, il en fait des moutons. Un d'entre eux, un Turc, obstiné musulman, est si remué par sa tendresse qu'il en renonce à Mahomet pour se donner au Christ et qu'il se voue, pour toujours, au service de Vincent. Ce prosélyte, qui fut nommé Louis à son baptême, suivit partout son libérateur et lui survécut longtemps, inconsolable de l'avoir perdu.

 LES LANDES LE RAPPELLENT

Cependant, Vincent se trouvait alors tout près de son pays natal. Depuis vingt-quatre ans il n'y était pas retourné. Sa mère, très âgée, y vivait encore avec ses frères et sœurs. Qu'on ne s'étonne pas de cette longue absence du fils. Ni l'insensibilité, ni l'oubli n'en était la cause. Vincent, la bonté même, aimait beaucoup les siens, d'une affection renfermée comme il arrive chez les gens de la campagne moins expansifs que ceux des villes, mais profonde et sincère. S'il était resté pendant tout ce temps sans revenir à son berceau, c'est que justement il se méfiait de son cœur. Cet homme si doux et qui aurait pu, en s'appliquant, ainsi qu'on le sait, à se défendre de toute volonté, paraître irrésolu, avait sur certains points, et en premier lieu sur les nécessités que lui imposait sa mission, une énergie de fer. Il était convaincu que, dut-il en souffrir, son apostolat ne pouvait s'accorder avec les attaches de famille. Précisément parce que c'étaient là des liens, il fallait, malgré ce qu'ils avaient de sacré, de naturel et de permis aux autres, que lui, dans son cas spécial, il s'en libérât. Il ne prétendait pas les rompre tout à fait, sachant bien qu'un sacrifice pareil n'était pas exigé, mais il ne voulait en rien les sentir ni s'en soucier. Du moment qu'il avait pris pour règle de tout quitter, il n'était plus qu'à Dieu et à tous... y compris, entre tous, ses parents, auxquels cette inflexibilité ne l'empêchait pas de garder, à distance, une place réservée dans sa dévotion. Les grandes âmes, douées d'une souplesse qui leur vient de la grâce, ont l'art de se mouvoir sans erreur dans cette façon de concilier en Dieu, sans qu'aucun en pâtisse, des devoirs qui semblent s'opposer, et même leur double tendresse, au lieu d'en être diminuée, trouve au contraire en cet exercice un moyen d'agrandissement. Sûr à présent de lui, Vincent décida d'aller revoir les siens. Après la rude et salutaire épreuve à laquelle il s'était condamné, il se sentait tout heureux de pouvoir se livrer sans scrupule à une joie n'offrant plus de danger. Et puis, en ce faisant, il ne cédait pas seulement à un affectueux désir, depuis trop longtemps réprimé ; son dessein principal et très supérieur était d'observer si, avec les années, leur pitié ne se serait pas relâchée et en ce cas de les remonter en vertu. Appréhendant aussi que les titres et les honneurs que, bien malgré lui, il avait dû subir, ne leur eussent donné de l'orgueil au point de leur faire oublier la bassesse de leur condition, il se proposait, d'abord de leur apprendre à la chérir, et ensuite de leur déclarer " une fois pour toutes que pouvant vivre, comme ils l'avaient fait jusqu'ici, du travail de leurs mains, ils ne devaient rien attendre de lui ". Ce langage et cette conduite peuvent surprendre ; ils sont cependant à la fois conformes au rigorisme religieux du temps et au caractère de l'aumônier qui s'était donné à Dieu, sans restriction, et, ayant résolu de ne rien posséder, aurait cru voler les pauvres, en consacrant quoi que ce fût de son temps, de son travail et de ses deniers, à des parents qui, selon lui, en avaient moins besoin.
Les biographes de Vincent nous ont tous laissé de son retour au pays natal le même récit de grâce émouvante. Il ne descendit pas chez sa mère, — toujours sans doute pour ne pas risquer de s'attendrir, en revenant même pour quelques heures, habiter sous le toit qui l'avait vu naître. Il fut logé par le curé de Pouy, son ami et son parent, confus de le recevoir. Pendant le peu de temps qu'il y resta, il mena, parmi les siens, sa vie quotidienne de piété et de mortification. Quand il trouvait autour de lui tant de changements, les autres, malgré son âge et les dignités dont ils le savaient revêtu, ne trouvèrent rien de changé en lui. Il leur parut le même petit enfant merveilleux qu'ils avaient connu autrefois. Il commençait pourtant déjà à grisonner. Sa tête " moutonnait ". Rapidité décevante des minutes, qui fuient plus vite encore quand elles sont si précieuses ! Les quelques journées qu'il passa à Pouy furent trop courtes pour tout ce qu'il avait projeté d'y faire tenir. Il les combla de son mieux de l'aube au crépuscule et même plus tard. Rassasié de souvenirs, il mangea peu et il dormit peu, profitant aussi de la nuit et de ses confidences pour retourner à un passé qui lui semblait d'hier, dont il goûtait de nouveau la fraîcheur. Son âme, rebaptisée, ressuscitait à chaque instant celle des choses. Il revit la forêt, la lande, et d'autres troupeaux et un autre chien qui accourut à lui comme s'il le connaissait ; il respira le vent qui soufflait de la côte ; il quitta par moments ses souliers pour marcher pieds nus dans le sable. Il s'assit, il rêva, il pria dans les bois. L'Adour coulait, toujours limpide et sûr, "per sœcula". Le ciel était monastique. Tout avait un air éternel, et, dans les ténèbres bleues, brillaient ici, du même éclat formidable et troublant, les mêmes étoiles que fixaient là-bas les galériens couchés sur leurs chaînes. En accomplissant ce pèlerinage, il savait qu'il le faisait pour la dernière fois. Son pays natal, sa mère, ses parents, il savait ne plus les revoir. Tout lui parlait de séparation. Son cœur et sa pensée se remplissaient d'adieux. Il n'embrassait que pour quitter.
Il fallut enfin partir.
Ce jour-là il alla en procession depuis l'église de Pouy jusqu'à la vieille chapelle de Notre-Dame de Buglose, où jeune pâtre il avait si souvent conduit ses prières. Sa famille et presque tous les habitants l'accompagnaient en ce lieu, plus respecté que jamais, parce qu'on y avait rapporté, en 1620, la statue de la Vierge, sa patronne. Cette statue, c'était un petit enfant, berger comme Vincent, qui l'avait retrouvée dans un marais où, ensevelie en secret depuis plus de cinquante ans par de pieuses personnes désireuses de la soustraire à la fureur des calvinistes, elle attendait que, par miracle, une vache, en y venant boire, la fît découvrir. Ce fut là que Vincent dit la messe. Ayant, après la cérémonie, rassemblé dans un repas intime et frugal tous ses parents affligés déjà de son imminent départ, il leur adressa les derniers mots qu'ils entendraient de lui : des recommandations... presque des volontés. Il les conjurait de demeurer toute leur vie dans le simple état où Dieu leur avait fait l'honneur de les placer... Ensuite il les bénit et sans la moindre faiblesse il leur dit adieu, pour toujours... Mais dès qu'il fut loin d'eux et se trouva seul, plus seul et plus loin qu'il ne l'avait jamais été, plus qu'au temps où il languissait esclave en Barbarie, son cœur éclata, et il le laissa se fondre en une bonne douleur qui ne pouvait plus être retenue. Longtemps après, à ce souvenir, il s'en accusait pourtant, comme d'une faute, à ses frères en religion : " Le jour que je partis, j'eus tant de peine à quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin et pleurer quasi sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider, de donner à tel ceci, à tel cela... Mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j'avais et ce que je n'avais pas ! " Assailli de scrupules, de regrets, de remords, il ne savait plus par moments où donner du cœur, où était son devoir. Tantôt, se représentant le pauvre état dans lequel il avait retrouvé ses parents et où il les laissait, il s'en faisait d'amers reproches et, à la même seconde, il se jugeait bien coupable de s'abandonner à des faiblesses de sentiment qui le distrayaient de Dieu. Pendant plus de trois mois, il s'interrogea sur ce point de venir matériellement, oui ou non, en aide à ses frères et sœurs, allant d'un désir à l'autre et sans jamais se décider. Et puis avec le temps, et à la réflexion qui chez lui n'était toujours qu'une façon de prière, il prit le grand parti, celui qui lui coûtait le plus, de résister à la nature. Il ne fit pas seul ce dur chemin, la Providence en fit la moitié. Ainsi qu'il nous le dit, avec un profond accent de gratitude : " Dieu m'ôta ces tendresses pour mes parents; et quoiqu'ils aient été depuis à l'aumône et le soient encore, il m'a fait la grâce de les commettre à sa bonté, et de les estimer plus heureux que s'ils avaient été bien accommodés. "
Si rigoureuse que nous semble envers les siens cette conduite de Vincent, nous devons la comprendre et ne pas la blâmer. Nous avons affaire à un saint. Or, les saints relèvent d'une morale au-dessus de celle des autres hommes ; ils sont préoccupés d'obligations, et tourmentés d'exigences supérieures qui nous échappent ; ils ont une vision spéciale de leurs devoirs, ils reçoivent des commandements qui ne nous sont même pas donnés et auxquels ils doivent obéir. Leurs affections naturelles se transfigurent dans l'amour divin. Ils aiment mais autrement, du point de vue du ciel et non de celui de la terre. Ils n'opèrent en tout que dans l'infini, où ils nagent. En se reposant sur Dieu seul du soin de ses parents, il lui faisait confiance de la manière la plus habile et la plus sûre, il l'engageait plus efficacement que s'il s'était engagé lui-même..., il acquérait la certitude d'assister et d'enrichir ainsi sa famille mieux que par tous les présents dont il l'aurait comblée. D'ailleurs, pouvait-il tellement répondre de la vertu de ses frères et sœurs qu'il fût certain de leur discrétion ? Etaient-ils même sans défauts et désintéressés ? Nous n'en savons rien. Il est possible que Vincent, connaissant leur caractère et les penchants de leur nature, ait craint d'être entraîné par sa bonté à encourager chez eux la paresse, et de se trouver forcé d'opposer quelque jour un refus à des demandes trop fréquentes. Plutôt que d'en arriver à cette extrémité, il préféra ne pas l'encourir. Les saints sont catégoriques et le sont malgré eux, par destination. Vincent n'ignorait pas, en priant pour sa famille, la puissance de ses prières ; il savait qu'exaucées elles vaudraient pour eux plus que tout l'or du monde ; de même que, s'il la quitta sans arrachement, quoique persuadé qu'il ne la reverrait jamais, c'est qu'il savait que cette terre n'est qu'un lieu de passage avant la grande halte au séjour éternel où on n'aura plus à se dire adieu.
Ayant donc ainsi consommé son dernier sacrifice, à présent détaché et dépouillé de tout, entièrement pauvre d'esprit, libre et maître de soi autant que l'est un homme qui ne possède rien et ne s'appartient plus, s'étant décrété serviteur de la misère humaine, il va désormais se lancer avec joie, à âme perdue, dans l'immensité des desseins dont il a fait son vœu.

 LA MISSION

Vincent, jusqu'ici, s'était toujours montré ardent et obstiné, dans les grandes choses comme dans les petites, à ne compter que sur lui pour fournir le maximum d'efforts qu'il eût exigé des autres et sans peut-être l'obtenir ; et s'il s'acharnait à vouloir tout faire lui-même, c'était aussi par raison d'économie. Sans doute, il n'avait pas à aller bien loin pour trouver des dévouements gratuits trop heureux de s'offrir, mais justement parce qu'ils s'offraient, il se croyait parfois obligé de les rémunérer d'une façon ou d'une autre, et si peu que ce fût c'était encore trop pour ses moyens continuellement limités..., tandis que lui..., il n'avait pas à se payer, il n'avait à observer vis-à-vis de lui-même aucun égard, aucun ménagement. Ajoutez à cela l'idée fixe de la peine et du mérite personnels qui lui faisait volontiers repousser une aide, sans parler d'un goût prononcé d'indépendance dans les entreprises qu'il avait conçues sans personne et dont il aimait bien, tout en s'en faisant l'unique ouvrier, demeurer le seul maître. Il était né directeur et directeur de tout, d'une simple vie comme d'une communauté, d'une œuvre comme d'une conscience, que cette dernière fût celle d'une reine ou celle d'un forçat. Surchargé, néanmoins, par les difficultés et le poids d'une tâche accrue de jour en jour, il finit par craindre d'y plier, et c'est alors qu'il fut ramené par son esprit au conseil que ne cessait depuis longtemps de lui donner Mme de Gondi : celui de s'adjoindre des collaborateurs, à la condition que, préparés à son école, ils fussent zélés et eussent comme lui l'expérience des pauvres. Toujours Vincent avait résisté à cette invite, alléguant sa confusion à l'idée d'avoir des disciples et de se croire même capable de les bien former, et puis il se demanda si cette belle humilité ne cachait pas un grand orgueil à se prétendre de taille à tout accomplir seul, pour peut-être en retirer seul aussi aux yeux d'autrui et aux siens toute la gloire. Dès lors que de ce côté il était troublé, il était vaincu : il revint donc en hâte chez Mme de Gondi pour lui annoncer qu'il se rendait à ses raisons, jugeant en effet le moment venu de donner à cette œuvre des Missions, qui était aussi la sienne, la forme définitive indispensable à son caractère autant qu'à sa durée.
Frappée de l'heureux succès des premières missions de l'aumônier, la comtesse de Joigny s'était déjà préoccupée dès l'année 1617 d'en augmenter le nombre et de les perpétuer au moyen d'une fondation et elle avait décidé par testament d'attribuer un fonds de 15 000 livres, à peu prés cinquante mille francs d'aujourd'hui, à quelque communauté pour faire prêcher de cinq ans en cinq ans dans toutes ses terres. Vincent, le seul homme, bien entendu, qu'elle eût jugé digne et capable d'être l'exécuteur de son dessein, s'était chargé aussitôt de faire au mieux l'emploi de cette somme. Mais, chose assez inattendue, les Jésuites, les Pères de l'Oratoire, d'autres Ordres encore auxquels il s'adressa la refusèrent, oui, s'excusant les uns sur leur petit nombre, les autres sur ce qu'ils étaient déjà liés par trop d'engagements anciens qui les empêchaient d'en prendre de nouveaux. Bref, il eut cette piquante surprise de constater qu'on avait parfois, même dans la pratique du bien, plus de peine à faire accepter de l'argent qu'à s'en faire donner. Et pourtant !... Mme de Gondi ne s'affecta en rien de cet échec. Certaine qu'elle ne manquerait pas de trouver pour ses fonds le placement conforme à son désir, elle rangea son pécule en ses coffres. Celui-ci dormit sept années, mais pendant lesquelles Mme de Gondi se garda bien, elle, de s'endormir. Ayant jugé que son projet, pour avoir échoué, n'était peut-être pas au point, elle le poussa davantage et le perfectionna, avec le concours de son mari qui, gagné à ses vues, promit d'ajouter trente mille livres aux quinze mille déjà fournies par sa femme. Forts de ce premier capital, plus que suffisant pour commencer, ils découvrirent que, loin de regretter le refus des communautés où ils avaient espéré caser leurs missionnaires, ils devaient aujourd'hui s'en féliciter. En effet, puisqu'il y avait presque chaque année, réfléchit Vincent, un nombre de docteurs et de prêtres vertueux qui se joignaient à lui pour travailler dans les campagnes, quoi de plus pratique et de plus facile alors que d'en former une espèce de communauté perpétuelle, pourvu qu'on leur procurât une maison où ils pussent se réunir et vivre en commun ? Etant ainsi chez eux au lieu d'être chez les autres, quels profits supérieurs et de toutes sortes n'en tireraient-ils pas ?
Le comte de Gondi, tout brûlant de cette idée, en fit part à son frère, l'archevêque de Paris, lequel, non content de l'approuver, lui promit son aide active. Pour ce qui était de la maison, justement il s'en trouvait une de vacante, un vieux collège fondé vers le milieu du treizième siècle sous le nom des Bons-Enfants ; il serait pour la Congrégation le berceau rêvé ; et quant au fondateur à mettre à la tête de la communauté, qui pouvait l'être en dehors de l'indispensable Vincent ?
Il se fit pourtant prier, malgré sa joie devant le succès si prompt de ses secrets désirs, mais toujours par cette habitude de repousser tout ce qui lui semblait un honneur, une dignité. Il ne cédait qu'au devoir, et ne courait qu'au sacrifice. On n'eut pas de peine à lui démontrer qu'en acceptant il trouverait les deux plus qu'il ne l'espérait, et alors il consentit, en faveur de tous ces motifs, à se laisser, oserons-nous dire, " bombarder " fondateur de l'œuvre naissante et Principal du Collège. Mais si cuisant était resté en lui, malgré cela, le souvenir de ses scrupules, qu'il ne voulut donner sa réponse définitive qu'après être entré en retraite afin de s'y préparer ; et là, tellement surexcité par les dépenses de vertu qu'il voyait à faire, il résolut une fois pour toutes " de ne rien entreprendre à l'avenir tant qu'il serait dans les ardeurs d'espérance et dans la vue de ces grands biens qui le transportaient, "
Ce fut officiellement le 6 mars 1624 qu'il reçut le titre de Principal du Collège des Bons-Enfants, dont six jours après, Antoine Portail, un de ses premiers compagnons, prit possession pour lui ; et celui de fondateur de la Mission (ainsi devait s'appeler la fondation nouvelle) ne lui fut donné que l'année suivante, le 17 avril 1625. Il n'est pas défendu d'imputer cette lenteur aux désirs de Vincent toujours enclin à reculer tout ce qui était décor et cérémonie où il devrait paraître. Celle-ci, qu'il avait demandée la plus simple du monde et qui le fut selon son vœu, eut lieu en l'hôtel de Gondi, rue Pavée, paroisse Saint-Sauveur. A ce contrat, où M. et Mme de Gondi figurent en première ligne, Vincent de Paul est à peine nommé, soit qu'il l'eût voulu ainsi, ou que, par l'habitude qu'on avait de son effacement, on l'eût exprès mentionné le moins possible afin de lui être agréable. Mais son nom a beau manquer partout où il devrait briller, sa présence éclate à chaque ligne de cet admirable document. Il porte le tour de sa plume et la marque de sa pensée. Nul autre que lui n'aurait été capable d'en établir avec une pareille et ferme netteté les dispositions. Ici, comme ailleurs, c'est encore lui qui a tout préparé, tout fait. On retrouve à chaque mot le constant souci de sacrifice et de charité qui hantait son âme. Quand M. et Mme de Gondi en parlant disent nous, Vincent doit toujours être sous-entendu entre eux deux, au milieu d'eux, les ayant dirigés et les dépassant, malgré leur mérite, de toute sa hauteur. C'est eux qui ont pu écrire, mais c'est lui qui a composé et dicté. Ils n'ont été, au vrai, que les secrétaires zélés de son génie, les généreux banquiers de sa conception. Que disaient-ils donc, tous les trois, en substance ? Ceci : " que frappés de voir les habitants des villes pleinement instruits, tandis que le peuple de la campagne demeurait seul et comme abandonné, ils ont voulu lui venir en aide en réunissant quelques bons prêtres de doctrine, piété et capacité connues, qui s'appliqueraient entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village, aux dépens de la bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser les pauvres gens, les porter à faire tous une bonne confession générale, sans en prendre aucune rétribution, afin de distribuer gratuitement les dons qu'ils ont reçus eux-mêmes gratuitement de la main libérale de Dieu..." Ces prêtres ne devaient en outre exercer leur ministère que dans les campagnes : il leur était défendu de prêcher et d'administrer aucun sacrement dans les grandes villes, "sinon en cas d'une notable nécessité et prescrit d'assister spirituellement les pauvres forçats pour qu'ils profitent de leurs peines corporelles". En observant ce contrat si simple et si précis, on ne peut qu'être touché du parfait désintéressement de ses fondateurs : ils donnent tout et ne demandent rien, ou si du moins ils exigent beaucoup, ce n'est pas pour eux, mais pour les pauvres, leurs éternels créanciers.
Il n'y avait pas deux mois que l'affaire des missions était terminée lorsque Mme de Gondi, dont la santé de plus en plus délicate allait déclinant, tomba gravement malade. Elle n'était, depuis des années, maintenue en vie que par les œuvres dont elle arrivait à faire sa santé. Il lui paraissait — et elle le disait — que tant qu'elle aurait en son cœur le désir et le souci d'une occupation de vertu, celui-ci continuerait de battre. Elle était dans la force de l'âge et pouvait espérer avoir encore devant elle de longs et beaux jours pour fournir du bien en ce monde, mais comme si, prodigue et imprudente, elle eût dépensé d'un coup jusqu'ici toute la somme de charité qui lui avait été attribuée pour son existence entière, elle se trouva soudain ruinée de corps et de projets, détachée d'ici-bas, toute prête à tomber, c'est-à-dire à monter, mûre pour le ciel. L'aboutissement de cette dernière grande œuvre où elle s'était livrée et épuisée, semblait la libérer, la dégager à jamais de toute autre entreprise. L'acte de naissance de la Congrégation avait la valeur de son testament. Sa mission était finie. A ce passage elle eut, comme elle l'avait toujours espéré, Vincent pour la conduire.
Ainsi s'éteignit, le 23 juin 1625, dans sa quarante-deuxième année, illustre et vertueuse dame Françoise-Marguerite de Silly, comtesse de Joigny, marquise des Iles d'Or et autres lieux, dont nous n'avons plus, pour nous la représenter, que l'image du graveur Duflos où elle se maintient a nos yeux, en robe de cour bouffante cousue de perles fines, et grand col d'archal à la Médicis, avec une aigrette à la coiffure, éventail à la main, éblouissante de luxe et de spirituelle jeunesse.
Après avoir rendu, à ce qui n'était plus alors que sa terne dépouille, les derniers devoirs, il en restait pour Vincent un autre à remplir : celui d'annoncer cette nouvelle au général se trouvant alors en voyage dans le Midi. A ces époques-là, en effet, il était rare, en cas d'absence et surtout au loin, que les proches parents des moribonds eussent les moyens d'arriver exactement pour recevoir le dernier soupir des leurs. L'agonie n'attend pas. Ils avaient beau faire diligence, et payer triples guides, et crever des chevaux, la mort presque toujours, autrement cavalière, allait plus vite qu'eux. Le plus souvent même il était trop tard pour les prévenir, par un courrier, dès qu'on voyait le malade en péril, et celui-ci partait donc, souvent privé du visage où il eût voulu poser l'adieu de son regard, des bras dans lesquels se coucher lui eût été si doux. Vincent, plutôt que d'écrire, préféra se rendre en Provence auprès de M. de Gondi, certain d'être mieux à même ainsi d'atténuer le coup qu'il allait lui porter. Mais s'il eut l'art de le faire, grâce à la science de son cœur, avec toutes les précautions voulues, il sut encore mieux ensuite apaiser le désespoir qui en résulta.
Nul ne possédait mieux que lui le don de consoler, Les plus grands chagrins ne résistaient pas à la vertu de sa parole, à la force de sa confiance en Dieu, de sa foi dans l'éternelle réunion de ceux qui la méritaient et l'avaient gagnée par la beauté de leur amour. Mais M. de Gondi, s'il trouva dans Vincent le directeur d'âme et l'appui dont il avait, en cette épreuve, un si pressant besoin, n'en fut pourtant pas consolé. La mort de sa femme l'arrachait de tout. Abattu, flottant désormais comme une épave dans la pauvre barque de sa vie, ne voyant plus de refuge qu'en Dieu, il résolut de se vouer à lui pour le restant de ses jours. Vincent avait trop de raisons de le comprendre pour ne pas l'approuver. Il était, de son côté, dans l'intention de quitter la maison seigneuriale où plus rien ne le retenait. Bien que la défunte eût dans son testament demandé de façon expresse que son bon aumônier " restât auprès de son mari et de ses enfants " et malgré l'insistance qu'y mît aussi le général, il lui demanda et en obtint sa liberté. Peu de temps après, renonçant au monde, abandonnant titres, fortune, emplois, toutes ses dignités d'hier qui lui pesaient, honneurs, cordons et Réale aux flottants étendards, ne gardant plus, et encore à regret, que son grand nom qu'il eût, lui aussi, bien volontiers jeté, M. de Gondi s'en fut se cacher à l'Oratoire, que M. de Bérulle avait fondé en 1621... à l'Oratoire où, comme le lui prescrivait ce mot grave et rayonnant, il ne fallait plus que prier : Oremus. C'était la meilleure façon qu'en attendant de rejoindre en son tombeau et ailleurs celle qui l'y appelait, il eût trouvé de commencer à s'ensevelir. Cette retraite, dont le retentissement fut énorme à la Cour et à la ville, étendit encore, s'il était possible, la puissance spirituelle de Vincent à qui on se plut à l'attribuer, quoiqu'il n'y eût pris, comme nous l'avons vu, qu'une part bien indirecte... et cependant, qui sait tout de même si la longue fréquentation du saint, son exemple et l'irrésistible influence qu'il exerçait par sa vertu ne furent pas, pour le futur Oratorien une préparation mystérieuse et providentielle ?
M. de Gondi, retiré en religion, devait y vivre plus de trente-cinq ans, laissant après sa mort le renom d'un homme exceptionnel et " aussi distingué dans l'obscurité par son pieux effacement, sa hauteur d'âme et sa mortification, qu'il s'était illustré dans le siècle par son courage, et l'éclat de son zèle au service du Roi. "

