
HENRI LAVEDAN
MONSIEUR VINCENT
AUMÔNIER DES GALÈRES
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TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
LES LANDES
JUSTEMENT EN VOICI UN
SA MAISON
SA FAMILLE
CE QUE VINCENT VOYAIT ET ENTENDAIT
TRENTE SOUS
RÊVES PATERNELS
ADIEUX A LA LANDE
LES CORDELIERS
M. DE COMMET
SARRAGOZA
UN PRÊTRE EST AUSSI UN PÂTRE
LE BEAU VOYAGE
DEUXIÈME PARTIE
CHEZ LES GRANDS DE LA TERRE
A ROME.
LE LANDAIS ET LE BÉARNAIS
VINCENT, ACCUSÉ DE VOL, " SE TOURNE DE L'AUTRE CÔTÉ
CHEZ LA REINE MARGOT
LE DAUPHIN
VINCENT ET LE DÉMON
LES ANGES DE CLICHY
UN TRES GRAND PERSONNAGE
MADAME DE GONDI.
LA CONFESSION OÉNÉRALE
LA FUITE DE VINCENT.
L'AFFREUX ENDROIT
LE COMTE DE ROUGEMONT.
TROISIÈME PARTIE CHEZ LES MISÉRABLES
CE QUE FEMME VEUT.
LA MISSION
L'AUMÔNE. LES CONFRÉRIES
CE QUE VINCENT VOULAIT FAIRE DU PAUVRE.
LA GRANDE HORREUR DES HÔPITAUX
LA PLUS GRANDE HORREUR DES PRISONS
AUX GALÈRES ! AUX GALÈRES
VINCENT A LA CHIOURME.
QUATRIÈME PARTIE LES CRÉATIONS MAGNIFIQUES
IL DÉLIVRE UNE VILLE
LES LANDES LE RAPPELLENT
LA MISSION.
EN ROUTE
LA PETITE MÉTHODE.
APRÈS LE COLLÈGE, LA LÉPROSERIE
LES FILLES DE LA CHARITE
LA CORNETTE.
CINQUIÈME PARTIE IN EXTREMIS. IN EXCELSIS
L'ENGRENAGE
SAINT-LAZARE
LES GRANDS MARDIS ET LES RETRAITES.
SA VIEILLESSE
SES DERNIERS JOURS
CE QU'IL LAISSE
APPENDICE.
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PREMIÈRE PARTIE
LES LANDES
Ici-bas, à chaque heure, on peut dire à chaque seconde,
il n'est rien qui ne bouge et ne se transforme. Incessamment tout évolue
dans la nature et dans l'histoire, dans l'homme et son uvre d'un jour,
où nous voyons s'accomplir, comme en vertu d'un ordre nécessaire,
un perpétuel et régulier " travail " de création et
de destruction, de ruine et de renaissance, en tendant vers une fin, ignorée
de nous, et voulue, à la fois si difficile et si lointaine qu'elle
semble hors d'atteinte, excepté dans cet Ailleurs divin où
s'obtiendront seulement l'immuable et l'achevé.
Déjà la nature, quoiqu'on la suppose la plus intangible,
offre aux regarda un exemple frappant des profondes modifications qu'au
cours des âges et malgré son apparente uniformité,
elle réalise d'elle-même on subit du fait de celui qui la
dompte. Les régions les plus fermées, les plus sauvages,
dont certaines inhabitées avaient opposé pendant des centaines
d'années à toute entreprise humaine une barrière infranchissable,
ont dû céder devant cette offensive réitérée
du " mouvement ", mystérieuse comme une loi venue d'en haut. Deux
atlas d'Afrique, à guère plus d'un siècle de distance,
nous en étonnent ; celui d'hier où la moitié du continent
s'étalait vide et morne, emplie de ces seuls mots "hic sunt leones",
et celui d'aujourd'hui où la même étendue disparaît
presque toute déjà sous une pluie de noms nouveaux, sous
le tracé des longues voies qu'ont, à leur passage définitif,
établies les roues des auto-chenilles transsahariennes. Dans tous
les pays du monde il en est ainsi, donc en France autant sinon plus qu'ailleurs,
et surtout dans certaines de ses parties où principalement éclate,
plus ou moins, mais toujours très sensible, cette variation de peuplement,
de vie, parfois même de lieux que tour à tour fait, défait
et refait le temps.