 EN ROUTE

Dès lors, Vincent, ayant tout coupé derrière lui, attaches de famille et de grand monde, affranchi en plus, par la disparition de ses protecteurs, de toute obligation envers leur maison, se trouvait plus libre que jamais pour la grande œuvre dont il venait, avec M. et Mme de Gondi, de poser les bases. La situation n'était pas des plus brillantes. Le Collège des Bons-Enfants n'abritait que quelques rares disciples. Ils formaient le noyau de la petite famille, à peine née, dont il était, sans soupçonner le nombre et le mérite de tous ceux qui lui succéderaient, l'humble et le premier directeur. Tous même ne pouvaient lui prêter qu'un concours bien insuffisant, car un seul parmi eux, M. Antoine Portail, prêtre du diocèse d'Arles, qui depuis plus de quinze ans n'avait pas manqué de le suivre en disciple résolu, se déclarait aujourd'hui prêt à l'imiter activement, à se consacrer sans délai, comme lui, à l'évangélisation des paysans dans les campagnes. Deux hommes... pour tant de monde ; pour toute la France... Ah ! il n'y avait pas là de quoi effrayer Vincent, ni le décourager, mais c'était pourtant assez pour le faire réfléchir. Il se contentait toujours de peu, comme, deux fois plus que le sage, le doit le chrétien... " Si au moins nous étions trois ! "...pensait-il. Et le troisième se trouva, qui consentit — du moins pour un temps — à se joindre à eux. C'est ainsi qu'ils partirent. Que la route était longue ! On n'en voyait pas la fin. Mais ils n'y regardaient pas de si loin ! Leur étape quotidienne les bornait à chaque aurore ; et le soir, là où les arrêtait la nuit, souvent à la belle étoile, ils s'endormaient le corps brisé, l'âme en repos. Point de bagages. Un méchant petit paquet porté sous le bras et qui, la plupart du temps, leur servait de dur oreiller ; quelques menues monnaies, juste de quoi se nourrir en serrant la corde ou le cuir de la ceinture, monnaies bien ménagées. Ils étaient en effet si pauvres que, n'ayant pas les moyens en quittant Paris de payer un gardien de leur maison, ils avaient remis à un voisin la clef du Collège des Bons-Enfants où il n'y avait d'ailleurs pour ainsi dire rien à prendre, puisqu'ils donnaient tout.
Ils commencèrent, dans une pensée de gratitude légitime, par s'attaquer aux terres appartenant à la maison de Gondi. " Nous allions, le rapporta Vincent bien des années après, tout bonnement et simplement évangéliser les pauvres, ainsi que Nôtre-Seigneur l'avait fait. Voilà ce que nous faisions. Et Dieu faisait de son côté ce qu'il avait prévu de toute éternité ". Tout bonnement et simplement, ces mots qu'il avait sans cesse à la bouche et qu'il a employés pour tout, pourraient servir, mieux que n'importe lesquels, à résumer à la fois sa vie et son œuvre entières. Ils ont été sa terrestre devise. Ils expriment toute la patience et la confiance qui faisaient sa force et sa fortune. Le temps ne comptait pas à ses yeux. Il ne le perdait pas. mais il en usait comme s'il avait des siècles devant lui. Il voyait dans le temps, dans les apparentes déceptions de sa longueur, et dans la lenteur raisonnée que l'on mettait à son emploi, un moyen d'aboutissement plus rapide et plus sûr que si on le dévorait. Il savait, au lieu de le considérer en ennemi, s'en faire un ami, un auxiliaire, et une fois les choses confiées à ses heures, il s'en remettait à lui. Le temps travaillait comme personne. Il mûrissait tout ce qu'on lui donnait. Il fallait donc le laisser faire, ainsi que la parole, laisser le grain lever, la prière monter, le cierge brûler, respecter en tout la marche et l'ordre naturels. Le temps c'était Dieu qui n'est jamais pressé. Telle se formulait et se pratiquait la pieuse politique de Vincent, suivie de sagesse paysanne, et c'est parce qu'il ne courait pas après les résultats que ceux-ci venaient le trouver. Résultats qui auraient pu sembler bien minces à d'autres plus fiévreux, mais qu'il trouvait, lui, suffisants et encore trop beaux pour le peu qu'il faisait. Pas à pas : c'est ainsi, jugeait-il, qu'on avançait sûrement sans avoir à reculer.
Après avoir été trois, ils furent huit et puis onze... Au bout de dix ans, ils n'étaient que trente-cinq.., On s'écriera : " Quoi ? Pas plus ? Ce n'est rien !... " Mais ces trente-cinq avaient une puissance de multiplication morale extraordinaire,.. Ils renouvelaient chaque jour le miracle éternel des pains et des poissons... Leurs filets n'étaient pas grands, mais bien lancés et toujours pleins. Et quelle troupe merveilleuse il avait su, précisément à cause de son petit nombre, grouper, instruire et modeler ! C'était des prêtres comme il les voulait, comme il les aimait et les avait rêvés, humbles, modestes, dociles, doux, détachés jusqu'à l'absolu, ne désirant rien que de le suivre en faisant ce qu'il leur disait, et ayant l'esprit de rusticité, de bon sens, et de gravité aussi, le plus propre à toucher et convaincre les gens de la terre. Vincent, fils de cette mère chérie, avait gardé pour la campagne et ses enfants malheureux une tendresse avouée, une prédilection. Sans doute, les pauvres des villes recevaient de lui, avec un dévouement égal, la même part de soins et de secours, mais ceux des campagnes, dont le rapprochait son origine, l'intéressaient et l'émouvaient bien plus parce qu'il se sentait et voulait se sentir de leur famille.
Comment s'y prenaient, pour accomplir leur mission, ces bons serviteurs du saint ? Mais on vous l'a dit, " tout bonnement et simplement ", selon son précepte. Ils marchaient, trois par trois, de village en village, et dans chacun ils s'arrêtaient pour parler, confesser, exhorter. Ces fatigants exercices leur servaient de repos. C'étaient les ambulants, les bohémiens de Dieu qui n'avaient même pas de tente. Parfois leur passage était, malgré eux, annoncé à l'avance. Alors on les attendait, comme des curiosités. Mais le plus souvent c'est à l'improviste qu'ils tombaient dans les bourgades. En les voyant arriver, besaciers, tout poudreux, ayant plus l'air de gens qui viennent demander l'aumône que la faire, on était surpris d'abord, et puis aussitôt gagné par la misère même de leur aspect. Ils n'effarouchaient pas. Eux qui, de si loin, apportaient à pied le pain et l'eau qui ne se voyaient point, ils n'inspiraient à première vue qu'une envie, celle de les faire asseoir, de les sustenter et de les rafraîchir. Les portes s'ouvraient : " Entrez ! " mais ils restaient dehors parce qu'il y a là plus de place que dedans et que la vraie, la belle prédication se fait surtout sous le ciel, au grand air, dans le vent qui la développe, la porte au delà des murs, par-dessus les toits, jusque dans les sillons où elle doit germer. Dehors ils parlaient donc. Tout de suite, dans l'humilité, l'exquise candeur de leur boniment, ils " s'exposaient ", imitant un peu le procédé des pauvres bateleurs routiers qui déjà couraient le monde. Ce n'était pas, bien sûr, le même ton ni la même chanson, mais au début, c'était les mêmes mots. " — Qui nous sommes ? Pourquoi nous venons ?... Eh bien, le voici !... " Et ils le disaient, en employant, selon la formule adoptée par Vincent : la petite méthode.

 LA PETITE MÉTHODE

En quoi consistait-elle ? A n'user que d'un langage familier capable d'être compris par le moindre des auditeurs, un langage emprunté à leur façon de vivre, avec des exemples puisés dans leur métier, dans les travaux dont ils avaient l'accoutumance. De quoi s'agissait-il pour les orateurs ? (et en vérité, c'est à regret que faute de mieux, je dis orateurs, car il n'y eut jamais rien de moins oratoire que le système de Vincent). Il s'agissait de trois points bien définis : " Montrer les motifs qui doivent porter à la vertu et à détester le mal. En quoi consiste la vertu. Comment on peut l'acquérir. " La façon de traiter ces trois points, Vincent l'avait enseignée à ses prêtres... sans rien abandonner au hasard ni à la fantaisie. Dans des conférences tout intimes où il les rassemblait en cercle autour de lui, il leur avait bâti et détaillé auparavant la bonne manière de prêcher, de penser, de préparer et de composer d'abord un discours avec ses divisions et subdivisions et ensuite de le prononcer ; bref la théorie et la pratique au grand complet. Mais, une fois établie cette forte et savante et subtile armature, il voulait que l'exécution qui allait la recouvrir ne laissât plus rien voir de sa rigidité. C'était pour lui essentiel : Bonnement. Tout simplement. Ne pas parler trop haut. Mieux eût valu trop bas, parce que au moins cela force à prêter l'oreille, tandis que trop haut peut donner envie de se la boucher. Mais les bons colporteurs d'Evangile n'avaient besoin ni d'élever ni de baisser la voix... On se taisait dès qu'ils ouvraient la bouche et leur parole était si claire ! Il suffisait de l'entendre pour l'écouter et pour la retenir. Pas de grands cris ni de grands bras. Le moins de gestes possible. Une causerie : des regards, des sourires... une effusion constante du cœur et des mains que fait parler, à leur manière, entre les phrases, la bonté qui les anime.
Si la place nous en était ici accordée sans mesure, nous aimerions citer au long l'admirable conférence de 1655, où Vincent répétait les raisons de prêcher selon sa " petite méthode ", celle même, rappelait-il, dont se servit Jésus et ses apôtres... Avec quelle gaieté pleine de malice et quelle mordante bonhomie, il y raille les prédicateurs du temps, leurs sermons, l'emphase à la mode ! " Qu'est-ce que toute cette fanfare ? Quelqu'un veut-il montrer qu'il est bon rhétoricien ? bon théologien ? chose étrange, il en prend mal le chemin : pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un homme éloquent, il faut persuader l'auditoire et le détourner de ce qu'il doit éviter. Or cela ne consiste pas à trier ses paroles, à bien agencer les périodes et à prononcer son discours d'un ton élevé, d'un ton de déclamateur qui passe bien haut par dessus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils leur fin ? Persuadent-ils fortement l'amour de la piété ? Le peuple est-il touché et court-il après à la pénitence ? Rien moins. Rien moins ! "
" Non, poursuit-il, ma prédication est la méthode de bien prêcher... " et il dit alors : 1° les motifs qui doivent faire affectionner cette méthode, 2° en quoi elle consiste, et 3° les moyens qui peuvent servir à son acquisition.
La première raison est " son efficacité " (qu'il va développer et prouver tout à l'heure) et elle seule est capable de mener à la vertu. " Mais est-ce assez de me déclarer les grandes obligations que j'ai d'avoir une vertu, si je ne sais ce que c'est que cette vertu, ni en quoi elle consiste principalement, quelles sont ses œuvres et ses fonctions ? Et voilà le second point qui fait tout cela... vous tirez le rideau et vous découvrez pleinement l'éclat de la beauté de cette vertu, faisant voir simplement, familièrement et en particulier ce qu'elle est, quels actes il en faut pratiquer, et descendant toujours au particulier ! "
Il continue son raisonnement, faisant à la fois les questions et les réponses... allant au-devant des interrogations de ses auditeurs que le respect retient muets... " Oh ! oui !... je vois bien maintenant ce que c'est, en quoi consiste cette vertu... les actions où elle se trouve... voilà qui est bon et fort nécessaire, mais monsieur, qu'il est difficile !... Les moyens d'y parvenir ? Je ne sais ce que je suis obligé de faire pour cela, ni de quelle manière je dois m'y prendre. Comment voulez-vous que je fasse une chose, bien que je sache que j'en ai grand besoin et que je veuille la faire, si je n'ai aucun moyen pour cela ? Cela ne se peut. Mais donnez à cet homme les moyens... oh ! le voilà satisfait. "
Alors aussitôt Vincent les donne. Et quand il les a donnés : " Que reste-t-il à dire après cela ? Rien. Car, qu'est-ce qui se fait, qu'est-ce que l'on emploie quand on veut persuader l'amour et la pratique de quelque chose à un homme ? L'on vous représente les grands profits qui en reviennent, les désavantages où vous jette le parti contraire, l'on fait voir quelle est cette chose, l'on vous montre sa beauté, et enfin si l'on vous met en main les moyens pour l'acquérir, il ne reste plus rien... et voilà ce que c'est et ce que fait notre méthode. Je vous proteste, en vérité, que tant vieux que je suis, je ne sais pas, je n'ai point ouï-dire qu'il faille autre chose pour persuader un homme. "
Toutes ces considérations, ensuite, il les reprend, les entrouvre et les ouvre, si l'on peut dire, comme on détaillerait, après l'avoir fait respirer, une fleur, pour en révéler et étudier, l'une après l'autre, chaque feuille, chaque pétale avec ses particularités... Tout cela sans perdre un instant le point de vue de la " petite méthode " et la considération des grands profits qui ont suivi, qu'elle procure. " Je n'aurais jamais fini, s'il fallait que je vous racontasse la moindre partie de ce qu'il a plu à Dieu d'opérer avec la méthode. Nous en avons tant d'exemples que je n'achèverais de ce soir. En voici un d'une chose qui ne s'est point vue jusqu'à nous. Je n'ai jamais Ouï dire, moi qui suis tout blanc, que prédicateur en soit venu là. Les bandits, plusieurs de vous, messieurs, savent que les bandits sont des voleurs d'Italie qui tiennent la campagne, volent et pillent partout, comme il arrive beaucoup de meurtres en ce pays-là, à cause des vengeances qui y sont extrêmes, se mangeant les uns les autres, sans se pardonner jamais. Telle sorte de gens, après s'être défaits de leurs ennemis, pour faire la justice, et même beaucoup d'autres méchants se tiennent sur les avenues, habitent les bois pour voler et dépouiller les pauvres passants. On les appelle bandits, et ils sont en si grand nombre que l'Italie en est remplie ; il y a peu et presque point de villages où il n'y ait des bandits. Or, la mission ayant été faite dans quelques-uns de ces villages, les bandits qui y étaient ont quitté ce maudit train de vie et se sont convertis par la grâce de Dieu, qui a voulu en cela se servir de la petite méthode. Chose jusque-là inouïe, inouïe ! Jamais on n'avait vu les bandits quitter, pour quoi que ce fût, leurs voleries ! "
En appelant alors à M. Martin, un de ses principaux disciples : " Est-ce pas vrai, monsieur Martin, que les bandits en Italie se sont convertis en nos missions ? Vous y avez été, n'est-il pas vrai ? Nous sommes ici dans un familier entretien, dites-nous, s'il vous plaît, comment cela s'est fait ? — Oui, monsieur, répond M. Martin, cela est ainsi. Dans les villages où on a fait mission, les bandits, comme les autres, sont venus à confesse. — Oh ! chose prodigieuse ! s'écrie Vincent, les bandits convertis ! par la petite méthode ! "
" Mais voici un autre petit exemple, ajoute-t-il aussitôt dans son enthousiasme. Il y a quelque temps deux de nos séminaristes se trouvaient à faire la mission dans un village sur les côtes de la mer. Un navire avait fait naufrage sur cette côte. Les marchandises et autres choses dont ce navire était chargé furent portées sur le bord. Tout ce village dont je vous parle et les environs y accoururent comme au pillage et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent emporter, qui un ballot, qui des étoffes, qui d'autres hardes. C'était voler ces pauvres et malheureux marchands qui avaient fait naufrage. La mission ayant donc été faite là selon la petite méthode on a fait rendre ce qui avait été pris à ces pauvres marchands. Après qu'on les eut exhortés et prêchés, ils se déterminèrent à restituer tout, les uns des ballots, les autres des étoffes, de l'argent... Et voilà, messieurs, les effets de la petite méthode ! Allez m'en trouver de semblables dans le grand apparat et la vaine pompe d'éloquence ! A peine en voit-on un seul se convertir en avents et en carêmes par de telles prédications ! Nous le voyons dans Paris. Et cependant la petite méthode est bonne aussi pour la cour. Déjà, deux fois, la petite méthode a paru à la cour, et, si j'ose le dire, elle y a été bien reçue... et elle y triomphe. On y vit des fruits merveilleux, malgré toutes les oppositions. Et puis, ce n'est dites-vous, que pour des gens grossiers et pour les villages ? On voit que dans Paris, à la cour et partout, il n'y a point de meilleure méthode et de plus efficace ! Concluez. Entrons-y donc tous. "
Les jolis accents ! comme ils sonnent ! La chaude gentillesse ! Les mots, les idées, les sentiments, les conseils, les instructions, tout cela, administré semble-t-il au hasard, pêle-mêle, est néanmoins bien à sa place, amical et limpide, dans l'ordre qu'il faut. C'est du langage le plus courant, terre à terre et qui trouve le moyen d'atteindre l'éloquence et l'élévation à force de désir et de sincérité, de frémissement, de volonté, de ténacité sereine. Il ne craint pas les redites il semble au contraire qu'il les recherche afin d'enfoncer toujours de plus en plus, chez ceux qui l'écoutent sa conviction personnelle. Cette chère petite méthode, il la présente sans cesse, il la tourne et la retourne en tous les sens, pour la montrer sous toutes ses formes, pour prouver jusqu'à l'évidence que de quelque côté qu'on la regarde et qu'on l'inspecte, elle est parfaite, sans défauts. Et quand on croit qu'il a fini, il recommence, il y revient, encore et toujours, tant il l'a dans le sang, dans son âme inépuisable et forte. Elle est la goutte de pensée qu'il fait tomber exprès, sans interruption, du commencement au bout de son discours, parce qu'il sait qu'à s'écraser toujours au même endroit, sur l'esprit qu'elle vise, elle le percera et y entrera comme la goutte d'eau dans le roc le plus dur. Il ne se contente pas, sa " petite méthode ", de la recommander et de la vanter, d'après sa propre expérience, il en est fier aussi et bien plus à cause de ceux qui n'ont pas craint de l'employer,,. " Notre méthode... de laquelle vous savez que se sont servis et se servent encore de très grands personnages, c'est la méthode des prédicateurs qui font des merveilles.., Mgr l'évêque de... me disait que quand il prêcherait cent mille fois il n'en aurait jamais d'autre. Et Mgr de Sales ! ce grand homme de Dieu qui m'en disait autant ! Et tant d'autres ! Dans la mission qui fut faite à Saint-Germain, le monde y accourait de toutes parts, de tous les quartiers de grande ville. On en voyait de toutes les paroisses et des personnes de condition, des docteurs même. Or on ne prêcha à tout ce grand monde que suivant la petite méthode. Mgr l'évêque de Boulogne, qui portait la parole, n'en eut jamais d'autre. Et quel fruit ne fit-on pas ? O Dieu ! Que fruit ! On fit des confessions générales,., aussi bien que dans les villages ! Oh oui ! Dieu soit béni ! Tandis que vit-on jamais tant de monde converti par toutes les prédications raffinées ? Cela passe par-dessus les maisons. Toute la conversion qui s'y fait, c'est que les auditeurs disent : " Oui cet homme en sait long ; il dit de belles choses... " Et cela est tellement vrai que si aujourd'hui un homme veut passer pour un bon prédicateur dans les églises de Paris et à la cour, il faut qu'il prêche de la sorte, sans nulle affectation ; et l'on dit de lui : " Cet homme fait des merveilles : il prêche à la missionnaire. "
On trouvera peut-être que nous nous sommes étendu sur cette fameuse " petite méthode " et les conférences dont elle faisait le sujet toujours renouvelé ; mais c'est qu'il nous eût trop coûté de ne pas donner un aperçu de la manière instructive de Vincent, de ne pas essayer de le montrer tel qu'il était dans le privé de ses entretiens. Grâce à la reproduction fidèle de ses paroles, on l'entend, on connaît, au son de sa voix, celui de sa pensée. On en goûte les inflexions, la douceur communicative, l'inlassable persévérance, enfin le charme qui n'est qu'à lui. Il cause, il bavarde, il rabâche même, pourrait-on dire et sans lui manquer de respect, mais cette causerie, ce bavardage, ce retour volontaire et continuel au dessein qui l'obsède, ont une force et un pouvoir de séduction, d'enveloppements inouïs. Sous leur apparence de décousu, ses petits sermons de chambre se tiennent si serrés, sont si bien reliés, les arguments y sont accrochés les uns aux autres avec tant de logique et d'adresse, qu'on est aussitôt pris dans leur calme engrenage ; et la candeur, la bonté, la foi, toutes les grâces naïves qui parent le débit font de sa leçon copieuse un enchantement, prompt comme l'éclair. Ces pages que l'on pourrait croire aujourd'hui glacées par le temps et inanimées, ont gardé leur train, leur chaleur. On les lit en souriant avec un plaisir pur auquel on ne peut s'arracher. Qu'était-ce donc à entendre, quand on avait devant soi l'homme " déjà blanc " dont on ne quittait pas des yeux l'étonnante physionomie ? Avec son vaste front de pierre, ses traits taillés, sa face brunie couleur de terre, où le soc du sacrifice avait creusé tous ses sillons, et son col de gros linge ayant l'air d'être celui d'une unique chemise, il offrait l'image d'un de ces vieillards engoncés, à forte tête et dure barbe rase, aux yeux vifs dans le nid des sourcils, qu'a poussés avec tant de feu le crayon noir de Lagneau. Mais ce qui n'existe pas dans les cruels portraits de l'artiste tournant parfois au burlesque, c'est la tendresse et la fraîcheur d'âme, empreintes chez Vincent dans le ratatiné de la bouche indulgente et tout le bas du vénérable visage au menton de grand-père. Aussi, en l'entendant, le voyons-nous revivre au naturel, tandis que, le plus souvent debout, il déroule son prêche.
Il est vêtu de noir, avec le surplis-papillon raide et court comme en ont les enfants de chœur, ou bien en habit de chambre. Sans s'arrêter de discourir, il va et vient, trottine de l'un à l'autre, observant et visitant pour ainsi dire chacun, lui touchant le bras, lui frappant l'épaule et le prenant, pour tirer sur un mot, par un bouton de la soutane. Il parle longtemps et il le sait bien. Aussi, tout à coup, quand il s'aperçoit de l'heure, il se récrie, s'excuse, et de quel ton touchant ! " Voilà les trois quarts, messieurs, supportez-moi encore, je vous en prie, supportez-moi, misérable !... " Au bout d'un moment, confus de nouveau, il se bat la poitrine, il demande pardon, répétant, dans la crainte de fatiguer ou d'ennuyer ceux qui l'entourent, son humble " supportez-moi ". Mais on ne se lassait pas de l'entendre. On l'eût écouté tant qu'il aurait voulu, à tel point il vous attachait et vous ravissait à la fois. On n'avait pas l'impression d'un prêche, de quoi que ce fût de professé ! Rien de magistral chez ce maître. C'était les propos d'un ami qui pense avec vous tout haut, — pas trop haut, — en disant ce que vous pensez et qui le dit mieux que vous. Quel délice alors de lamper ce boniment sublime, de boire à cette source exquise ! On s'y abreuvait pour des mois, des années.

 APRÈS LE COLLÈGE, LA LÉPROSERIE

Dès 1630, le collège des Bons-Enfants était trop étroit pour le nombre des missionnaires augmentant d'année en année ; avec cela, tombé dans un délabrement, tel, que la dotation Gondi ne suffisait plus à l'entretenir. Vincent ne s'en émouvait pas ; il laissait faire Dieu. Il fut de nouveau récompensé de sa bonne habitude. L'antique léproserie de Saint-Lazare, occupée depuis le seizième siècle par des religieux réguliers et ayant à sa tête un prieur nommé par l'archevêque de Paris, formait une riche seigneurie ecclésiastique. Ses revenus étaient considérables. Etablie sur la route de Saint-Denis, elle comprenait de vastes bâtiments, où il n'y avait plus de lépreux, et seulement quelques chanoines. En 1632, leur supérieur songeant, à la suite de démêlés qu'il avait eus avec eux, à se retirer, proposa son bénéfice à Vincent. Mais celui-ci, malgré tous les avantages qu'il y voyait, le refusa. L'idée que " sa petite compagnie ", et plus encore lui-même, " ce misérable ", pouvait être l'objet d'une pareille fortune et d'un tel honneur le confondait, l'inquiétait. Il en fit l'aveu, tout naïvement. — " Eh ! quoi, monsieur, vous tremblez ? " s'écriait le prieur, Adrien le Bon, surpris de sa résistance. — " Il est vrai, mon Père, répondait le saint, que votre proposition m'épouvante, et elle me paraît si fort au-dessus de nous que je n'ose y élever ma pensée. Nous sommes de pauvres prêtres qui vivons dans la simplicité, sans autre dessein que de servir les pauvres gens des champs. Nous vous sommes grandement obligés, et vous remercions très humblement, mais permettez-nous de ne pas accepter votre offre. " Et il tint ferme. Il fallut un an pour vaincre ses scrupules. Il était toujours très long à se décider, par excès de prudence, mais une fois qu'il l'avait dit, il allait de l'avant. Le 7 janvier 1632, il prit résolument possession du prieuré de Saint-Lazare, avec ses missionnaires qui se trouvaient ainsi, du jour au lendemain, baptisés lazaristes.
L'immense établissement, vide et désert, où il n'y avait plus, au fond du jardin, que de pauvres fous enfermés dans des cabanes dut paraître à Vincent et à sa congrégation, quand ils y firent leur modeste entrée, d'une énormité bien triste et bien décourageante ! Aurait-on jamais, hélas, assez de prêtres pour le remplir ? Ils étaient loin de se douter alors que le colossal ensemble de ces constructions serait un jour trop petit pour toutes les œuvres dont il deviendrait le centre et l'ardent foyer. On se demande même aujourd'hui, dans le recul de la merveilleuse histoire, si cette gigantesque et vieille commanderie de Saint-Lazare n'était pas bâtie et disposée exprès, de tout temps, pour devenir, à l'heure prescrite, le berceau, et le domicile attitré, la maison-mère des ordres de tout genre auxquels Vincent devait attacher son nom et sa gloire. C'est désormais sa résidence, son palais ; palais sans lambris dorés ni plafonds à peintures, dont les murailles sont nues et les galeries carrelées, où ne s'ouvrent, sur des cours et des enclos sévères, que des cloîtres, des salles d'étude, des réfectoires, des dortoirs, des oratoires, des lingeries, de froides cellules... mais, quand même, une demeure, royale aussi à sa façon, et dont Vincent, avec une rapidité et une intelligence admirables, va faire pendant vingt-huit ans et pour longtemps encore après lui, le Louvre de la Charité, le Vatican de son humble génie.

 LES FILLES DE LA CHARITE

Il avait toujours eu pour la Vierge une dévotion spéciale. De même qu'il mettait tout en Dieu et voyait tout homme en Lui pour le replacer dans sa pure origine, il s'était naïvement appliqué aussi, vous vous en souvenez, à considérer et à honorer en Mme de Gondi la mère du Sauveur. Ce désir, ce goût qu'il avait de vénérer Marie, de la faire par moments descendre dans ses enfants les plus dignes ou plutôt de faire monter celles-ci en Elle avait pour effet, si l'on peut dire, de féminiser, d'abord, dans la mesure permise et dans la plus parfaite expression du mot, sa forte piété et de communiquer ensuite à sa charité cette douceur suave, cette tendresse aux attentions maternelles qui étaient une des caractéristiques de sa manière.
Le primitif et grand souci continuel d'aider et d'évangéliser l'homme par l'homme ne lui avait pas fait négliger la femme, tout ce dont elle avait besoin de son côté, ce qu'elle attendait de lui, les puissants et particuliers secours qu'elle était seule à présent capable de donner. Une fois certain de la solidité de ses confréries d'hommes et de leur avenir, il sentit que l'heure de la femme et de sa mission personnelle était enfin venue, qu'il allait pouvoir maintenant compléter et achever par les femmes la grande croisade commencée avec les hommes, et il créa ce chef-d'œuvre unique et virginal né de son amour pour la Vierge et soufflé en lui par l'Esprit-Saint, la Sœur de Charité, de son vrai et premier nom " la Fille de Charité ". Mais n'est-elle pas à la fois la sœur et la fille, et la mère aussi, l'amie et tous les parents réunis des pauvres, des déshérités ? Elle vaut une famille entière. A n'importe quel âge elle a tous les âges. Avec elle plus d'orphelins. C'est la fée de Dieu, envoyée un matin du ciel ici-bas pour y rester toujours, jusqu'au dernier soupir de l'agonie du monde. Les Filles de Vincent seront les dernières à remonter prés de lui et de celle qui fut leur inspiratrice, Mlle Le Gras, car il fallait bien tout de même que l'idée de cette œuvre d'amour naquît au fond d'un cœur et d'un cerveau de femme.
Mlle Le Gras, née Louise de Marillac, était nièce du chancelier Michel de Marillac et du maréchal Louis de Marillac, tous deux victimes de la vengeance de Richelieu après la journée des Dupes. Elle avait été mariée à Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, Mais comme à cette époque de rigoureuse noblesse il fallait être femme au moins d'un baron ou d'un chevalier pour mériter le titre de Madame, Louise de Marillac, n'ayant épousé qu'un écuyer, ne pouvait être appelée que Mademoiselle. Cela ne l'empêcha pas, cette simple demoiselle... cette " grande Mademoiselle ", de laisser, grâce " à ses filles ", un nom plus illustre et surtout plus béni que celui de bien des reines.
Qu'était-ce donc que cette fille de la charité dont elle avait, en communion avec Vincent, façonné et créé le type immortel ?
— De préférence une bonne fille de la campagne ayant, pour bien servir les hommes, toutes les qualités et les vertus de la servante et de la servante de Dieu, alerte, gaie, et hardie aux plus basses besognes. Levée à quatre heures et couchée tard, dormant peu, souvent tout habillée, logée en camp volant, elle doit pourtant toujours être de bonne humeur, rester forte et saine, et vivre en chasteté et en obéissance. Elle n'est pas, du moins au début, une religieuse proprement dite, elle ne prononce pas de vœux, ne s'enferme pas au fond d'un couvent derrière des grilles. Son costume n'est même pas celui sous lequel à présent nous la distinguons... Une bonne fille de la campagne, on vous l'a dit, vêtue de gros, à la paysanne ; et pas de voile, une fanchon. Dieu veut que le pauvre voie sa figure. Son cloître, c'est la rue, toutes les rues où cent fois le jour et la nuit elle passe et repasse, le raide escalier qu'elle monte et descend, l'infecte salle d'hôpital, la mansarde où la fait grimper son malade, et le bouge où bravement elle fonce en retroussant ses manches. Elle ne se mortifie pas, ne contemple pas ; elle remue et trotte. Ses travaux de tous les instants la dispensent de méditer. Que d'autres soient des immobiles, des muettes, assises, agenouillées, ce n'est pas, elle, son affaire. Vincent ne le veut pas. Il entend qu'elle bouge, parle, rie, chante... des chansons... plutôt que des cantiques, et qu'elle se répande. Il va, pour qu'elle soit corps et âme à son œuvre, et y consacre tout son temps — jusqu'à la priver d'exercices de piété, comme s'il la punissait : " Oui, que les pauvres soient votre office, vos litanies ! Il suffit. Pour eux, lâchez tout ! Ce faisant, c'est quitter Dieu pour Dieu... Vos pauvres seuls vous exigent. Aussi traitez-les bien, avec douceur, compassion, amour, car ce sont vos seigneurs, vos maîtres et les miens. Oh ! que ce sont de grands seigneurs au ciel ! Ce sera à eux d'en ouvrir les portes. "
En revenant sans cesse à ce thème qui lui est cher, à cette idée fondamentale que les pauvres sont nos maîtres, même s'ils se croient moins que nos valets, et que nous leur devons soins, secours, aide, respect, Vincent s'applique à pénétrer " ses sœurs " de l'esprit de servitude volontaire avec lequel chacune doit se considérer auprès d'eux comme une domestique... Depuis bientôt trois cents ans qu'il l'a ainsi formée, persuadée et établie, la "fille de charité" n'a pas changé. Elle est restée telle qu'il l'avait mise au point. Sans doute, de sœur grise qu'on l'appelait, elle a, heureusement, pris le nom de son Père, sa robe est d'une autre couleur, le mouchoir noué sur sa tête s'est transformé en une cornette... mais c'est toujours la même.