Les Landes, où nous avons à prendre ici notre point de
départ, nous offrent un exemple utile et attachant de ces différences
historiques.
Quoique cette région, plutôt disgraciée malgré
sa beauté naturelle et spéciale, soit une de celles qui aient
par endroits peu changé, elle ne ressemble pourtant à présent
en rien à ce qu'elle était à la fin du seizième
siècle, où elle montrait, pareillement d'ailleurs à
la plupart des provinces même plus favorisées, un visage "
contemporain " dans lequel la France d'aujourd'hui, s'il lui était
permis de s'y regarder, ne se reconnaîtrait pas. Visage inquiet,
ombrageux, tiré et marbré de soucis, de perpétuelles
angoisses.
Ah ! c'est qu'on se traînait alors sous l'abominable fléau
de la guerre civile et de la guerre religieuse greffées, embrouillées,
renforcées et exaspérées l'une par l'autre. Aucun
n'y échappait. Elles étaient toutes les deux contre vous,
toutes les deux qui n'en faisaient qu'une et qui vous guettaient, vous
accrochaient séparément ou ensemble, et vous enrôlaient,
bon gré mal gré. Pouvait-on au moins s'écarter et
demeurer neutre ? Ne pas prendre parti ? Impossible ! " Avance et lève
la main ! Sur la Bible ou sur la Croix, jure ! Et choisis vite ! Es-tu
pour l'Église ou pour la Réforme ? Ah ! pas de milieu ! Sois
catholique ou protestant ! mais sois quelque chose ! Autrement, suspect
à droite, à gauche, attaqué par tous, défendu
par personne, tu encourras deux fois la mort ! "
Aussi, quel état quotidien d'épouvanté et d'audace
! On en haletait. A chaque porte, à peine un pied dehors, au trou
noir de la voûte, au coin de la poterne, au gouffre de la cave, l'embuscade,
tapie, invisible et certaine ; le meurtre agenouillé, l'assassinat
qui rampe... Et tout à coup, s'envolant des manteaux, les cris,
les cris ! Blasphèmes et clameurs ! Des noms de saints, de capitaines
jetés avec celui de Dieu, dans l'éclair des poignards ; le
feu des pistolades, et les épées, jaillies des moindres fentes,
carillonnant au poing des gens masqué"... et soudain la brusque
fuite, à pleins sabots, des cavaliers plaqués à l'encolure,
oubliant derrière eux, l'un sur l'autre, en croix, à même
le sol, les morts des deux partis qui baignaient dans leur sang mélangé.
Tel était à cette époque de fanatisme et de haine
le train de l'existence, et non seulement à toute heure de la nuit,
mais aussi de jour. En les éclairant, le soleil semblait même
échauffer et développer les bagarres. On finissait par en
acquérir l'habitude. L'humble métier du populaire en était
à peine arrêté. Aussitôt après la ruée
du torrent, il reprenait, dans la rue étroite en coupe-gorge aux
murs battus par les estocs, où le vitrail en lambeaux pendait lâchant
ses plombs, où se balançait, encore irritée, l'enseigne
sur sa tringle.
Sans doute, pense-t-on, c'était, cela, le sort fatal des villes,
des lieux où grondent les foules, où forcément, par
l'inévitable contact, éclataient au moindre heurt les passions
toujours prêtes à voir rouge, ayant, au delà du désir
la concupiscence du meurtre et la soif de l'incendie ! Mais... dans les
campagnes ! là où, dans certaines, la presque entière
absence d'habitants rendait impossible tout conflit... plus rien de fâcheux
? La paix n'y régnait-elle pas ? et partant, le bonheur ?
Non plus. Pourquoi ? Parce qu'alors, là, c'était la
misère et la grande ! la pire, à perte de vue et d'espoir
jusqu'à l'horizon de tout, illimitée, sans aide possible,
sans personne à attendre, à voir venir portant des paniers,
des aumônes..., enfin l'inexorable dans la solitude, et dans un éloignement
qui prostrait, qui, en accroissant la durée des jours doublait et
alourdissait leur souffrance.
Essayez de vous représenter cette région des Landes,
il y a près de quatre cents ans, avant que des siècles de
constructions, de plantations, de floraisons, de culture civilisatrice
et d'aménagements de toutes sortes les aient aux trois quarts transformées.