 LA CORNETTE

Et d'abord, cette cornette, d'où vient-elle ? Qui l'a inventée ?
Contrairement à ce que vous supposeriez, elle ne serait pas due à Vincent, mais à M. Joly, son disciple et successeur. Cependant, pour tous et pour nous, la légende a raison. Il nous est difficile et par trop pénible de séparer du saint cette créature digne de son génie, d'admettre un seul instant que le bon Père, avec son esprit si attentif et son cœur si minutieux, n'en ait pas eu le souci et y soit étranger. Y aurait-il tant d'invraisemblance à ce qu'il en eût devisé avec son secrétaire, qu'il lui en eût exposé le projet au déclin de sa vie, à ce moment où son grand âge et sa faiblesse ne lui permettaient plus les réalisations immédiates ? et même que, dans son incorrigible effacement, il lui eût laissé le plaisir de mettre au jour, après lui, sa pensée ? Pourquoi pas ? Mais non. Parce qu'alors le vertueux M. Joly n'eût jamais consenti à en usurper le mérite et qu'il l'eût reporté tout entier à son maître. Aussi la vérité, telle que je me risque à la concevoir, est-elle beaucoup plus simple. Ils sont, tous les deux, les pères de la cornette ; ils peuvent, tous les deux, s'en partager la gloire. Et voici comment. C'est Vincent — nous en mettrions notre âme au feu — qui, sinon de son vivant du moins après sa mort, a dû suggérer à son disciple, au cours d'un songe, la coiffure qu'il voulait pour ses filles, en la lui dessinant, en lui en montrant le patron, la coupe et l'assemblage ; et c'est M. Joly qui, dès son réveil, tout illuminé, s'est, au saut du lit, jeté sur sa table pour y fixer claire encore, avant qu'elle ne se dissipe, la surprenante vision. Il a compris que c'était là plus qu'un signe, mais un ordre, et, ayant reçu la commande, aussitôt il l'a exécutée. C'est bien cela, ce chef-d'œuvre, ce poème, n'a pu qu'être rêvé.
Au vrai, cependant, quand on l'examine avec attention, en oubliant qu'on en a l'habitude, sa forme singulière est bien près d'étonner. De qui s'agit-il ? De braves filles, et " de la campagne ", accoutumées au grand air, appelées à vivre dehors, à coudoyer le peuple. Il leur faut donc s'enfourner dans des taudis étroits et étouffants, bas de plafonds, sordides, se heurter à des poutres et se pencher sur des grabats, et laver, lessiver, balayer, faire le ménage et la cuisine, vaquer à mille travaux exigeant, avec la liberté du corps, celle du front, des yeux, des oreilles, de toute la tête... alors, en ce cas, dites-moi, est-ce qu'un bonnet rond, le plus simple et le plus léger, " à trois pièces " comme ceux des petits enfants, ne semblait pas s'indiquer, s'imposer. .. ou du moins quelque chose de souple et tenant peu de place, facile à mettre, à retirer ?
Au lieu de quoi, bon monsieur Vincent, grand saint Vincent, qu'allez-vous chercher ? Et vous, aveugle et touchant monsieur Joly, comment avez-vous pu, tout de même, sans une observation accepter pareille chose ? Mes chers Pères, si ce n'était vous, on croirait à une gageure. Regardez-moi vos innocentes filles et voyez à quoi, pour toujours, vous ne craignez pas de les condamner ! A porter, pire qu'un chapeau, et même qu'un casque... une espèce d'architecture, une cathédrale de toile empesée qui brave le bon sens ! Au lieu de dégager le chef, vous l'enserrez, le comprimez de la nuque aux sourcils. Les oreilles, vous les bouchez ! Enfin, là où pour circuler sans encombre à travers les foules et se frotter à toutes ses souillures, se recommanderait une étoffe molle et plutôt sombre, est-ce que vous n'avez pas l'idée de cette forme haute et roide dont la pointe est faite comme exprès pour se cogner et se casser partout ? Et non contents d'emprisonner de cette façon cruelle la figure de vos servantes, pourquoi, en plus, ces larges pans qui les gênent, dont le poids les retient de courir à leur devoir aussi vite qu'elles le voudraient ? Et comment, vous toujours si sages, si économes, avez-vous choisi ce beau tissu, le plus fragile et le plus salissant qui se puisse trouver, cette étamine qui, pour demeurer propre et fraîche, va réclamer en lavage et repassage des soins incessants et coûteux ? Vite, expliquez-nous tout cela ! "
Ces messieurs sourient et nous répondent : — Calmez-vous. Sans doute, à première vue, nous paraissons avoir agi au rebours de ce qu'on attendait de notre expérience, et cependant, en établissant ainsi — tissu, forme et couleur — cette coiffure qui vous égare, nous n'avons pas sacrifié au plaisir de là fantaisie, ni procédé à la légère.
Nous savions où nous allions, et vous n'y entendez rien. S'il a été résolu de couper puis de cacher les cheveux de nos filles, de leur couvrir l'oreille et de mettre à leur front ce ferme et collant bandeau, c'est pour imprimer en elles matériellement, et par là moralement, la constante pensée que, sans être obligées à la réclusion, elles doivent toutefois se considérer, quoique lâchées dans le monde, comme étant, à moitié déjà, retirées de lui. Plus de boucles, donc, ni de caprices dans la chevelure ! Sur la nuque et le front, rien qui dépasse et qui voltige. L'oreille, en ne percevant plus désormais la parole et le bruit que par le tamis de la toile, apprendra sans cesse à se clore à ce qui n'est pas de son entretien ; et, ne pouvant plus regarder devant elle qu'entre les deux semblants de petits murs que nous plaçons exprès contre ses joues, notre fille s'imaginera, où qu'elle soit, être toujours en un corridor tranquille et frais de nos maisons. Si, d'ailleurs, nous lui restreignons la vue sur les bords de son chemin, nous n'avons garde par devant, vers le but, de la lui limiter ; nous la prolongeons au contraire, et nous permettons qu'elle aille le plus loin et le plus haut, ce qu'indiqué l'extrémité de la coiffe aussi vivement dirigée et piquant en flèche, tout droit, de telle sorte qu'avec un pareil point de mire, notre bonne petite enfant ne peut faire le moindre mouvement sans viser le ciel. Tout ce qui est d'elle débouche sur lui. Qu'elle est bien dans cette ombre douce, le visage en retraite, abritée ainsi ! C'est l'endroit rêvé pour se sentir chez soi, n'être pas dissipée, voir sans être vue. se recueillir partout jusque dans le tumulte.
On porte sa cellule. Vous prétendez que " ça n'est pas pratique ? " Interrogez nos pratiquantes ! Elles vous prouveront que rien n'est à la fois plus agréable et plus commode que cette invention. Neige, averses, soleil et vent, elle garantit de tout. Difficile à mettre ? Allons donc ! Pliée, retroussée, épinglée en un tournemain, — à peine le temps d'un signe de croix ! — Et ne dites pas non plus que cette grande coiffe, avec son envergure, alourdit mes voyageuses, au contraire, elle les allège et les soulève en leur donnant des ailes. Restent, si délicats, les soins de blancheur — nous en convenons — qu'elle nécessite ! Mais justement, c'est là notre orgueil nécessaire, la coquetterie de notre pureté. En l'honneur de l'Immaculée, il fallait que nos filles fussent bleues et blanches, d'un gros bleu dans de gros habits, d'un blanc fin dans de fines coiffes, et que ce blanc, le plus parfait, le plus complet, le plus lisse, le plus uni, le plus chastement glacé, le demeurât toujours, du matin au soir, à travers tout, ne fût jamais attaqué ni terni par rien, qu'il éclatât et reluisît, au front de celles qui le convoitaient, comme un virginal emblème à la couleur de leur âme sans tache. Et maintenant, me demanderez-vous encore, ajoute Vincent : D'où cela vous est-il venu ? — Ah ! que vous me gênez ! Le sais-je ? De mon passé, de ma vie, avant tout de Dieu, sans que j'aie eu à le chercher. C'est toujours de lui les trouvailles. Moi et M. Joly, nous n'y sommes pour rien. Mettons, si vous le voulez, pour presque rien. Nous n'avons été que les humbles fabricants du modèle fourni. Que n'a-t-on pas conté ? — Qu'un linge, afin d'obtenir du ciel une indication, avait été lancé en l'air d'où il était retombé en prenant cette forme ! Rien moins ! Rien moins ! Cela s'est fait, comme je vous le dis, comme tout ce qui m'est arrivé, " tout bonnement et simplement ". Hé oui ! si l'on s'applique à y regarder de près avec des intentions, on dégagera peut-être des similitudes, des souvenirs ou plutôt des réminiscences, on fera des rapprochements, on s'avisera, pour s'amuser, qu'il y a là dans cette coiffure, assez bien gréée, un peu de la galère, de l'ordonnance de ses voiles, et qu'elle a sa poupe et sa proue... En effet, oui, cela frappe. Après tout, il n'est pas défendu de croire que Dieu, dans sa bonté, nous ait consenti la faveur de ce petit rappel de notre aumônerie, au temps de la vogue, et qu'il ait voulu qu'en mémoire des pauvres forçats, la coiffe de ses filles fende et cingle à son tour... Mais, nous tenons bien à le répéter, la belle idée n'est pas de nous. Toutes les raisons et les explications que nous vous en avons servies ne nous sont venues, par grâce, qu'ensuite, enflammés du grand désir, en réponse à vos critiques, de la justifier et de la louer. Nous n'avons qu'un droit de reconnaissance. "
Ainsi, d'outre-tombe, et d'en haut, nous parle M. Vincent, prosterné toujours dans son caractère, appliquant jusque dans l'éternité sa " petite méthode ".
Et nous, qui contemplons alors tout ce que n'aurait jamais osé prévoir sa modestie, nous rêvons, transportés, comme à une station, à un reposoir. Voilà donc la cornette. Depuis qu'elle a pris son vol... ce chemin parcouru ! Où n'est-elle pas allée ? Elle a fait, refait le tour du monde. L'univers est son circuit. Elle a plané sous tous les cieux. Internationale en demeurant française, où n'est-elle pas descendue ? Où n'est-elle pas montée ? Elle a plongé dans toutes les douleurs et accompli son ascension à toutes les altitudes du sentiment, de la pitié, du sacrifice, de l'art et de la poésie. Que ce soit au-dessus des yeux de velours de sœur Rosalie, ou au front d'une autre, d'une inconnue, qui n'est célèbre qu'en Dieu, partout on l'a gravée, peinte, sculptée, honorée, chantée. Elle est courante aux Annales de la Foi, aux fresques de l'Église, à l'arc-en-ciel de ses vitraux. Botticelli et Angelico sont au regret de n'avoir pu en profiter, mais du moins le bon Willette, ici, l'a cueillie, et lancée comme un papillon dans le "Parce Domine" de la Butte. Héroïque elle a été et sera toujours mêlée à l'histoire, à ses tremblements, à ses apothéoses. Guerre, épidémie, révolution, tempête, quand tous ne songent plus qu'à fuir, se tapir et dégringoler dans la cave, elle sort, elle s'éploie, devient l'oiseau perché sur le brancard, la colombe de l'arche, de la tranchée et de la barricade. Elle met des rideaux blancs à l'agonie du gueux et du soldat, leur procure une alcôve ; et à son souffle l'aviateur fracassé respire en expirant. On la rencontre, on la voit flotter dans les gares, à la portière des wagons de troisième, et dans les ports de mer sur le pont des grands bateaux sifflant pour la Chine ou les pays noirs ; et quand " Notre Mère Supérieure " l'oblige à rester en ville, c'est pour y égayer l'école, l'ouvroir et l'hospice, être la fleur des crèches, le hennin des chapelles, ou jouer à pigeon-vole avec un troupeau d'orphelines.
Et puis, le prodige perpétuel ! Dans tous ces mouvements, dans tous ces passages, la cornette observe, et conserve intactes sa pureté, sa forme angélique, son immarcessible blancheur. Elle repousse la souillure. On n'a jamais vu, jamais, sur aucune d'elles, à quelque minute que ce soit, la plus petite tache... excepté cependant, aux jours de blessure et de mort, les taches du sang d'autrui que sa porteuse étanche, ou du sien qu'elle verse. Enfin, processionnelle, escortant, avec un bruit de feuilles, les cierges, la bannière, ou bien claquant aux jeux des enfants, aux cris de la rue, au vent de la foule, au salut des banlieues, on la vénère, on l'aime, elle est adorable et sacrée... unique. Entre les milliers de coiffes de tout genre et de toute vertu qui battent au front des religieuses, sur terre, — et aussi dans les cieux, — elle est la première. Magnificat ! On n'a qu'à dire : la cornette, et tout le monde a compris. C'est celle-là ! Pas une autre. Celle de la bonne sœur, la sœur de Saint-Vincent de Paul.

 CINQUIÈME PARTIE

 IN EXTREMIS. — IN EXCELSIS

 L'ENGRENAGE

Les Filles de la Charité, alors qu'elles n'étaient encore que les " sœurs grises ", comme le peuple les appela d'abord, n'avaient pour établissement, au village de la Chapelle, que la maison de Mlle Le Gras. Mais celle-ci, les trouvant trop éloignées de Paris, vint avec elles s'installer en face de Saint-Lazare. Elles n'avaient ainsi que quelques pas à faire pour communiquer avec leur directeur et en recevoir son enseignement. Il le leur donnait chaque jour lui-même, en des entretiens restés célèbres, inspirés de cet esprit simple et paternel qui en faisait le charme et l'efficacité.
Ayant donc, depuis déjà bien des années, formé ses fameuses confréries d'hommes et de femmes, organisé et répandu ses missions, sans préjudice de tous les autres travaux auxquels l'astreignaient sa charge d'aumônier général des galères, ses consultations, ses sermons, la rude pratique de ses devoirs religieux et sociaux, sa volumineuse correspondance, et en plus les visites, déplacements, voyages pénibles, lointains... et toutes les épineuses questions d'intérêts, d'argent, tous les problèmes d'affaires ou de conscience à prévoir, à résoudre, on pourrait penser qu'après y avoir encore ajouté la création nouvelle de " ses Filles ", le téméraire M. Vincent avait plus qu'acquis, non le droit au repos, — car c'eût été pour lui déserter et pécher, — mais qu'il eût au moins grandement lieu de s'en tenir à ce gigantesque programme et d'y fixer sa vue. Ce serait mal le connaître. Il ne savait pas se borner dans le bien. Il était bâti et doué pour " entreprendre " sans relâche et se prodiguer, se multiplier au service d'autrui. Plus il en faisait, plus il en voulait faire, et plus il en trouvait à faire. Loin de l'épouvanter, les perspectives l'excitaient. Seules la timidité, la réserve auraient eu le pouvoir de le décourager.
Comme si ce colossal et vide édifice de Saint-Lazare, où à peine introduit avec son piteux petit personnel il s'était effrayé de sa propre faiblesse, eût aussitôt éveillé en lui la sainte envie de l'animer, de le peupler, l'eût poussé à voir et à faire encore plus grand, il s'y élargit et s'y redressa, ainsi qu'en un vaste domaine, où le nouveau maître est joyeux de découvrir l'étendue de sa possession et pressé de l'exploiter. Tout de suite il y embrassa, d'un coup d'œil, le beau champ, l'ardent foyer d'action, intérieure et extérieure, qu'était susceptible de devenir ce triste ensemble de salles mortes, de froides galeries, ce grand palais tombal, silencieux, inutile et désert, qui n'attendait que sa volonté pour se réveiller, s'emplir et bourdonner à la gloire de Dieu. De ce jour, en effet, M. Vincent fit de l'antique léproserie son grand quartier, celui de toutes ses œuvres, d'où s'élançait, et où rappliquait incessamment, comme au nid, la pensée de chacune, où s'entretenait leur esprit individuel et général, où régnait leur discipline, où battait leur même cœur. Ruche extraordinaire, en effervescence ininterrompue, Saint-Lazare était en soi un monde, et pour Vincent "le monde", le sol fondamental auquel l'attachaient maintenant, l'enchaînaient tous les liens qu'il s'y était créés. Là, seulement, il se sentait lucide, en état d'être lui, de produire, de se bien porter de corps et d'âme, d'accomplir son destin. Il n'était capable d'aller ailleurs avec profit qu'en partant de ce port et à la condition d'y rentrer toujours, le plus tôt. C'était sa patrie. Il lui semblait parfois y être né, il comptait y mourir. Quand il revenait de province, accablé, presque aphone d'avoir cent fois prêché sous le ciel, par tous les temps, pour les pauvres gens de la campagne, ou bien après ses harassantes tournées d'hôpitaux, de prisons, de bagnes et de misère, pour retomber enfin à sa benoîte petite cellule aux murs de plâtre, à croisée de chambrette, il y recouvrait dans l'instant les forces, la santé, il y respirait un air meilleur et pour lui plus vivifiant que celui même des grands espaces qui n'était plus le sien, celui de sa préférence et de ses habitudes. De 1628 à 1660, pendant les trente-deux ans qu'il avait encore à "missionner", c'est là qu'il vécut, se propageant même immobilisé, c'est là que prirent leur source, ainsi que des ruisseaux appelés à devenir des torrents et des fleuves, les merveilles de charité qu'enfantait son abondant génie. Pour en conter l'histoire souvent difficile et longue, et les efforts, l'argent, la persévérance qu'ils avaient réclamés, et les splendides résultats qui finalement les couronnaient toujours, la place ici nous manquerait, et le temps. D'autres l'ont fait d'ailleurs avec la science et l'autorité nécessaires, si nombreux qu'ils composeraient à eux seuls une bibliothèque, et, cependant l'on n'oserait pas dire qu'ils ont épuisé le sujet. Vincent de Paul, après sa mort, est aussi intarissable que durant sa vie. Il continue à donner et à se donner. Nul n'est plus riche en bienfaits éternels que ce patron des pauvres. Quoi que vous lui preniez de ses leçons et de son exemple, vous ne le dépouillez pas, vous ne le ruinerez jamais. Dans la bure et les plis de sa généreuse existence, il restera toujours assez d'or et d'argent pour nourrir, instruire, et désaltérer ceux qui auront faim et soif de sa perfection, de sa protectrice sérénité. Sa mémoire est, dans le grand trésor moral et sublime de tous les saints, comme un de ces précieux et particuliers trésors d'ici-bas, conservé dans une basilique, parfois dans une simple chapelle dont il est la gloire, non seulement locale, mais répandue au point que l'on vient de très loin pour le voir et l'admirer. Ainsi de Vincent de Paul, trésor de France et de l'Église, ouvert à tous, à toute heure, et gratis. Mais, au lieu que son image soit chargée et étincelante de pierreries, on n'y voit que des inscriptions d'une grande et forte écriture, la sienne, celle de " Vincent de Paul, prebstre. " Et que disent-elles ?
"Confréries... Hôpitaux... Prisons... Galères... Paysans... Lépreux, Les pauvres fous... Paris... Province... Italie... Pologne... Espagne... Barbarie... Madagascar... Retraites... Sermons, Epîtres... La Charité : ses Filles, ses Dames. Les Vieillards, les enfants, les misères de Picardie, de Champagne et de Lorraine, les Tâches, les Conseils, les Charges, les Devoirs... les Hommes... Dieu... Ainsi soit-il. " C'est tout cela qui l'enchâsse et qui n'est qu'à lui. Voilà les diamants de son esprit, les perles de son amour, les rubis de son zèle.
Il a donc établi les Filles de la Charité, ou plutôt, dira-t-il, " Elles se sont faites ". Elles ont, depuis 1629, pris déjà forme et importance. Oh ! petit à petit ! Rien avec Vincent n'arrive en un jour, et d'ailleurs, voulut-il précipiter les choses qu'elles lui résisteraient. Elles et lui prennent leur temps.
Les débuts de l'œuvre avaient été si modestes qu'on appelait simplement d'abord les braves filles par leur petit nom de baptême en ajoutant celui de la paroisse où elles étaient affectées : Marguerite de Saint-Paul, Nicole de Saint-Laurent... sans que personne parût soupçonner, et elles surtout, qu'avec cette particule, et titrées ainsi par un saint du ciel, elles portaient, quoique anonymes, de plus beaux noms que la noblesse la plus haute, qu'elles formaient malgré elles, dans leur humilité, l'aristocratie de la vertu. En petit nombre, à l'origine, elles étaient adjointes aux "Dames de la Confrérie de Charité". Ces dernières, en effet, d'un recrutement qui n'était déjà pas facile, avaient cependant assez bien répondu à ce que l'on souhaitait d'elles, tant qu'il ne s'était agi que de faire flatteusement figure dans l'association, de distribuer des aumônes, et même d'aller visiter les pauvres. Mais quand il fallut, autrement que de la poche et en bonnes paroles, les secourir avec plus de prix, les soigner de toutes les façons, mettre la main et le nez à leur misère, on les trouva moins empressées. Les unes se dirent empêchées par leur situation, les autres n'en avaient pas le loisir, ou la santé, ou la pratique ; elles envoyaient à leur place leurs gens ou des étrangères bâcler la fâcheuse besogne, ce qui ne correspondait plus du tout à l'idée de Vincent. Les filles de la Charité lui permirent de combler cette lacune... Il fondait sur leur rôle et leur action les plus ardentes espérances. Chaque fois qu'il le pouvait en semaine, et sans faute tous les dimanches, il les réunissait autour de lui en cercle à Saint-Lazare, pour les entretenir, leur faire sa douce leçon. Ç'avait été, pour commencer, des esquisses de sermons très courts, très clairs, en peu de mots, un petit catéchisme de leurs devoirs, de leur vocation particulière et privilégiée de servantes des pauvres... et puis, au fur et à mesure que son affaire prenait corps et qu'il en voyait monter les avantages, les propos, plus poussés et développés, devinrent des conférences... Mais on regrette de n'avoir pas un mot moins professoral pour les qualifier, car c'était plutôt des causeries pleines de cordialité, d'affectueux bon sens, de cette tendresse paternelle et pénétrante qu'il mettait, dès qu'il ouvrait la bouche, à s'exprimer pour tous. Sa communication recelait une force divine. Ignorant et ennemi du moindre artifice oratoire, il atteignait, sans la chercher, une éloquence d'évangile. Ces causeries, il veillait à ce qu'elles ne fussent pas seulement de sa part un monologue, il s'ingéniait à y mêler ses filles qu'il connaissait toutes, et chacune d'elles, avec sa nature et ses moyens. Il les interrogeait, les interpellait soudain. " Voyons, vous, Brigitte de Saint-Jacques ?... " et toujours gentiment, avec cette amabilité fine et pure qui donne confiance, et même hardiesse de bon aloi aux plus fermées, aux plus timides, et invariablement, il était frappé, plus que cela, récompensé par la franchise et la liberté candide avec lesquelles, sans embarras, toutes lui répondaient allant même au-devant des questions, heureuses de se rapprocher ainsi de lui, d'être davantage ses Filles. Et telles en effet les voyons-nous, — depuis leur naissance, qu'elles lui doivent, -— marquées de son esprit et de son caractère, telles depuis demain trois siècles, elles se sont perpétuées, toutes semblables au temps héroïque où elles causaient avec M. Vincent. Leur charme irrésistible n'a pas fléchi, ni varié. Elles ont toujours cette loyauté, cette ouverture de visage, cette netteté de jugement, qui sont leur signe, ce je ne sais quoi de direct et de vif qui entre toutes les distingue. La sœur de Saint-Vincent de Paul n'est pas triste. En avez-vous jamais vu pleurer — du moins devant vous ? Non. Tout en elle est gai, d'une gaieté bien entendu sereine, enfantine et limpide, mais résolue et un peu peuple. Allure, geste, et ton, la danse et le tintement de ses clefs, le bruit de noix de son rosaire, la neige et les ailes de sa cornette, le clic-clac de sa galoche, son rire de récréation, son esprit naturel d'entrain, de décision, son accommodement instantané aux pires ennuis et aux plus grands maux, proclament comme en plein soleil et imposent la joie que Vincent leur ordonnait : d'où cette allégresse historique et cet air d'appétit qu'elles ont pour courir à la peine, ainsi qu'à un goûter.
Douze ans se passent pendant lesquels l'œuvre, allant en douceur son chemin, affirme son utilité. De règle et même de constitution, il n'y en a pas, du moins sur le papier. Les choses vont tout bonnement, à la grâce de Dieu, et à la surveillance aussi de M. Vincent, qui, pourtant, songe à fixer les statuts de l'Ordre auquel, selon sa prudence coutumière, il n'a pas voulu donner forme de loi avant que l'institution n'eût bien fourni ses preuves. La pratique d'abord, ensuite l'écriture. Il suit l'exemple de l'Église, qui toujours ne se décide à promulguer qu'après longue expérience. A présent celle-ci est faite, et au delà. Les Filles de la Charité ne suffisent plus à répondre à l'appel des confréries qui, de tous côtés, les réclament. En 1641, elles se vouent et se passionnent à deux œuvres nouvelles où seule leur intelligence était capable, avec leur amour, d'opérer des merveilles, celle des petites écoles pour les petits enfants, et des asiles. La charité a sa logique, sa force inhérente et ininterrompue d'expansion. Vous voyez comme tout cela se suit et procède, dirait-on, d'un ordre ancien pour s'accomplir en maturité, temps et lieu. C'est ce qui faisait la solidité de Vincent, donnait toujours raison au calme de sa foi, l'enfonçait dans sa patience, et aussi ne manquait pas bien souvent de le tourmenter, car l'enchaînement se glisse, et puis s'impose où qu'on aille et que l'on s'imagine se diriger à sa guise, à son pas, maître de son allure. Toujours il faut marcher et plus vite qu'on ne voudrait. Avancer est une loi humaine, et plus qu'humaine, et les meilleurs, les sages, les réfléchis qui ont pris, à l'écart des grandes avenues du monde, la route étroite et lente afin d'échapper à l'agitation, à la course aux folies, n'échappent pas à l'autre emportement qui leur est réservé. Ils ont leur course au devoir. Toutes les tentations ne sont pas du démon. Il y a aussi l'esprit malin du Bien qui, à chaque instant, vient assaillir ceux qu'il connaît, ses favoris dont il sait les scrupules, la pieuse timidité. Jusqu'à la vieillesse, au moment où pleins de jours et d'œuvres, saturés de privations, repus de sacrifices, ils seraient peut-être (car nous n'oserions les calomnier) enclins à dire que cela suffit à les combler, que d'ailleurs, ils n'ont plus, hélas, les moyens de grands desseins nouveaux qu'ils accompliraient mal, et qu'en tout leurs forces les trahiraient... c'est alors qu'apparaissant à leur côté, l'ange du dévouement les réveille et les gronde. — Mais non ! tu n'as pas fini ! Es-tu lâche ? As-tu peur ? As-tu perdu la vue ? Regarde donc ce qu'il te reste à faire. Tu crois avoir pensé à tout. Tu en as oublié ! Ecoute ce qui t'appelle. Rejoins ce qui t'attend. Penses-tu t'en détourner ? N'allègue pas ton âge, ta faiblesse. On n'est jamais trop vieux pour s'intéresser aux vieillards, ni trop cassé pour se baisser vers les enfants. Prolonge-toi par les premiers, rajeunis-toi par les seconds. Apporte aux douleurs ton sourire et ton apaisement, et toi-même, arrose-toi, rafraîchis-toi des pleurs que tu peux arrêter. "
Certes, Vincent n'avait pas besoin qu'on l'admonestât ; néanmoins, tous ces cris d'espoir, de détresse allaient le frapper, résonnaient en lui. Tout le possible d'aujourd'hui qu'était l'impossible d'hier, se dressait et le convoquait. " Mais, c'est vrai, — se reprochait-il, — ma conscience et ses voix ont raison ! Il n'y a rien de fait, pas la moitié, le quart de ce qu'il faudrait ! Tout manque ! On a manœuvré pour les pauvres des villes et de la campagne, on a les confréries d'hommes, de femmes, les Filles et les Dames de la Charité, oui, cela est bon, même excellent. Mais, après ? Tirerons-nous l'échelle ? Vais-je m'en aller, ou m'asseoir ? Les enfants sont pourvus d'écoles, d'asiles... J'entends. Mais, avant qu'y pouvoir entrer, faut-il au moins qu'ils entrent dans la vie, surtout ceux qui n'auront jamais de berceau, que l'on étouffe à peine sont-ils au jour, les innocents que l'on condamne à mort en les jetant par la fenêtre, en les balayant au fumier, en pâture aux rats, ou que tout nus, comme un paquet, on lance au tour, ou bien, horreur plus grande encore, auxquels des bourreaux qui sont souvent leur père, aplatissent la tête et déforment les membres, afin de s'en faire, une fois qu'ils sont ainsi des monstres de la nature, un stupéfiant et affreux gagne-pain... car cela, un soir, je l'ai vu, de mes yeux ! J'ai arraché à temps l'enfant des pinces du misérable ! et je l'ai porté presque inanimé rue Saint-Landry, à cette maison de la Couche, où on les reçoit. Mais qu'est-ce que c'est que cette maison ? Rien qui vaille, m'a-t-on dit. Il faudra me renseigner. Allons ! voilà encore une chose qui presse et menace !... Des enfants ! Est-ce qu'il n'y a pas là, miséricorde ! — et quoique j'aie juré désormais de me retenir, — une œuvre nouvelle et d'urgence ? Tant pis !... Non, tant mieux ! Nous la ferons ! Eh bien, et mes bons amis les forçats, qui me sont si chers, auxquels je dois tant, qui m'ont tant appris, vais-je les renoncer ? Pour les avoir, ça et là, et, bien moins que je n'eusse voulu, visités sur la coursie, et confortés vaille que vaille, suis-je quitte envers eux, envers leur corps meurtri, leur pauvre dos en sang et leur pauvre âme plus fouettée encore ? Mais non ! Mais non ! Il me souvient qu'à Marseille autrefois, à l'aspect de leur détresse, qui m'avait navré, je m'étais dit qu'un hôpital à eux, pour eux seuls, leur serait bien utile, et puis... cela a coulé comme l'eau sous le Pont-Neuf, et ils m'attendent ! Ah ! ça, où ai-je la tête... et le cœur ? Vite l'hôpital ! La première pierre ! Avec ce temps que l'on prend pour bâtir, en verrai-je jamais le toit ? Peu importe ! Aux fondations ! Le toit, si je n'y suis plus, je le verrai d'en haut ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Voilà que par surcroît mille autres visions m'assiègent, que des lumières soudain m'illuminent ! Par exemple, toutes ces souffrances des paysans qui sont inimaginables, et qu'on ne saurait, tant il y en a, et de si hideuses, exposer par la parole, il faudrait en faire des relations, où on les peindrait crûment, sans reculer !... Et, j'y songe, si on les imprimait ? Et qu'on les vendît ? qu'on les fît crier à la porte des églises, sur les places, dans les marchés ? Oh ! Est-ce que cela n'irait pas tout droit au cœur des gens pour leur arracher l'aumône des poches ? Evidemment. C'est une idée qu'on ne peut repousser. Et puis... et puis... vraiment tout m'arrive à la fois... me déborde... Mais qu'y faire ? Les pauvres de la campagnes encore ! Il m'est revenu que, même par nos secours, si grande qu'en soit la dépense, ils sont mal nourris. C'est qu'on ne sait pas s'y prendre. Alors, gaspillage, et nul n'en profite. Le remède ? Ah ! je l'aperçois seulement aujourd'hui, à cette minute. Il faudrait surtout des potages, et pour les potages, j'ai envie de prier mes Dames de me rédiger une bonne instruction sur la façon de les composer en beurre, pain, graisse, légumes, avec prix de tout, et je voudrais que cela ne revînt pas à plus de cent sols par cent personnes, même en cette année où le blé est cher ! — Et que de reste encore ? que de reste en retard ! Des semences, qu'il serait précieux de pouvoir distribuer aux laboureurs pour remettre en état leurs champs ravagés par les guerres ! Et la honte des sépultures qui ne se font pas et qui traînent jusqu'à empoisonner l'air et amener la peste ! J'ai là-dessus dans un coin de cerveau un plan de compagnies spéciales dont le nom même est trouvé, les aéreux (d'aérer), qui seraient chargés d'enterrer les morts, et de m'ôter vite les immondices. Triste travail sans doute, et pour lequel s'offriraient peu de clients. Mais, à leur défaut, n'ai-je pas toujours mes missionnaires, et, au besoin, mes Filles, qui seraient tous trop heureux de me donner un coup de main ? Et pourtant, avec tous les voyages qu'ils ont à faire dans les provinces dévastées, à Toul, Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-Duc, Saint-Mihiel, Pont-à-Mousson, où je les envoie porter des secours, ils sont surmenés. Quel que soit leur courage, peuvent-ils être partout à la fois ? Ils y mourront ! Sans compter que la Picardie aurait grand besoin aussi de leur visite ! Alors ? Alors ? Et je voudrais également... je voudrais... Seigneur ! Ah ! Seigneur ! ne m'en montrez plus ! vous me désolez ! ou plutôt, si ! pardon ! montrez-m'en, montrez-m'en toujours !... "
Pendant plus d'un quart de siècle ces pensées, mises en branle comme par un sonneur, carillonnent en lui. Il en était assourdi et béat. " Oh ! mes cloches ! mes cloches ! " s'écriait-il au concert de ces suggestions, de ces projets impératifs qui le heurtaient avec un mordant de tocsin. Et tout cela, pourtant, dont il avait au même degré le désir et la crainte, il l'exécuta, il le put, oui... Toutes ces entreprises, et combien d'autres que j'oublie ou ne puis énumérer, vinrent à leur heure, et où il le fallait, déposer le remède, aveugler la voie d'eau, apporter le salut. Comment ? Par quels moyens secrets, mystérieux ?
Ne le lui demandez pas. Il vous répondrait par son refrain : " Tout bonnement, tout simplement. Il n'y la pas là de magie. " Mais si, au lieu de le croire, on observe, en dehors de l'importance des œuvres fournies et de leur quantité, les conditions spéciales dans lesquelles Vincent dut les mener et le faire aboutir, on reste émerveillé en se disant qu'en effet il n'y a pas magie, mais bel et bien miracle. Essayons de nous représenter les choses dans leur réalité.