Elle affligeait et décourageait dès l'abord par son étendue
désertique, où, ça et là, ne perçait
qu'une herbe courte et pâle ; et à considérer ensuite
des steppes que l'eau, quand elle n'y stagnait pas en petits marais, recouvrait
de vastes étangs, miroirs de tristesse infinie sous les jeux de
la lumière ou le tain de la brume, on se sentait soi-même
inondé de langueur.
L'ingrat pays n'était cependant pas entièrement frappé
d'une aussi grande désolation. Celle-ci affectait surtout les immensités
marécageuses qui, au nord, se déroulaient en profondeur,
de Cap-Breton jusqu'aux entours de Born et descendaient, en largeur, des
dunes de la côte aux limites du royaume d'Albret, et même plus
bas jusqu'à l'Adour ; mais en deçà, dans la partie
sud embrassée et que l'on dirait abritée par le fleuve, alors
s'ouvrait le long de sa rive gauche une région qui, tout en gardant
un caractère de gravité mélancolique, et sans se montrer
encore abondamment pourvue, offrait, même à cette lointaine
époque, un aspect assez aimable et des ressources permettant, malgré
leur modicité, une vie moins mauvaise. Au sol inculte et plat succédait,
légèrement accidenté, un autre terrain ferme et presque
riche par comparaison, où des bois légers, préparant
la forêt, conduisaient, à travers elle, à de claires
échappées, bruissantes de boqueteaux. Toujours y régnait
aussi la solitude, inévitable et comme indestructible, mais si différente
de l'autre, la morte et l'inanimée des étangs ! car il y
a, bien que les deux mots semblent se contredire, des solitudes animées
et qui, grâce à la présence et au genre des êtres
que l'on supposerait y apporter le trouble, en sont au contraire plus achevées,
plus belles et comme heureuses... Qu'une eau, vivante, ait une course gaie
en faisant, dans de bleus éclairs, ricocher des poissons, qu'un
oiseau furtif se pose et gazouille au barreau de la branche, que même
une bête sauvage, un instant éblouie, sanglier ou renard,
crève soudain le rideau du fourré, il n'en faut pas plus
pour qu'un endroit perdu au bout du monde devienne, en restant solitaire,
tout peuplé de pensées et possède une âme qu'il
révèle, et qui le transfigure.
En ces lieux, comme s'il avait peur d'en rompre le secret, l'homme
est rare. On n'y voit guère que des enfants qui, eux, ne se cachent
pas, s'y montrent, hardis et candides, et ce sont des bergers.
JUSTEMENT EN VOICI UN
Il n'a pas plus de sept ans. Quoique robuste, il est pourtant un peu tordu d'échine, et il a le pied lourd. Dans la rondeur de sa tête déjà forte et rudement pétrie s'incruste, taillé comme à dessein pour les estampes de l'histoire, un nez camard sous deux yeux noirs pétillant dans l'orbite, à l'ombre d'un front qui proémine, roc de patience et de volonté. Un béret brun, du brun de la loutre et du toit, le coiffe " serré " jusqu'aux oreilles qu'il a par privilège comme ceux auxquels est réservée une longue vieillesse larges de pavillons, attirant la confiance et modelées ainsi que les grands coquillages, faites enfin pour tout entendre et pour bien garder tout ce qu'elles recueillent. A ses jambes s'applique, en guise de guêtres, le trabuch, de mode immémoriale, à ses épaules le manteau de laine aux raies de couleur, et à son flanc se noue le bissac de toile où sans hâte il a mis, ballottant ensemble, sa flûte, son couteau, trois pièces de cuivre et la petite croix de bois taillée par lui en sifflant un air..., avec le fromage et le pain bis qui feront son repas dans le milieu du jour, car c'est le matin, un matin de printemps jeune et frais, tout ouaté de brouillards. Mais ils se dissipent peu à peu, découvrant le modeste troupeau qu'ils enveloppaient, eux aussi, des flocons de leur laine, quelques moutons et un chien zélé, dont pend déjà la langue. En guise de houlette l'enfant tient une grande branche fourchue à laquelle il s'appuie en marchant à tout petits pas. En effet les moutons ne vont jamais bien vite et il faut leur laisser le temps de brouter sur place, à leur aise, la bruyère et la mousse imbibée de rosée. A voir le garçonnet avançant, s'arrêtant, repartant, on aurait tort de se figurer qu'il erre, au hasard, à son caprice ou à celui de ses bêtes. Il a l'air de les suivre, et pourtant il les guide. C'est lui qui doucement, du geste et de la voix, du bâton qui les frôle et de sa pensée qu'ils devinent, les dirige là où il veut. Instinct et décision, il sait où aller, où mener ses brebis, il sait ce qui leur convient, il les aime et il vit en elles. Il se dit qu'elles lui sont confiées, qu'il doit les ramener au bercail sans dommage. Il gagne ainsi l'heure de midi, reconnue à la station du soleil ; il s'assoit alors à terre et il mange, avec appétit, son fromage et son gros pain dont il donne, entre deux bouchées, un morceau à son chien assis lui aussi, comme un homme, tandis que sans s'éloigner, les moutons, en rond, pour qui la vie n'est que pâture, continuent, du bout de leur museau, de tondre le sol éternel. Et puis l'enfant, le chien, son mince troupeau repartent du même train, sage et lent, pour accomplir leur quotidienne tournée. Elle n'est pas toujours la même. Hier on a fait la plaine, aujourd'hui ce sera le bois, demain le bord de l'eau... Mais quel qu'ait été le trajet, toujours, quand le soir se lève, et monte de la terre engourdie dans le ciel qu'il décolore, le petit groupe, plus resserré, se retrouve au point habituel d'où, en suivant le même étroit chemin, tracé par lui seul, il rentre à la maison.
SA MAISON
Elle est si simple et si effacée, si tapie, cette maison, qu'on
ne la voit pas de loin. Il faut arriver dessus pour la découvrir.
Très basse, toute en largeur, sans étage, elle est faite
de torchis et de pans de bois. Entre deux petites fenêtres à
volets pleins, une porte épaisse et rustique ouvre sur la vaste
pièce au sol battu, à la fois cuisine, chambre et salle commune,
composant tout le logement de la famille. En face de l'entrée bâille
en montrant sa gorge, devenue d'un noir de four aux feux de tant d'hivers,
la cheminée, toujours béante et coiffée, comme d'un
bonnet, de sa hotte aux poils de suie. Au milieu, la table massive et longue,
occupée par un plat ou une terrine, assemble autour d'elle ses deux
bancs et des escabeaux. Aux murs sont accrochés les outils, et,
posés sur des planches, les ustensiles de ménage. Enfin,
poussés dans les coins, en retrait, les lits " à l'ange "
y étendent dans l'ombre protectrice leur forme auguste et reposante.
A tout moment, remue au moindre souffle, ainsi que le bas d'une jupe, la
cotonnade de leur baldaquin. Et c'est tout.
Mais non. Quel est, derrière la cuisine, de l'autre côté
de la cloison, ce bruit qui s'entend ? Il y a donc là du monde ?
Oui, et du monde ami, précieux nécessaire, car c'est l'étable,
communiquant à hauteur d'homme, par des volets à coulisses,
avec la pièce principale, afin de permettre d'abord à la
surveillance de s'exercer, et puis aussi parce que, chez les gens de campagne
à bon et beau caractère, les bêtes font, de tradition
éternelle, partie de la famille, et qu'il ne serait pas bien, si
près d'elles qui se rendent compte et qui en auraient du chagrin,
de les tenir avec rigueur à part, bouclées comme en pénitence.
Alors, le soir, dès l'automne et pendant l'hiver, quand tout est
clos pour les humidités et le froid de la nuit, et que tout le monde
est en cercle devant l'âtre où dansent les furets et les écureuils
de la flamme, et de même en été, quand portes et fenêtres
restent ouvertes jusqu'à l'aube et comme extasiées sur le
ciel sablé d'étoiles et que la mère hirondelle, dans
le nid du plafond réoccupé chaque année au printemps,
dort le ventre sur ses petits... alors les volets de séparation
glissent dans leurs rainures et le buf passe sa tête en meuglant,
mais moins fort qu'en plein air, seulement pour remercier, et les moutons
eux-mêmes, trop petits mais qui veulent voir, se dressent sur leurs
pattes de derrière, afin d'appuyer, au moins un instant, sur le
rebord, leur fin menton broutant toujours en rêve... Mais ces douceurs
de rapprochement, de communauté animale, on les goûte plus
dans la mauvaise saison que dans la belle, où souvent le troupeau
ne regagne pas le soir le bercail et reste dehors jusqu'au matin... tandis
que l'hiver avec ses rigueurs, ses promptes ténèbres, ses
courtes journées qui font les nuits longues, réserve à
la vie vespérale du paysan ses charmes les plus sûrs, les
plus propres à se graver dans l'esprit des simples. Comment n'auraient-ils
pas frappé l'extraordinaire enfant dont nous essayons avec un soin
pieux de ranimer l'histoire ?