 SAINT-LAZARE

Le cadre d'abord. Ce lieu n'avait en rien, à l'époque, la terrible et incurable renommée qu'il a gagnée depuis. Il n'inspirait ni épouvante ni dégoût. Il fallut plus tard la Terreur pour lui donner la consécration du crime et du martyre, et que ses vieux murs devinssent, dans la paix corrompue qui succède aux déluges, une prison grise de filles, coupables ou malades, pour lui infliger cette déchéance, ce caractère de sinistre et poignante mélancolie qui en fait de nos jours un purgatoire, où cependant préside et sourit la Bonté.
Mais quand Vincent, avec la phalange de ses prêtres, eut franchement pris possession de la vieille léproserie ne renfermant plus un seul lépreux, elle devint presque aussitôt un des endroits les plus fréquentés et les plus fameux de Paris et de France. Pour tous les professionnels de la religion et aussi pour les laïques, observant ses lois, elle fut le lieu de rendez-vous quotidien, et pourrait-on dire à la mode, à la sainte mode, où la règle et le bon ton de la piété commandaient de se retrouver, quelque chose comme l'était, pour la promenade et les belles manières, la place Royale. D'autres arcades. On y affluait. Dans le quartier, il était facile de reconnaître à leur air le nombre et la qualité des gens qui s'y dirigeaient ou qui en venaient ; et, la porte franchie (les portes, car une seule n'eût pas été suffisante, et elle en comptait plusieurs), on entrait dans le mouvement et l'activité d'une immense ruche. On y était pris, entraîné ! Activité silencieuse, ou du moins sans tapage, mouvement qui, sans doute, avec ses libertés, ses confusions et ses incohérences éclatant à plus d'un signe, mais, d'une façon générale, assez ordonné, bien conduit. La plupart de ceux que l'on croisait — prompts ou lents — savaient le chemin. Galeries, corridors, grands et petits couloirs, tous les détails de ce dédale à plusieurs étages qu'enchevêtrait, des caves aux greniers, la formidable construction de Saint-Lazare, étaient leur facile paroisse. Ils y circulaient, les yeux fermés, ou tout comme, dans les parties mal éclairées, à moitié sombres, tandis que dans d'autres, où le pas se faisait plus vif, le soleil, versé à flots par les hautes croisées, coulait sur les carrelages qu'il avait l'air, ainsi qu'à grande eau, de laver à grande lumière.
Tout affectait de vastes proportions. Rien de mesquin, ni d'étouffé. Où que l'on débouchât, c'était sur des perspectives profondes de quarante, cinquante mètres et plus, bordées d'un bout à l'autre de portes si rapprochées et si nombreuses que l'on était las à l'idée de les compter autant que de les ouvrir. Qu'il y en avait donc ! et de fenêtres !... Des centaines ! Peut-être mille ? davantage ? Elles y sont toujours. Et les escaliers ! même chose, même conception de robuste et de monumental à braver le temps ; des escaliers composés, et bâtis pour être montés et descendus autant de fois qu'on veut, durant des éternités, des escaliers larges, carrés, à marches inusables, à paliers qui feraient des chambres, à balustres de chêne aussi nobles et gras que ceux de pierre aux balcons du Louvre et aux orgueilleux hôtels du Malais, avec des " mains-courantes " grosses comme le bras où la prise des paumes achevée en caresse avait à la longue produit le poli de l'agate. Par ces galeries et ces escaliers faites aller et venir en tous sens, d'abord la multitude des différentes gens attachés à la maison, ceux de l'oratoire et du réfectoire, de l'office et de l'infirmerie, le barbier et le sacristain, l'apothicaire et le tailleur, les frères lais, les servantes et les porteurs d'eau, de bois, de linge, de vaisselle, affectés chacun à son parcours, toujours le même, au petit voyage régulier de sa tâche. Puis, au-dessus de cette fourmilière et s'en distinguant, bien qu'y étant mêlés, voyez les prêtres de la Mission, de toutes les Missions dont Saint-Lazare est à présent le berceau toujours en rumeur, le foyer, le dépôt, la retraite..., le point de tous les départs et celui de tous les retours. Cependant, les confréries non seulement d'hommes mais de femmes dont Vincent a réalisé et multiplié les effectifs et dont les directeurs à tout instant débarqués là, et y séjournant entre deux étapes, viennent faire au maître leur rapport ou lui demander l'ordre qui va les relancer à de nouveaux buts... vous pensez bien qu'elles ne peuvent plus constituer à présent la seule population de l'édifice universel où rappliquent, de tous les points de la carte catholique, tant de désirs, d'intérêts, de besoins ? Vincent n'appartient plus exclusivement, comme au début de son apostolat, aux œuvres siennes sorties de ses entrailles. Avec le temps, d'ailleurs, et l'engrenage des nécessités, ces œuvres-là, accrues d'année en année, et augmentées de leurs filiales, sont devenues si nombreuses que c'est avec la plus grande peine qu'il arrive encore à les dominer... et voilà qu'il lui faut désormais considérer et accueillir d'autres œuvres étrangères, nées en dehors de lui, mais qui lui sont soumises, qu'en tremblant on lui apporte parfois nées viables, mais parfois aussi bien faibles et bien malades, n'attendant plus que de lui la vie qu'il n'a pas le cœur de leur refuser !
Vous vous expliquez dès lors la présence envahissante et continuelle de ce monde n'étant pas manifestement " de la maison " et dont vous seriez en droit de dire : " Qui sont-ils ? Que viennent-ils faire ? "
Maintenant vous le savez. Il y avait là de tout : habits et coiffes de tous les modèles, moines prêcheurs ou mendiants, laboureurs maigres, rasés, et colosses barbus, capucins de tous les climats, du Nord et du Midi, pénitents blancs, bleus, noirs, à chaperon, à calotte, à cagoule, frocs de tous les bruns, serges et laines de toutes les coupes, de toutes les couleurs, Sœurs de tous les Ordres, voltigeant autour de leur abbesse, ou déléguées par l'hospice et le cloître : hommes, femmes d'église, accourus de bien loin, ne se connaissant pas la veille, et malgré cela apparentés aussitôt dans la différence originelle et voisine des ceintures, des scapulaires, des cordons, des croix, des cœurs, des Agnus Dei, des os et des têtes de mort les singularisant. Une petite Babel où l'on entendait parler toutes les langues, traduites en latin quand il le fallait ; des pèlerins basanés, tout poudreux d'Espagne et d'Italie, à bourdon, à coquilles, à peau d'orange et de terracotta, qui avaient fait des cent lieues pour contempler seulement cinq minutes et toucher le saint, et puis s'en retourner. Par les corridors ils erraient, dévorés d'espérance, ou bien s'échouaient dans un coin d'ombre, harassés et ravis, comme au quai d'un havre. Aurait-on osé les chasser ? Tous pourtant ne dégageaient pas la sécurité. Des besaciers aux yeux de loup, à la poitrine et au front tatoués de signes cabalistiques, crispaient leurs doigts, comme sur un poignard, au crucifix qu'ils tenaient mal, par en haut. Mais pas davantage on ne les inquiétait. C'était tout de même, quoi qu'ils fussent, des pauvres, des misérables, les chemineaux de la détresse. Et, qui savait ? peut-être quelque bandit en voie de repentance ? ou un ancien galérien ? Ne pouvait-il pas quelquefois, libéré ou évadé, en venir un qui, se souvenant de son aumônier, en aurait eu la nostalgie ? Ah ! Seigneur ! celui-là surtout, comme il eût été certain d'être reçu à bras ouverts !
Si vous alliez en bas, vers les cuisines, vous vous heurtiez aux fournisseurs de viande et de légumes, aux vinaigriers, aux filles de l'office ; et dehors, aux portes donnant sur la rue, s'allongeaient des queues de meurt-de-faim, attendant qu'on vînt remplir leurs petits pots de rogatons, de soupe chaude. Au-dessus alors, et partout, un autre monde, où se confondaient tous les mondes, foule variant à chaque saison, selon la circonstance et l'heure.

 LES GRANDS MARDIS ET LES RETRAITES

Quand Vincent, à l'instigation de son ami M. Olier, le futur fondateur de Saint-Sulpice, réunit une fois la semaine à Saint-Lazare, les ordinands pour les garder, les mijoter dans la ferveur, ces conférences du mardi furent aussitôt suivies par un si grand nombre de prêtres que Saint-Lazare en regorgeait. Tous voulaient en être, et comme cela était impossible, il fallait choisir dans la foule des aspirants. Parmi ces élus, ce jeune homme blond, coloré, au teint de Bourguignon, qui là-bas, sous la draperie d'un rideau, écoute Vincent avec avidité, il s'appelle Bossuet. Quel maître ! et quel élève ! Les leçons ont un tel retentissement que le cardinal de Richelieu, toujours un peu jaloux du bruit qu'il ne fait pas, en prend de l'ombrage, il désire voir " cette célébrité ", il se fait éclairer par elle et reste si ravi qu'il déclare un instant après à la duchesse d'Aiguillon : " J'avais déjà une grande idée de M. Vincent, mais je le regarde comme un tout autre homme depuis notre entretien. " Fallait-il la séductrice modestie de l'aumônier en ses simples hardes pour conquérir la fastueuse et jalouse Eminence ! Mais qui n'eut-il pas vaincu par la douceur, la clarté de sa foi ? Sous les dehors de la faiblesse et du désarmement, il portait en lui le triomphe.
Aux conférences du mardi qui venaient de recevoir l'approbation — nous allions dire l'absolution du grand inquisiteur — il ajoute, tranquillisé, des retraites destinées uniquement, dans sa pensée premières, à ses prêtres qu'il couve, car c'est leur bien, leur intérêt qui suscitent toujours son initiative. Si, après, d'autres, désireux de recueillir à leur tour une part de bienfait, en profitent, tant mieux ! Vincent n'y voit pas de mal. Il s'en réjouit et y aide. Quand une source est découverte, on peut toujours, après qu'on l'a captée pour soi, permettre aux autres d'y boire. La plupart des œuvres de notre Sourcier ont commencé ainsi. Leur extension sociale n'a été qu'une suite et un complément logiques et nécessaires, même quand on ne les avait pas soupçonnés, et qui n'eussent en tout cas jamais atteint l'importance qui nous étonne, si l'œuvre n'avait pas été conçue dans un esprit spécial et rigoureux semblant d'abord la limiter.
Les retraites furent à peine innovées qu'elles prirent, presque malgré Vincent, une ampleur extraordinaire. Ce fut bien autre chose que ce que l'on avait vu jusqu'ici ! Une traînée de poudre et une explosion. Une mode et une folie. Mode et folie quasi sacrées, n'ayant rien de profane, où n'entrait aucun élément impur, mais d'une poussée si brusque et si forte que tous ceux qui y participaient, acteurs et auditeurs, en étaient comme étourdis, sauf celui qui l'avait créée, que rien ne dérangeait, chez qui toute agitation générale accroissait la sérénité.
C'est alors qu'apparut à Saint-Lazare une foule effarante, foule composée de gens que l'on n'aurait jamais cru y voir et qui n'avaient cependant nullement l'air surpris de s'y rencontrer, encore moins de s'y coudoyer dans une promiscuité qu'ils n'eussent pas ailleurs tolérée un instant. " Sur les bancs du même réfectoire, se pressèrent du jour au lendemain, côte à côte et sans embarras, jeunes et vieux, clercs et laïques, docteurs de Sorbonne et illettrés, nobles, manants, ouvriers, magistrats, mondains et solitaires, pages et chevaliers, les valets au rang de leurs maîtres, " toutes les classes de la société représentées et mêlées en un rapprochement qui dans la vie courante ne se faisait nulle part, même à l'église, cette maison commune. Tous ces fidèles, pendant la durée de leur réclusion volontaire, étant tenus de manger et de coucher au lieu de la retraite, on imagine le bouillonnement et la fièvre qui en résultaient du haut en bas de l'immense maison, ainsi surpeuplée.
Sans doute il devait y avoir — et encore n'en sommes-nous pas sûrs — pour certains, sinon pour beaucoup, des dispenses de se soumettre au moins à l'obligation du coucher ; mais, loin de chercher à éviter surtout celle-là, on semblait y tenir. Elle plaisait. Plus que celle des repas, elle faisait partie du programme de pénitence auquel on était si ardent et si joyeux de se plier. D'où manque de place, avec des chambres toujours remplies, et même occupées souvent par plusieurs. On avait dû établir des dortoirs sans arriver encore à loger tous ceux qui se présentaient. En dehors du profit moral, difficile à contester, en tirait-on du moins un bénéfice matériel assez sérieux pour dédommager de la dépense et des difficultés ? Non. Si l'on excepte les fortunés qui, là comme en tout, avaient la main ouverte et payaient pour Dieu " triples guides ", les autres ne donnaient que peu, ou rien, de sorte qu'au point de vue pratique, on pouvait trouver que Vincent ne faisait pas une excellente affaire. Mais cela pèse-t-il dès qu'il s'agit du bien à effectuer et des âmes à enrichir ? Notre aumônier n'en avait point souci. Parfois, devant la charge qui menaçait de devenir trop lourde, on lui conseillait de renoncer. Autant l'engager à ne plus croire. Son apparente imprévoyance était chez lui l'effet d'une certitude éprouvée.
Comme la plupart des grandes entreprises religieuses qui, parties de rien et conduites avec les ressources les plus modiques et les plus irrégulières, ont cependant fait à petits pas la conquête du monde, les œuvres de ce créateur magistral, pourtant si sage, si réfléchi, vivaient presque au jour le jour, et, non seulement vivaient, mais duraient, prospéraient, s'étendaient, sans que l'on fût assuré d'être sorti des embarras qui les entravaient à tout moment au risque de les compromettre ! On eût dit que la précarité de leurs ressources était la condition de leur succès. Un autre que Vincent, même solide, y eût perdu la tête. Lui, non. Au contraire, il n'était jamais si paisible et si avisé qu'aux instants où ça allait mal où tous désespéraient. Et quel étrange réparateur, alors, d'une situation ! L'étonnante et splendide façon qu'il vous avait, devant le danger, de le conjurer ! Vous pensez que peut-être il allait chercher " à faire machine en arrière ", à se réduire, à rogner, lésiner, pris tout à coup d'une fièvre d'économie d'ailleurs bien inutile ? Allons donc ! Il redoublait de générosité dans le secours, de hardiesse dans la dépense. " Dieu rendra ! Dieu paiera ! " Ses missionnaires s'inquiètent. — Mon Père, on reçoit beaucoup trop de retraitants gratis. — Pro Deo ! Justement, mon Frère. C'est qu'ils veulent tous se sauver. — Le procureur lui arrive, éperdu. — Monsieur, je n'ai plus un sou pour demain ! — Plus un sou ? Oh ! monsieur, la bonne nouvelle ! Dieu soit béni ! C'est lui maintenant le procureur. Il procurera. Et bien mieux que vous et moi ! Retournez à votre bureau ! " Un jour, cependant, ébranlé par les remontrances de ses confrères qui se plaignent de la facilité avec laquelle on admet, pour lui obéir, tous ceux qui se présentent : — " Eh bien, aujourd'hui, tenez, c'est moi qui ferai le portier ! Oui, je me charge de recevoir moi-même ces retraitants et d'en faire le choix ! " Or, jamais tant de monde ne fut reçu, et bien reçu, que ce jour-là. " Que voulez-vous ! Je n'ai pas su prendre sur moi de renvoyer personne ! — Eh bien, en attendant, monsieur, déclare un bon frère aux abois, plus une chambre disponible ! — Mais si mon Frère, la mienne. Donnez-la ! "
Et le lendemain, comme toujours, l'argent tombait du ciel, en quantité souvent inespérée ! Plus qu'il ne fallait. On en avait de trop. — " Vous voyez bien ? " Vincent riait. Pour un peu, il eût dit : " Assez ! mon Dieu ! Soyez raisonnable ! Cela suffit ! "
L'affluence aux retraites était telle qu'en moyenne plus de huit cents personnes s'y entassaient chaque fois, sans que ce mouvement se ralentît. La suivante paraissait toujours avoir plus d'éclat et de fruit que celle qui l'avait précédée. Elles gardaient successivement leurs fidèles, accrus de nouveaux, et tout en conservant leur utile mélange, elles gagnaient encore en qualité. " Il n'y avait pas, dans Paris, un ecclésiastique de mérite qui n'en voulût être. Ni un homme de distinction ". Bossuet, qui d'abord simple ordinand n'avait fait qu'écouter, montait bientôt là dans sa première chaire, y essayait sa voix devant les gens du monde et déjà du plus grand. Fléchier ne trouvait pas en son temps de plus flatteur hommage à rendre au clergé de France que d'en attribuer à celui sous les yeux duquel il s'était formé " la splendeur et la gloire ".
Mais quand, après les derniers mots du sermon de clôture, la retraite avait pris fin, que tous ses membres, les uns dans la hâte de vite emporter le trésor acquis, les autres dans le regret de ne pas pouvoir le doubler, étaient rentrés chez eux, Vincent trouvait-il au moins dans la maison désencombrée un peu de repos ? Non. Elle ne tombait pas pour cela en sommeil et n'était jamais entièrement calme. En dehors des jours d'exceptionnelle affluence, le mouvement normal de la vie avait assez de quoi la remplir, l'animer et occuper Vincent au delà des forces humaines.
Les femmes, qui avaient dû, pendant ces périodes réservées aux hommes être tenues à l'écart et s'étaient vues ainsi privées de leur Père aimé, venaient en foule à leur tour, impatientes de rattraper auprès de lui le temps qu'elles croyaient perdu. Et ce n'était pas que de la petite pratique, du fretin, mais de la noblesse et la plus exigeante, grandes dames déchaînées toutes, pour une confession, une communion, des difficultés de famille, mille tourbillons de conscience et de scrupules, voire d'intérêts... pour les raisons les plus sérieuses, comme pour les plus futiles. Ne fallait-il pas les satisfaire et sans partialité, non seulement les haut situées, auxquelles il eût été mauvais de laisser croire, si on n'avait bien accueilli qu'elles, que le prestige de leur rang en était la cause, mais aussi et avec la même attention, les autres, " les mal nées " qui, souvent, vivaient le mieux ? A toutes, Vincent témoignait une si égale complaisance que les plus indiscrètes se fatiguaient davantage à lui parler que lui à les entendre.
Il se plaisait à voir dans les meilleures, les remplaçantes des disparues, ces dames de Gondi, de Maignelais, et d'autres encore qui avaient été ses amies spirituelles d'élection, dont il avait longuement assisté les belles âmes ; et pour des raisons d'un ordre différent, il éprouvait une semblable joie à pratiquer de plus simples personnes, à soutenir une drapière. Il ne pouvait risquer un pas hors de sa chambre. On le guettait, on le traquait. — " Où est-il ? L'avez-vous vu ? " Il devait parfois se cacher. Enfin, on l'apercevait ! Un seul cri : " Le voilà ! " Des portes qui claquent, des gens qui courent, se bousculent, qui s'agenouillent, pleurent. On se presse, on s'écarte. Et puis l'assaut. C'est à qui l'approchera le plus, qui prendra les mains pour les toucher, les serrer, les baiser. Il les retire, attendri et confus. " Allons ! allons ! Voulez-vous bien... " Alors on le délivre... un peu, pour le contempler. Quoi ? Pas plus grand que ça ? Pas plus imposant ? C'est cela, M. Vincent ? ce petit homme court, et déjà tassé, au poil dru, aux pieds de roulier, qui d'une bouche édentée sourit dans son menton blanc et ses pommettes de vieille nourrice ? — Oui, c'est lui ! Mais qu'il est beau ! comme un pauvre et un paysan qui seraient à la fois un Vénérable du ruisseau et un Saint du sillon...
Affable, il se dépensait, voulant être à tous à la même minute, et tout conspirait à l'en empêcher. C'était un ordre qu'on venait lui prendre, un conseil lui demander, une permission lui arracher, une adresse, un nom, une certaine clef dont on avait besoin, une nouvelle qui ne pouvait se dire qu'à l'oreille toutes les visites inattendues, étranges souvent, pressantes toujours, de saintes personnes qui, travaillant " comme des fées ", lui avaient brodé une bourse, une chasuble, ou qui gémissaient là, dans la pièce voisine, en train de déplier des rochets de dentelle. Ah ! tous ces cadeaux ! Il avait beau ne pas les aimer, les défendre, il n'y échappait pas. Du matin au soir, il en recevait, de Paris, de province et de l'étranger, objets de prix ou sans valeur, des images de piété, des scapulaires, des médailles, des cierges, un tas de petites choses touchantes que de pauvres gens lui apportaient en accomplissement d'un vœu ou en souvenir de leur pays... jusqu'à des dons en nature emplissant des corbeilles. Vincent prenait tout et ne gardait rien. Quand c'était des fleurs : " Qu'on les arrose, et qu'on les mette à la chapelle. " Des fruits : " Voilà mon dessert des malades ! " Du pain : " Qu'on le donne vite aux pauvres pendant qu'il est frais. " Des œufs, du lait : " Aux Enfants-Trouvés. " Il y avait une chambre pleine de ces offrandes renouvelées sans cesse. Et que d'autres dérangements pour tous les porteurs de poudres, de sachets, d'élixirs, d'herbes et d'eaux, " qui guérissaient toutes les maladies " de rebouteux " qui sûrement retireraient à M. Vincent ses douleurs, sa boiterie ! " Et puis, tout à coup, un homme en sueur, botté, crotté jusqu'aux yeux. " Que veut celui-là ? — Monsieur, dit le portier, c'est un courrier de Lorraine. — De Lorraine ! Ah ! venez ! venez ! mon ami !... " Il lui fait signe. Mais le portier le tire par la manche. — " Quoi encore ? — Monsieur, c'est aussi ce duc, vous savez bien ? qui est déjà venu deux fois, et qui se morfond à côté. — Je n'y suis pas... Oh ! mais ! est-ce lui qui cogne ainsi, à la porte, à coups de pied ? — Oh ! non, monsieur ! là, c'est un pauvre fou, que j'ai enfermé, qui dit qu'il est le Pape et qui se fâche de ne pas vous voir. — Un fou ! C'est Dieu qui l'envoie ! Tout de suite, après le courrier de Lorraine, je le verrai. Avant le duc. "
Vous imaginez ainsi Saint-Lazare, en continuelle gestation et production de vie pullulante, fourmilière humaine dont Vincent était la tête et le cœur, le roi. Aux innombrables travaux et soucis que lui imposait un pareil ministère, ajoutez les voyages qui l'emportaient d'un élan partout où il sentait sa présence utile, en cette Lorraine qui lui était si chère, aux Trois-Évêchés, en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne, en Picardie, dans n'importe laquelle de ces malheureuses contrées, pillées, repillées, rongées comme des os, ravagées à un point dont on ne pouvait se faire une idée que sur place, au milieu de leurs boues, de leur écroulement. Or, Vincent y était allé. Les horreurs de la guerre, il les connaissait, aussi bien que Callot. Comme lui, s'il avait eu son talent, sa main, il aurait su les rendre, et cependant, quoique incapable de la peinture que nous en a poussée leur rigoureux copiste, il les possédait peut-être encore mieux que lui, car, en plus de la misère extérieure attrapée vive par l'homme d'art, heureux de l'étaler, il avait touché, lui le prêtre, et approfondi l'intérieure. Au delà des plaies et tortures du corps, des incendies de toits, des calamités de murailles, il avait vu et sondé les blessures des cœurs, des âmes martyrisées... et il en gardait des " planches " mordues par un burin plus cruel que celui du graveur. Ces autres estampes, dont il était seul à subir la vision, saignaient et se convulsaient dans sa pensée, s'y imprimaient en des cahiers plus douloureux que " la suite " des pendaisons et des estrapades. A peine en avait-il quitté le foyer toujours fumant qu'elles continuaient à le navrer : mais en même temps qu'il priait Dieu de ressusciter les bonnes terres de France, il le suppliait aussi, dans sa mansuétude sublime, pour le rachat de ceux qui les avaient tuées.
Après les innocents il songeait aux coupables. Il n'oubliait personne. Ces hordes de bandits, Croates, Bohémiens, Hongrois, Suédois, Italiens, la fleur des armées mercenaires, et ces condottieri casqués et couronnés, grands seigneurs du désastre, les Piccolimini, les Wallenstein, les Mansfeld et autres qui les traînaient sous les vautours et griffons de leurs étendards, tous — les chefs et les soldats — excitaient également la compassion de Vincent et provoquaient sa générosité. Il souhaitait leur repentir, afin que Dieu leur donnât son pardon. Il voulait la grâce de tous, même celle des bourreaux, la seule digne, à ses yeux de récompenser les victimes.