SA FAMILLE
A chacune de ses rentrées, après le pacage, il ne trouvait
pas d'ailleurs un foyer vide et morne. A l'avance il en connaissait la
clarté. Il s'y savait attendu, à sa place ordinaire qu'on
lui gardait même s'il était en retard, et mieux qu'attendu,
aimé. Dans son petit cur, il avait toujours, comme vivants en face
de ses yeux, les portraits des quelques êtres chéris qui étaient
pour lui toute l'humanité, son père et sa mère, ses
trois frères et ses deux surs. Aussi hâtait-il le pas à
mesure qu'il avançait vers la maison qui respire et dont la fumée
lui semblait être l'âme. Il entre, tandis qu'à côté
ses bêtes, comme lui, regagnent d'elles-mêmes la chambre et
le toit généreux renfermant le sommeil. Il revoit les figures
qui n'ont pas plus changé depuis le matin que les choses. Il se
met à table. On mange, on parle peu. Il apprend de chacun, selon
son âge et ses travaux, les menus faits de la journée et il
dit les siens, tels qu'ils sont : la couleuvre enfuie sous son pied, l'épine
arrachée de l'ongle du chien, le héron qui tout à
l'heure a passé... si haut qu'on ne distinguait plus son bec...
On l'écoute avec attention ; ces événements ont leur
importance... Après, quand il n'y a pas de raisons de veiller, jamais
on ne reste inerte, à perdre le tempe. Sur un signe du maître
c'est la prière en commun, tous à genoux. Les bêtes,
qui en savent le murmure et qui peut-être obscurément en sentent
la solennité, reculent, baissant la tête ; les volets à
coulisse, après le signe de croix final, sont, comme dans un cloître
ceux d'un guichet, tirés de nouveau sur elles ; au mur, à
la petite lampe suspendue dont la forme antique et la flamme inquiète
évoquent les catacombes, la mèche est d'un seul coup soufflée,
et au creux des vieux lits, ou sur un matelas à même le sol,
chacun, là où il doit, s'étend sur la paillasse de
feuilles de maïs. Qu'il est beau le sommeil uni de cette famille !
ce sommeil fort, de fatigue et de paix, honnête et calme, uniforme
ainsi que celui des enfants et pendant lequel on dirait, qu'à l'unisson
des corps qui se reposent les pensées se recueillent. C'est un sommeil
qui, sous les fronts, continue de demander et de remercier, et charrie
les prières lancées avant lui quand l'esprit et les yeux
étaient encore ouverts. Aussi celles-ci, durant l'immobilité
des gisants, cheminent en silence et vont à leur adresse, et quand
leurs auteurs se réveillent, elles sont arrivées.
Ces Depaul en effet n'étaient nullement des rustres, ils n'avaient
rien de grossier ni de brutal. Dieu leur avait même épargné
la misère et ses maux. Ils possédaient le plus grand des
biens, un lopin de terre. C'était de modestes paysans mais avec
autant sinon plus d'honneur et de fierté que dans les villes. C'était
des pauvres, mais des riches comblés de ce qu'ils avaient la sagesse
de ne pas rêver ou envier ; c'était, si l'on veut, au sens
apparent, des malheureux, mais au sens réel, des heureux, des heureux
de peu, des contents du moins, des reconnaissants de tout. Enfin des nobles,
mais oui, dans la plus haute acception du mot et de la chose, des idées
et des sentiments, et même en s'en rapportant à la lettre,
à la preuve authentique et franche de leur nom à tous les
deux, le père et la mère, lui Jean de Paul, et elle, Bertrade
de Moras. Des noms qui auraient trouvé tout naturel d'avoir leurs
parchemins. Mais cet orgueil-là, les pauvres gens, comment eut-il
pu les hanter ? Ils en étaient si loin que pour dissiper toute erreur,
et ne pas avoir l'air de s'estimer au-dessus de leur condition, le chef
de famille ne voulut jamais se faire appeler que M. Vincent. Ces deux mots
ainsi dépouillés d'un semblant de titre, lui suffisaient
pour tenir son rang de simple laboureur. Monsieur Vincent... déjà
!... oui, ce nom qu'il pensait léguer obscur, inconnu mais sans
tache à ses enfants, et que le troisième d'entre eux, son
préféré, devait couronner de gloire, sur terre, aux
quatre coins du monde, et plus haut que tout, jusqu'au canonicat, pour
l'éternité.
En attendant, il gardait le troupeau paternel.
Geneviève, Jeanne d'Arc, Vincent... Quel triptyque pastoral,
intime et sublime, se développant encore bien au delà des
trois volets qui le composent sans le limiter ! Rapprochement mystérieux
qui renseigne et qui prouve, qui fait comprendre et fait rêver...
N'est-il pas, dites-moi, émouvant et exaltant à la fois dans
l'instructif, de voir à l'origine des plus grandes vocations qui
se puissent imaginer cette fonction si petite, si terre à terre
? N'en discernez-vous pas tout à coup, cachée à dessein,
la nécessité, l'honneur de choix, immense et invisible ?
Tout ce qui manquerait à ces trois sauveurs s'ils n'avaient pas
été bergers ! N'en seraient-ils pas, non seulement dépoétisés,
ce qui, mon Dieu, n'entamerait pas leur mérite, mais, dommage
plus grave, amoindris ? Leur arrivée d'apothéose, la conçoit-on
sans ce départ ? Eut-elle même été possible
? Autant de questions précipitées et enivrantes, qu'en marchant
avec ses brebis dans les bois de Lutèce et dans ceux de Lorraine,
et dans le sable des Landes, font lever sous leurs pas qui se suivent pour
accomplir la même route, les pieds de ces trois enfants. Peut-être
faut-il, en vertu d'un contraste effectif et puissant, que garder des hommes,
des âmes, une patrie, cela doive s'apprendre avec des moutons ? Mais,
tout de même, comme il est remarquable que, par exemple, ces trois
modèles d'énergie, de mouvement physique et moral ininterrompu,
d'héroïsme acharné aient eu pour s'y préparer,
une pareille école de lenteur, de silence et d'inaction ! Que ce
soit cette longue paix usante et presque déprimante des " pâtis
" qui les ait trempés pour le tumulte de leur existence et les chocs
des combats futurs, pour la traversée de leurs innombrables épreuves
! Et cependant le fait est là, souverain, devant lequel on n'a qu'à
plier, mieux : qu'à s'agenouiller.
A y réfléchir, d'ailleurs, ce qu'il paraît offrir
de contradictoire s'évanouit. Rien n'étonne plus. Tout devient
lumineux.
CE QUE VINCENT VOYAIT ET FNTENDAIT
Ce fut probablement vers sa sixième année que, selon la
coutume, Vincent commença de garder le troupeau, et il continua
jusqu'à sa douzième, soit six ans, pendant lesquels, en sa
compagnie, du matin au soir, il vécut sous le ciel, loin des hommes.
Etre loin des hommes, pensera-t-on, c'est être près de
Dieu. Bonne éducation déjà. Mais comment, si petit,
profitera-t-on du bienfaisant et formidable voisinage ? Comment même
le soupçonner ? L'enfant l'ignore. Dieu seul sait qu'il est près,
le plus près de " l'homme à venir " et en train de venir
à lui.
A cette initiale et végétative époque où
il n'a pas encore d'histoire, examinons-le pourtant et regardons-le vivre.
Que voit-il ? Toujours les mêmes lieux, bornés ou prolongés
par le même horizon, mais qui éternellement varient, selon
la procession et la couleur des mois, les tableaux de la lumière
et tous les jeux du vent dans les autres toisons du sol, de l'arbre et
du nuage. En fait d'humains qui rencontre-t-il ? Personne ne passe. Qu'entend-il
? Un chant d'oiseau vite coupé, un rameau qui se casse, une pierre
qui roule, un bêlement de ses moutons, la clochette qui tinte à
leur cou balancé, par instants le son de sa propre voix dont il
est, le premier, surpris quand il leur parle, ou encore le piétinement
de leurs petites pattes dans le sable... et par-dessus tout, cette rumeur
horizontale et imposante du silence où il croit découvrir
celle de la mer, la mer qui là-bas, à des lieues de lande,
après les étangs de Soustons frappe la côte, à
perte de vue, au golfe de Gascogne... Et nuls autres bruits. Son chien
n'aboie même pas. Pourquoi aboierait-il en cette solitude ? Pour
les loups ? Certes, il y en a, mais au fond de la forêt d'où
ils ne sortent qu'en hiver et la nuit quand le trop grand froid les cingle
et les en chasse.