 SA VIEILLESSE

Cependant, malgré le nombre des jours dont l'infatigable vivant augmentait le plus qu'il pouvait la longueur en prenant sur ses nuits, les années si remplies d'ouvrage avaient passé vite, trop vite au gré de Vincent qui s'en étonnait et s'en alarmait... car la vieillesse était venue. Il n'avait rien changé pour elle à son humeur et à ses habitudes. Plutôt que de se restreindre, il tâchait à se prodiguer. Son règlement était le même.
Au bout d'une de ces grandes galeries, momentanément désertes et impressionnantes de silence, à l'heure où va poindre l'aube, poussez cette petite porte basse, jamais fermée à clef, qui s'ouvre presque sans qu'on y touche, et entrez. Est-ce une cellule ou un cachot ? Les deux méchantes chaises, la table de bois, la paillasse sans draps, à même le sol carrelé, sentent la prison ; et les quelques images de piété collées sur le plâtre, autour d'un crucifix pendu à un clou, pourraient bien prouver la cellule. En tout cas quelqu'un l'habite : un homme. Etendu là, dans ce coin, et qui dort contre le mur. Un pauvre dos rond. Il a l'air assommé de fatigue... Et même... un homme âgé, et de basse condition, à remarquer son crâne de paysan, les rides de sa nuque, la grosse toile de sa chemise. Un domestique.
Mais il ne dort pas ? Il parle, tout bas, tout seul... A qui parle-t-il ? Que dit-il ? On ne saisit pas bien. Il chuchote, avec lassitude. Même, des soupirs lui échappent. Serait-il malade ? A-t-il du chagrin ? Peut-être les deux ? Enfin, c'est un homme qui souffre. Et tout à coup il se retourne, il voit le jour qui vient à lui... C'est Vincent ! Tout s'explique. Il souffrait en effet, mais sans se plaindre. Il priait. Tout à coup il prête l'oreille... et quatre heures tombent d'une horloge... quatre heures qu'une autre horloge, et une autre encore récitent... On dirait les litanies du jour qui se réveille. L'homme, assis, recueille les sons où il entend des voix. Mais comment n'a-t-il pas déjà bondi hors du lit ? Pourquoi cette paresse ? Qu'attend-il pour se lever ? Il attend qu'il le puisse. Il s'arrache enfin du grabat tellement douloureux que, s'il lui était permis de s'écouter, il y resterait, par plaisir, pour y souffrir encore... Et le voilà debout, pliant sur ses maigres jambes d'anachorète, qui craquent. En quel état sont-elles ! pitié de Dieu ! Tordues, déformées, marbrées de vieillesse, ulcérées de plaies par les fers qu'il a portés, d'abord autrefois esclave en Barbarie, et ceux qu'il s'est fait river aux chevilles plus tard, à Marseille, en prenant la place de ce forçat qu'il voulait libérer. Elles ont tant de peine à le soutenir qu'il chancelle. Il doit s'appuyer au mur. La sueur l'inonde et mouille ses pieds nus, gonflés, cordés de grosses veines, tuméfiés par plus de cinquante ans de marche. Il se consolide pourtant, petit à petit. La machine se dérouille et recommence à jouer ; il remet ses noirs bas de laine, les lourds souliers de fatigue encore poudreux de la veille, il réendosse, après l'avoir pieusement décroché ainsi qu'une étole, l'habit usé, reprisé, qui fait toute sa garde-robe ; et recoiffé, un matin de plus, de la calotte légendaire emboîtant son vieux front, il repart, pour " sa journée ". Si lourde qu'elle va être, faites, Seigneur, qu'elle lui soit légère !
A peine hors de sa cellule, au champ des galeries il retrouve ses jambes. Les escaliers le rajeunissent, il en descend, et parfois deux par deux, les marches, comme un galopin, et il va droit à la chapelle où il arrive toujours le premier, avant la flamme des cierges, pour l'oraison dominicale. Une heure, immobile, à genoux. Ainsi le veut l'oraison. Elle est pour lui, d'ailleurs, le premier pain, le déjeuner, l'incessant repas où son âme, avec appétit, s'alimente et reprend des forces. Après, il se confesse. — Tous les jours ? Lui ? — Tous les jours, tant il a le souci d'être immaculé. Et il dit sa messe. Acte capital, flamboyant. Dès qu'il touche l'autel il quitte la terre : il n'est plus de ce monde, il ne voit plus rien ni personne que Dieu. Il ne se voit même plus lui, Vincent. Mais les autres, venus pour s'assurer le privilège de cette messe unique et merveilleuse, sont remués par l'émotion surhumaine qui l'envahit et le transfigurent, ils se sentent, comme lui, éclairés, pénétrés des rayons qu'il attire, ils reçoivent le reflet des faveurs qu'il obtient, ils profitent de lui dans le ravissement. Cette félicité de la messe est pour Vincent si grande qu'il tient souvent à la prolonger. Il lui en faut une seconde ; mais celle-ci, au lieu de la dire il la sert, en humilité, enfant de chœur aux cheveux blancs. La main qui levait le calice agite la sonnette. Est-ce tout ? Non. La chapelle est prenante ; elle charme Vincent, elle est sa crèche. Il y reste deux, trois, quatre heures à prier, à s'élancer jusqu'à ces plateaux de détachement, à ces pics immatériels et fondants sous les pieds, où l'on commence à ressentir dans un essai d'envol la fraîcheur inconnue... Qu'est-ce alors que le temps ? Il ne compte pas. Il ne pèse pas. Moissonneur prompt comme un archange avec la faux de ses ailes..., il plane et glisse aussi comme un duvet, dans le bleu de l'éther.
Mais la vie active tire l'homme en béatitude et l'oblige à lui céder. Vincent remonte à sa chambre. Avec la pesanteur voulue et toujours dans l'esprit d'un agenouillement il se bloque à sa table, à son établi de bois taché d'encre, entaillé comme une planche à pain et poli par ses manches, la table inspiratrice où il a tant bâti. Là il travaille, écrit, compulse les dossiers, revise des rapports, dresse des " états ", appuie une supplique, implore une grâce, accorde des secours... épluche des comptes. Encore des heures qui s'empilent. Les registres de grand format, les rames de papier à filigrane royal ou marquées dans la pâte du chiffre du Christ comme les hosties, se couvrent de sa diligente et robuste écriture. Insensible à la chaleur, au froid, toujours vêtu de même l'hiver et l'été, il ne prend aucune précaution, les pieds, sur les carreaux sans tapis, la tête dans les courants d'air qui le soir soufflent sa chandelle. Et puis on frappe ; et, comme tout à l'heure on l'a arraché de son prie-Dieu, on l'ôte à présent de sa table. Il doit inspecter la maison, y accomplir du haut en bas sa tournée générale. Il redevient la proie des escaliers, l'arpenteur des corridors. Qu'il en a fait des pas, durant sa vie, dans ce labyrinthe ! Cela représente des lieues et des lieues... Autant que de Paris à Rome... où là aussi, chaque jour, le mène ce même chemin. D'étage en étage il est happé. Des petits garçons, pourpres de plaisir, un compliment roulé à la main ; des fillettes, toutes frémissantes du cantique à entonner ; des mères lui apportant sur leurs bras des enfants qui gigotent pour qu'il les bénisse ; des malades, qui, effondrés sur une marche, attendent de lui la guérison ou bien qui, endormis, la rêvent ; des paralytiques barrés sur des civières et dont les deux yeux épuisés sont, dans tout leur corps, le seul point qui remue et chavire. Et puis des chiens de la maison, chiens errants entrés là, un jour, au refuge, à l'heure du fricot et admie, comme retraitants, aux cuisines : ou, sur l'appui d'une fenêtre, entre deux pots de fleurs, un chat, qui au passage de Vincent, l'arrête et vient, avec un petit mi-a-ou de gouttière, lui prendre une caresse. On entendait aussi parfois, dans le lointain des cours, hennir un cheval, braire un âne, rire une fontaine et brailler un coq. Des vols de pigeons blancs festonnaient les toits. Les vieux murs — les seuls lépreux qui restaient — étaient partout crépis de nids d'hirondelles et bourrés de moineaux... Devoirs et distractions si candides ! qui retardaient le saint, mais avec tant de douceur qu'il ne les brusquait pas. Que chacun reçût la part d'amitié à laquelle il avait droit ! L'homme et l'animal. Toutes les créatures. Les humbles en premier. Les autres, quoique en second, auraient leur tour et sans y perdre.
Les autres, ce n'étaient pas ceux des galeries, les stationnaires du palier et les quémandeurs du seuil dont on traversait la masse avec le regret d'être obligé d'aller trop vite... mais tous ceux " des grandes entrées ", auxquels on ne pouvait décemment parler que portes closes, après qu'on les avait salués, congratulés et fait asseoir, archevêques, évêques, chanoines, noblesse de crosse et d'épée, dames de haute dévotion à prie-Dieu dans le chœur, supérieurs de communautés, prêtres, tous les dignitaires du Bien, brodés ou sans ornements, ayant chacun, de l'Eminence au clerc, de la princesse à la bourgeoise, du duc au chevalier, son importance et assez souvent sa vertu.
Mais n'a-t-il donc de besogne qu'ici, dans la maison ? Et les ouvrages du dehors ? Ne crient-ils pas ? Va-t-il les négliger ?
— Comment ! la moitié de l'après-midi déjà plus qu'écoulée ! Paresseux que je suis ! Misérable ! Il se sauve.
— Monsieur Vincent ! Monsieur ! — On le cherche. " Il était là, il n'y a pas cinq minutes. Il n'y est plus ! " Eclipsé par le petit escalier, la petite porte qu'il prend quand il s'échappe et qu'il ne veut pas qu'on l'accroche.
A lui maintenant la rue bruyante, joviale, aux mille détours, avec ses pavés, ses gros chevaux, ses chariots, ses fouets, ses haquets, les poings de ses commères, les portails de ses églises... où il ferait si bon d'entrer — ce sera pour une autre fois — les armoiries de ses hôtels où se cache tant d'inutile argent... celui-ci... celui-là... — ce sera pour demain, — les voûtes de ses sordides logis, tous les quartiers de luxe et de pauvreté crasse où, après les visites qu'il a reçues, il en a plus encore à faire ! Visites de tous les genres, et si différentes ; qui demanderaient — s'il n'existait pas — vingt paires de jambes, vingt cerveaux, vingt cœurs, vingt capacités, mais auxquelles, comme un Protée de bienfaisance, il suffit avec allégresse : visites qui le font brusquement, sans transition, ainsi que d'un coup de balai, passer d'un salon à une échoppe, d'un monastère à une hôtellerie, qui le jettent d'un fauteuil doré à un tabouret de boutique, d'une stalle de chapitre à un banc de jardin, d'une assemblée de notables à une chambrée de forçats, d'une présidence à une audience, d'un bon lieu à un mauvais... et toujours aussi attentif, affectueux et sage, aussi maître de soi que des autres.
Au cours de cette galopade à travers tous les besoins et tous les vices, toutes les passions d'une humanité en détresse à quelque rang qu'elle appartienne, Vincent ne doit pas seulement regarder, faire pour l'instant au mieux et puis s'en aller, se frottant les paumes : " Voilà ! C'est fini. " Non. Pour lui rien n'est jamais fait ni fini de ce qu'il vient de faire, il est l'homme obstiné de la suite et de l'achèvement, l'ouvrier du lendemain autant sinon plus que du jour. Il lui faut donc, au delà de ce qu'il accomplit dans la minute, envisager l'heure et prévoir la semaine, observer, noter, retenir. Ce travail ! Quel mécanisme cérébral ! Quelle incessante mise en mouvement de toutes ses facultés ! Ne pas déplacer son esprit, le laisser de son côté liquider une question pendant qu'on nettoie une plaie, appliquer parallèlement à des soins divers, opposés, sa pensée et ses mains... faire ainsi coup double, et tout le temps... c'était devenu pour lui comme un exercice professionnel. Il y excellait.
Il rentre enfin, tard, très tard, mais aussi vite qu'il est sorti. La faim, songez-vous, le talonne ! car nous n'avons pas vu que, depuis le matin, il ait pris quoi que ce soit. Vous vous trompez. Il ne mange pas, ou si peu que cela ne signifie rien. Non, s'il rentre et d'un train pareil, c'est que le jour baisse et qu'on s'inquiéterait de sa trop longue absence. Il faudra même le saisir au guichet avant qu'il regagne sa cellule pour le contraindre à prendre un aliment. Presque toujours, l'heure du souper de la communauté est passée, et il n'y a plus que des restes. On s'en désole autour de lui. " Tant mieux ! Je les préfère. " Après les dernières bouchées, qui sont les mêmes que les premières, il remonte à sa chambre où parfois ses proches le reconduisent. — " Là, couchez-vous, monsieur ! Promettez-le ! Au nom du Ciel ! — Mais oui. "
Cependant, la porte fermée, il ne se couche pas. Comme si au lieu de fléchir à la fin d'une journée tuante, il en commençait tout frais levé une nouvelle, il s'installe et il repart. Il écrit, il écrit..., tandis que les horloges inscrivent dans le bronze, pour qu'elles lui soient cent mille fois comptées, toutes les heures de repos qui lui revenaient et dont il n'aura pas voulu. Se couche-t-il pourtant ? Et dort-il ? Ma foi, il n'en sait rien lui-même. Cela se fait contre son gré, presque à son insu. A un moment qui toujours lui échappe, qu'il ne pourrait pas dire, il perd pied, connaissance, et tombe sur son grabat. Pour qu'il soit sûr d'avoir un peu dormi, il faut qu'en se le reprochant, il s'éveille et se retrouve honteux, comme coupable, en flagrant délit de paillasse. " Allons ! Benedicamus ! Un beau jour ! " Il se relève, et, Lazare immortel, à chaque aurore il ressuscite.
Si courtes pourtant et si chargées de travail que fussent ces affreuses nuits, Vincent les passait dans une chambre où, quoique vieillard, et jusqu'au bout de ses forces, le fait d'être assis, couché, et à l'abri, lui procurait malgré tout un repos relatif. Mais à partir du jour où il entreprit de se consacrer au salut des enfants abandonnés, il ne connut même plus ce répit.
La maison de La Couche, la seule existant alors où l'on pût porter les petits parias plus rebutés que s'ils avaient eu la lèpre, était administrée par une femme, veuve, aidée de deux servantes bourrues, cupides. Les condamnés de quelques jours, qui tombaient dans leurs mains, n'y restaient pas longtemps, soit que, mortellement atteints, ils périssent aussitôt, faute de la nourriture et des soins nécessaires, ou qu'on les vendît aux bateleurs qui les martyrisaient..., à d'infâmes mégères dont l'industrie était de les faire disparaître ou de les livrer pour servir à de monstrueuses pratiques démoniaques, sans parler de leur introduction clandestine dans les familles, de tous les trafics et fraudes dont ils étaient l'objet afin de troubler l'ordre des successions et de détourner des héritages.
Ayant résolu de sauver, corps et âme, ces innocents dont le double massacre, physique et moral, s'opérait impunément, et sans qu'ils fussent baptisés, Vincent avait d'abord voulu se charger d'eux tous. Quelle tristesse ! Ils étaient trop nombreux ! On n'en pouvait prendre que douze !... Les choisir ? Comment l'oser ? On les tira au sort, et ce fut avec ces premiers élus — douze, comme les apôtres ! — confiés à Mlle Le Gras, leur mère adoptive et à ses Filles de la Charité, que commença, en 1638, l'œuvre des Enfants-Trouvés, des Enfants-Cherchés !... devrait-on plutôt dire, pour laquelle Vincent eut toujours une prédilection. Plus que sexagénaire, c'est à partir de cette grande époque de sa paternité qu'il perdit son restant de sommeil.
Ainsi qu'il l'avait constaté, on abandonnait rarement les enfants dans le jour. Les parents coupables craignaient d'être vus ; et même s'ils étaient certains de ne pas l'être, la plupart s'abstenaient, honteux à la lumière, car la clarté reproche, tandis que, la nuit, les méfaits sont à l'aise et chez eux dans les ténèbres leurs complices. L'ombre a toujours été la meilleure amie du crime qu'elle engage et favorise en l'étouffant.
Vincent courait donc Paris la nuit. Plus elle était épaisse et longue, plus il s'y promettait une bonne chasse. Elle " rendait " surtout l'hiver, quand le froid semblait interdire à qui que ce fût de mettre même le nez hors de sa maison chaude. S'il ne s'était point agi du genre particulier de promenade qui l'intéressait, il fût sorti sans se couvrir plus que d'habitude, mais dans la circonstance il prenait un manteau, non pour lui, mais pour les enfants qu'il était indispensable de réchauffer sans perdre une seconde, et qu'il n'aurait pas pu, d'ailleurs, n'ayant que ses bras, recueillir en nombre suffisant. Le manteau lui permettait d'en rapporter trois, quatre, souvent plus, et c'est pour cela qu'il l'avait voulu grand. C'était son unique luxe. En gros drap solide avec des plis en tuyaux d'orgue qui au départ tombaient jusqu'à terre, ce manteau, une fois gorgé de pluie et plein d'enfants, pesait lourd, tel un sac de farine, mais le meunier Vincent le trouvait léger. Il n'en sentait pas plus le poids à ses épaules que le pêcheur celui de ses filets quand il quitte sa barque. Avec ses plis, son envergure et ses petits poissons miraculeux, ce manteau était bien effectivement un filet, d'amour et de bonté, jamais jeté en vain, qui " ramenait " toujours, l'épervier des enfants trouvés.
C'était généralement seul, ou accompagné d'un de ses prêtres, que Vincent faisait ses coups.
Représentez-vous le Paris nocturne et redoutable enfoncé jusqu'aux toits dans l'obscurité, silencieux, traître, désert, où ne circulaient plus, rôdeurs embusqués pour le vol et l'assassinat, que les pires bandits. Le guet à cheval passait bien, faisant flotter les drapeaux de feu de ses torches, mais de loin en loin et dans un tel brouhaha de sabots et de flammes qu'il avertissait surtout les criminels d'avoir à se cacher. Avec ses manières louches de raser les murs, de se courber, de se relever, même parfois d'essayer de courir, notre aumônier avait bien l'air, lui aussi, d'un criminel. L'esconce, la petite lanterne sourde qu'il portait — comme un spadassin ! — pendue à sa ceinture, ajoutait à la ressemblance. En voyant sa lueur plus d'un brigand s'y trompait, le prenant pour un confrère ou quelque bourgeois attardé regagnant vite son logis... et dans les deux cas il fondait dessus. Mais dès qu'il avait reconnu le saint populaire, il s'excusait, prévenant les camarades qui déjà, au flair d'une proie, se ruaient.
— " Au large ! c'est M. Vincent ! — Ah ! s'écriaient-ils, refroidis ; et ce ah ! exprimait à la fois tant de respect et de déception que Vincent, confus lui-même, et attristé, ne trouvait à leur dire en remerciement, mais aussi sur un ton de blâme, que :
— " Oh ! mes amis ! Mes amis ! "
Comme ils savaient bien tous quel gibier il rabattait, volontiers ils se faisaient ses aides, ses indicateurs. — " Au carrefour, à trois cents pas, sous l'enseigne du "Pot fleuri", vous en avez un. " — " Moi, monsieur, je peux vous dire que pas plus tard qu'hier, mais dame, c'est loin, cul-de-sac des "Mauvaises-Paroles", il y en avait deux, qui criaient comme des poulets ! " Vincent gémissait, s'indignait :
— " Comment ! que dites-vous là ? Malheureux ! Et vous ne les avez pas pris ? Vous les avez laissés ? Vous savez pourtant bien où j'habite ? O malheureux ! Méchante hommes ! " Ils se défendaient, — " Ah ! s'il fallait, monsieur !... Et puis, ils sont trop ! Avec le travail qu'on a !... Enfin, à l'occasion... pour vous faire plaisir. "
Et quelquefois, vraiment, ces gens-là lui en apportaient, ou bien, à travers le dédale des ruelles qui pour eux seuls n'avaient pas de mystère, ils le conduisaient par la main jusqu'aux tas où ils avaient vu des enfants jetés. Tantôt ceux-ci étaient morts, déjà décomposés, et tantôt disparus... Respiraient-ils encore, Vincent les prenait et s'enfuyait les tenant à pleins bras, comme s'il les volait. Captures souvent dangereuses. Les chiens affamés, grognant de tous leurs crocs, les chats cruels, griffes dehors, les rats enragés, tous les rongeurs de chair, fraîche ou pourrie, défendaient ces larves humaines qu'ils, étaient sur le point ou en train de dévorer... Il fallait les leur disputer, comme on pouvait, à l'aveuglette, l'hiver dans les tourbillons de neige, l'été sous l'ongle des chauves-souris, la piqûre des mouches. Et tant de peine pour si peu, pour un butin si maigre ! A l'idée que dans tous les bas-fonds de l'immense Paris, à toutes ses extrémités, des troupeaux d'agneaux de Dieu jonchaient le sol, en train de bêler, d'expirer, tout seuls, et qu'on n'en pouvait sauver que quelques-uns, Vincent et son compagnon — qui bien entendu ne faisaient leur voyage qu'à pied — se désolaient. Mais auraient-ils eu à leur service une voiture et des charrettes qu'ils ne fussent pas arrivés à nettoyer entièrement de ses petits blessés et de ses petits cadavres ce champ de bataille des nouveau-nés !... — " Et puis, à chaque heure son effort ! son coup de rame ! Vogue !
On passera demain la Seine, on fera un autre quartier... Nous fouillerons la rive gauche, autour de Saint-Germain... rue de la Petite-Truanderie... et au bas de la Montagne. Il y en aura, à coup sûr. Ah ! Seigneur ! qu'il doit y en avoir ! Pourvu qu'on arrive à temps ! Faute de mieux, retirons-en de La Couche le plus possible ! "
Ces choses, et combien d'autres ! Vincent, à chaque pas, se les répétait, tandis qu'il portait — comme le Saint-Sacrement — son précieux fardeau. Butant sur des pierres, enfonçant dans des immondices ou dans l'eau croupie et la vase, il arrivait enfin, aux blancheurs livides de l'aube, à Saint-Lazare, où depuis des heures, à une fenêtre, on guettait son retour !... Ah ! cette apparition du vieil homme épuisé, d'une pâleur de cire, ou rouge à éclater, les veines hors des tempes ! Ses joues ruisselaient de sueur et de larmes. Ses souliers et ses bas n'étaient plus, des talons aux jarrets, que des bottes de boue : et la boue engluait, cartonnait aussi son manteau, sans parvenir pourtant à le déshonorer ; elle en faisait une chape aux franges de poussière, et criblée d'étoiles, avec un dos gladiolé en rayons d'ostensoir. Et quand il l'ouvrait, ce manteau, et qu'on y voyait inanimés, enchevêtrés, la tête pas plus grosse que le poing, grouiller les petits corps nus qu'il renfermait et ballottait dans ses plis comme un sac..., c'était l'émoi, la palpitation. Ces petits doigts, pourtant si faibles, si menus, s'accrochaient souvent avec une force incroyable au bienheureux vêtement qu'ils tenaient comme des agrafes : il fallait, avec des soins infinis, les desserrer du drap qu'ils ne voulaient pas lâcher comme si, les pauvrets, du fond de leur inconscience, eussent pourtant la terreur d'être rejetés au fumier. Certains, enfouis en nourrissons contre la poitrine de Vincent, tétaient le crucifix passé dans sa ceinture. Combien alors n'avaient que le souffle, et que leur porteur n'osait pas remuer ? — " Vite ! de l'eau ! " commandait-il. Et, pendant qu'il leur en versait trois gouttes sur le front, ils se fanaient pour toujours dans ses mains, comme les fleurs qu'on arrose trop tard. Mais quand, par bonheur, ils semblaient se ranimer..., quelle anxiété ! quels désirs ! A un grand feu on les réchauffait, on les baignait, on leur mettait des langes. Un cri s'échappait soudain de la mignonne bouche où le sourire effaçait la grimace. — " Il vivra ! Il vit ! " exultait Vincent en l'élevant dans ses bras. Il le montrait — ainsi qu'au peuple entier un roi qui vient de naître — il le cajolait, et de ses lèvres qui n'effleuraient jamais aucune face humaine, il le baisait. C'était l'Enfant Jésus.