Et maintenant, dans ces conditions, à quoi pensait Vincent au
cours de ces heures torpides où il n'avait, pour ainsi dire, que
cela à faire ?
Facile réponse. A travers ce qui, dans un vague très
doux, occupait ses yeux et son oreille, il envisageait d'abord ses humbles
devoirs de chaque jour, ici et à la maison : il pensait au râtelier
de l'étable, à la paille de la litière, à l'herbe,
au bois mort, à l'eau fraîche... Il se recommandait de ne
rien oublier. Puis il évoquait ses frères et surs, et au
milieu d'eux les parents vénérés aux pieds desquels
tendrement il se mettait de loin, attentif à repasser ce qu'il avait
entendu dire la veille, et aussi, bien avant, des semaines, des mois plus
tôt.
C'était le soir, quand ils s'y décidaient, que parlaient
les parents, et de préférence en dure saison, près
du feu de pommes de pin où ils restaient tard assis, causant, immobiles,
comme pour eux tout seuls, d'une voix basse et grave, car les choses qu'ils
énonçaient ne permettaient pas la joie, et ne tombaient de
leurs lèvres qu'entre des soupirs. Toujours le même intarissable
sujet : la grande désolation du royaume de France en proie aux horreurs
de la guerre ou civile ou religieuse. Remontant les années, allant,
bien avant la fausse paix de Beaulieu, reprendre au fond de leur esprit
maints événements de deuil qu'on ne pouvait pas oublier,
ils retraçaient, sans se lasser jamais, la douloureuse histoire
: catholiques et protestants écartelant l'Eglise, la déchirant,
la tirant à eux, les premiers pour la conserver intacte et la défendre,
les seconds soi-disant pour la réformer et la rajeunir, et les deux
partis n'ayant recours, pour atteindre chacun son but, qu'à la violence
et aux crimes. Les huguenots, surtout, en étaient chargés
et souillés. Combien de provinces montraient à nu les plaies
qu'ils leur avaient faites ! Mais, entre toutes, le Béarn et cette
partie de la Gascogne où vivaient les Depaul pouvaient s'affliger
d'avoir subi la fureur de leurs ravages, et l'on rappelait, en se signant
d'effroi, tel que plus d'un l'avait vu passer dans le brouhaha de ses bandes,
M. de Montgomery, l'homme néfaste et diabolique, à cheval,
bardé de pied en cap et casqué de noir à l'allemande,
avec une plume noire et feu lui balayant le dos jusqu'à la selle,
enfin tout pareil sans doute à ce qu'il était autrefois,
ce jour que, d'une lance enragée, ou peut-être traîtresse,
il rompit en tête son roi. " C'est vers ce temps, petiot, déclarait
le père, en se tournant vers Vincent, que tu nous es né.
en 76. Le 24 d'avril ", complétait la mère.
On parlait alors de la Sainte Ligue et de son chef, M. de Guise, et
de l'autre chef, celui des protestants, Henri de Navarre, déjà
fameux depuis la paix de Bergerac et celle de Fleix.