 SES DERNIERS JOURS

M. Vincent, même dans le temps de sa maturité robuste, avait commencé à paraître vieux. A cinquante ans, il en portait bien plus. A soixante, il était tout blanc. L'homme bonhomisait. A mesure que dans ses habits épais et devenus trop larges, le corps, dégoûté de sa chair, fondait et se desséchait, la tête ardente augmentait de volume. Le front, pourtant déjà parmi les plus grands que l'on pût voir, prenait une ampleur extraordinaire, impressionnante à faire craquer la calotte qui l'enserrait ; les oreilles, développées, lasses, comme distendues par tant de confessions, allongeaient leur lobe sur le linge du col ; sous les cordons bleus des veines, les tempes serrées s'évidaient ; les joues, rentrées, faisaient saillir les os des pommettes en train de les percer ; la bouche, dégarnie, une vieille bouche à soupes, mâchonnait maintenant les mots comme une panade ; autour du menton pointait une barbe courte et piquante de vieux marin, et le nez, le bon nez, fameux, puissant et charnu, rappelait de plus en plus, à certains accès de bourgeonnement, celui du vieillard angélique aux turgescences de framboises, peint par Ghirlandajo, et vers lequel un bel enfant se tend pour l'embrasser. D'ailleurs, ces marques de déchéance, elles disparaissaient, aussitôt abolies par le formidable front de marbre lumineux, où toute l'ancienne vigueur du corps, de ses os, de leur moelle, semblait avoir remonté et s'être retranchée pour y rejoindre celle de l'esprit, comme s'étaient réfugiés au creuset des yeux, plus profonds et plus vifs que jamais, les feux du cœur et les diamants de l'âme.
A trois reprises, en 1616, en 1644 et en 1649, il avait été très malade au point d'inquiéter, et les trois fois, grâce à sa forte constitution et sans doute aussi à sa volonté de vivre, il s'était rétabli. Mais cette volonté, il semblait qu'en avançant en âge il la perdît, et plus en vertu d'un désir tournant en résolution que par suite de son affaiblissement. A mesure que la vie l'abandonnait, il ne s'abandonnait certes pas, mais il s'abstenait de lutter. Il y avait en lui une espèce de résignation particulière et définitive, un fiat qui était déjà celui de la sérénité. Au moment de cueillir il se recueillait, pour mériter d'abord, jusqu'à la dernière seconde, et puis pour tâcher d'endurer les tortures de son pauvre corps devenu " un tissu de douleurs ". Depuis trente ans, il était en bataille continuelle avec ses jambes qu'il surmenait impitoyablement. Il avait dû, pour ses tournées à la campagne, se servir d'un cheval, et plus tard, pour ses visites en ville, user, la mort dans l'âme, du carrosse que lui avait imposé la duchesse d'Aiguillon. Il n'y montait qu'en se frappant la poitrine, comme pour s'en accuser, disant : " C'est mon ignominie. " Un jour vint où ses jambes dont il avait été le bourreau, qu'il avait pour ainsi dire " rouées ", et condamnées à tant de fatigues, ne lui permirent même plus de se faire hisser dans une voiture. Enflées, et couvertes d'ulcères, elles ne formaient qu'une plaie affreuse, étendue, qui remontait à loin, qu'il avait toujours cachée, et qu'il défendait qu'on pansât. Il était d'ailleurs incurable. On s'efforçait pourtant, malgré lui, de le soigner, et d'une façon qui n'était guère faite pour lui procurer même un soulagement. Afin d'arrêter le cours de la fièvre perpétuelle qu'il éprouvait, surtout pendant les plus grandes chaleurs de l'été, n'imaginait-on pas, à ces moments-là, de faire de sa chambre une espèce d'étuve ? Comment il pouvait, si fragile, avec un cœur exténué, supporter une chaleur capable d'étouffer un homme jeune et valide, c'est ce qu'on se demande. Il fallait qu'il eût le secret des saints. Quand il sortait de ce supplice auquel on l'astreignait, non seulement le jour, mais la nuit, sa paillasse, ses draps, sa couverture, tout était trempé. De ce lit d'hôpital, noyé de ses sueurs, on le retirait comme d'un bain fumant. Les sérosités qui s'arrêtaient dans les jointures de ses jambes pendant qu'il était couché, se remettaient alors à couler en ruisseaux, lui causant un redoublement de souffrances..., et cependant, plus maltraité, plus écorché que Job, il eut encore, pendant un temps considérable, l'énergie de se lever tous les jours à quatre heures du matin, son heure, pour faire l'oraison avec sa communauté, et le mardi présider ses conférences. Il recevait même les dames de son assemblée qui venaient à lui pour avoir la consolation de l'entendre encore. On se disait à chaque visite que c'était peut-être la dernière fois. Mais, dans cette extrémité, il se survivait, demeurant lucide, avec une présence et une maîtrise d'esprit comme au temps où il possédait tous ses moyens. Il dictait ou achevait des lettres pour les Missions. Deux de ses dernières épîtres furent pour deux personnages qui, à titre différent, lui tenaient fort au cœur : l'une, à son protecteur et ami, le général des Galères, M. de Gondi, entré depuis des années dans les Ordres après la mort de sa femme ; et l'autre à son ancien et scandaleux élève, devenu le cardinal de Retz. Le premier subissait humblement en exil, à Clermont, la disgrâce de Richelieu ; le second, alors à Rome, avançait déjà dans la voie du rachat et de la pénitence. S'ils ne furent donc pas là, comme ils l'eussent voulu, pour recueillir l'adieu et les suprêmes conseils du grand directeur, ils eurent du moins, en les recevant par écrit, la douceur de voir qu'il ne les oubliait pas.
Il n'oubliait rien, ni personne. Il avait toutes les mémoires, sauf celle du mal qu'on avait pu lui faire. Il se renonçait de plus en plus, et Dieu qu'il suppliait de le reprendre : " depuis si longtemps Seigneur, que vous me souffrez sur la terre ! " Dieu paraissait enfin l'écouter, lui céder, non seulement en lui ôtant de jour en jour le peu de limon qui lui restait, mais en lui retirant surtout, après tant d'autres, les derniers points d'appui qu'étaient ses amitiés les plus profondes, les plus tendres, les plus anciennes...
La mort de M. Portail, son vénérable disciple chéri, peu après celle de Mlle Le Gras, sa fille de dilection, l'avertirent que son tour n'allait pas tarder. Ils partaient devant à dessein, pour lui ouvrir la porte et lui retenir, près du leur, son logement dans la maison du Père. Son corps, en cendres déjà par en bas, s'exerçait, semblait-il, au tombeau, à son immobilité, à sa corruption. Vincent ne pouvait plus marcher. Il voulait, cependant, du moment que ses bras n'étaient pas encore arrêtés, s'en servir pour bouger vers Dieu. Il réclama des béquilles et, les empoignant avec une vigueur d'infirme exalté sans tolérer qu'on l'aidât..., lui, le berger des Landes, à présent octogénaire, il se traînait ainsi, victorieux, sur ces autres échasses. En remorquant ses jambes qui vacillaient sur les dalles, il gagnait la chapelle, pour y entendre la messe et y communier, debout, en équilibre... Et puis les béquilles bientôt ne suffirent plus ; elles lui tombaient des mains. On voulut alors, en croyant lui plaire, transformer sa chambre en chapelle. Il s'y opposa, protestant contre un tel honneur dont il se jugeait indigne. Comme c'était cependant pour lui une trop grande privation, il consentit à être transporté sur une chaise aux offices, et quoique, si maigre, il pesât moins que la chaise, et que le trajet fût bien court, il demandait pardon aux frères porteurs de la peine qu'il leur causait.
Jusque-là, malgré ses souffrances, il n'en laissait rien paraître, mais elles devinrent si aiguës qu'elles lui arrachèrent des cris dont il se lamentait plus que du mal lui-même. L'impossibilité de faire le moindre mouvement sur sa paillasse sans être traversé d'affreuses douleurs était pour lui le pire. Afin qu'il pût se retourner, on avait noué au-dessus de sa tête, à une solive du plafond, une corde à laquelle il se tenait pour se soulever ou changer de côté. Cette simple opération le démolissait. A le voir alors s'accrocher et se balancer désespérément au bout de sa corde, on eût dit un prisonnier pendu par les mains et subissant la question : " Ah ! mon Sauveur ! mon Sauveur ! " soupirait-il, et d'un ton si doux qu'il semblait plutôt remercier Dieu de son martyre que d'en implorer la fin. En effet, crier n'est pas toujours se plaindre. Il ne se plaignait jamais et ne voulait pas qu'on le fît. Dès qu'on l'essayait, il rompait l'idée en s'humiliant, s'accusant de mollesse, et d'avoir pris trop de goût aux biens de la vie. " Moi, si misérable ! Moi qui ai eu autrefois un cheval ! un carrosse ! et qui ai encore aujourd'hui (il jetait les yeux sur les murs nus de sa cellule et sur sa cheminée)... une chambre à feu ! (il frappait son grabat comme pour le battre)... un lit bien encourtiné ! Moi de qui on a tant de soin ! Que rien ne me manque ! Oh ! quel scandale je donne, messieurs et frères, à la Compagnie ! Et tout cela pour ce corps de vieux pécheur, qui, un de ces jours, sera mis en terre, et réduit en cendres, et que vous foulerez aux pieds ! "
En disant ces mots si sévères, il n'était pas de ces malades qui les prononcent sans y croire. Il ne se faisait aucune illusion sur sa fin très prochaine. " Depuis plus de quatre-vingts ans que Dieu le souffrait sur la terre ", il avait le sentiment d'avoir abusé de sa complaisance, et que cette faveur inouïe ne pouvait plus durer. La preuve en éclatait dans sa préoccupation d'utiliser au mieux les derniers morceaux de son temps.
Le 27 août, un mois avant sa mort, il réunit " ses Filles " pour leur nommer une supérieure en remplacement de Mlle Le Gras. A tous ses familiers il demandait pardon pour les fautes qu'il croyait avoir commises envers eux, et les mécontentements qu'il leur avait causés. Puis c'était soudain des léthargies, où il tombait d'un bloc, si profondes qu'il était impossible de l'en tirer. On l'y laissait comme dans un prodige. Armé toujours de la petite croix de bois qui lui tenait compagnie, et sur laquelle ses yeux, quoique clos, demeuraient attachés, il paraissait n'être plus de ce monde où cependant il respirait encore. Des nuances, des reflets, des brises, semblait-il, venaient par instants sur sa face en caresser le calme. Il avait l'air de penser avec délices... et tous ceux qui entouraient son lit, ou qui, de plus loin, le contemplaient, tendant le cou par la porte grande ouverte, en étaient saisis. S'il pensait, car les agonisants réfléchissent, méditent plus qu'on ne l'imagine en ces pertes de connaissance extérieure où tout se ramasse au dedans, à quoi pouvait-il bien songer, sinon à sa vie merveilleuse ?
Il la regardait, et, comme Dieu, qui voit tout à la fois, il l'embrassait par grâ