Plus sympathique et plus populaire en ces pays du Midi que le Balafré,
à cause de ses origines et de son berceau tout voisin, il attirait
les curs malgré sa religion. Son mariage avec la reine Marguerite
avait plu. Enfin, en dépit de tout, on l'excusait, on voulait l'aimer
; et fallait-il, pour cela, qu'il fût doué de dons singuliers
et d'un charme bien irrésistible en regard des vilenies commises
par ses partisans ! Leur nombre était, dans toute la région,
le plus considérable et donc le plus fort. D'Orthez, qu'ils avaient
choisi pour centre, ils dominaient et terrorisaient dans un rayon très
étendu. Leurs déprédations, redoublant au choc des
représailles, frappaient de toutes parts. Fermes brûlées,
bétail ravi ou égorgé sur place, viols de domiciles,
pillages de couvents, la chaumière et la chapelle également
vouées à la torche ou au bélier, l'abbaye de Sorde
détruite de fond en comble. Les martyrs recommençaient, dans
la pierre et le bois, d'endurer un nouveau supplice. On les mutilait, on
leur crevait les yeux. Les bénitiers étaient à sec
ou pleins d'une eau sale et poissée de sang, qui laissait du rouge
aux doigts et au front. Quand ils ne brisaient pas les fonts baptismaux
à coups de masse, les mécréants les emportaient pour
les offrir ainsi qu'une auge à leurs cochons. Pas de tranquillité
en semaine, et le dimanche bataille. On allait au prêche ou à
l'office en armes, ceux-ci la Bible pendue au fourreau de l'épée,
ceux-là le chapelet au poignet et la dague au poing. Les vêpres
chantées finissaient en cris. Aux derniers fidèles qui, tour
à tour tremblants et révoltés, courbant et relevant
la tête, osaient encore et pouvaient se risquer à la messe,
les églises ne montraient sous un porche branlant que des statues
décapitées. Tous les saints étaient devenus des saint
Denis, ne tenant même pas leur " chef ", car tous n'avaient plus
au bout des bras que des moignons et l'on butait dans l'herbe à
des mains jointes de pierre que des femmes ne craignaient pas de ramasser
la nuit pour les emporter comme des reliques. Entre tous les sanctuaires
ayant eu si fort à souffrir, on en nommait un avec douleur que,
sur ce territoire même de Pouy, n'avait eu garde d'épargner
la haine du sacrilège. C'était le plus modeste, le plus pauvre,
mais le plus vénéré, de toute antiquité, la
chapelle de Notre-Dame de Buglose, lieu de pèlerinage immémorial
pour toutes les populations des Landes et même des Pyrénées.
Il n'en restait plus rien. Les protestants l'avaient incendiée et
la statue miraculeuse de la Vierge, au dire des uns, proie des flammes,
ou selon les autres volée et cachée, avait disparu. Cette
destruction et cette incertitude à propos de la sainte image avaient
eu pour effet de rendre plus brûlante encore et en quelque sorte
farouche la foi des habitants en leur protectrice.
Ainsi, dans l'incessante et litanique évocation des fléaux
qui, depuis si longtemps et sans qu'on en pût, Seigneur, apercevoir
la fin. battaient et rebattaient les hommes comme le grain sur l'aire...,
et aussi, parallèlement, dans l'exhortation sereine à la
douceur, à la confiance en Dieu... se passaient les soirs et les
veillées dans la calme maison Depaul.
Ces récits du foyer, presque toujours répétés
dans les mêmes termes, aux mêmes heures, le petit Vincent les
entendait, et les écoutait comme pour la première fois ;
c'était sur eux qu'il s'endormait, d'eux qu'il rêvait souvent,
et en eux qu'il se réveillait, les emportant malgré lui dans
la lande et les bois où ils persistaient à l'obséder.
Cela pendant six ans.
Six ans de garde, de grand'garde au milieu d'un petit tas de moutons
qui ont l'air, quoiqu'on n'étant jamais les mêmes, de ne jamais
changer, six ans d'un aussi profond silence, d'une pareille solitude, éternelle,
implacable en sa monotonie ! Vous imaginez-vous ce qu'une durée
de cette espèce arrive à contenir de torpeur ou de rêves,
de pensées grises ou noires, et de repliements, de méditation,
et est capable aussi de renfermer, même chez un enfant, de projets,
de désirs, de passions à peine nées, tendues à
briser l'uf ? C'est un inonde et un abîme, un gouffre ou des hauteurs
qui également donnent le vertige. A ce genre d'existence on s'enracine
et on s'engourdit, à moins qu'en y échappant par l'esprit,
tout l'être ne s'élargisse et s'élève. Alors
un berger peut produire un artiste, un musicien, un poète, un soldat,
un savant, un génie et plus encore un saint.
TRENTE SOUS
Ce fut le saint que préparèrent, pour Vincent, ces six
années de pacage, où, au vaste cloître de la nature,
à ciel toujours ouvert, il ne cessa pas de faire retraite. Ses moutons
devenaient des hommes et, pour en avoir plus à diriger, il les multipliait
mentalement. La solitude lui donnait l'idée et l'appétit
des foules. Dans le silence il percevait mieux les voix qui l'appelaient...
loin et partout. La lande lui déroulait des steppes inconnues, d'autres
espaces qui semblaient l'attendre. Le vent, qui parfois de la côte
apportait les commandements de la mer, lui ronflait à l'oreille
: " Embarque-toi ! " A tous ces ordres, il se sentait rempli d'élans,
de missions, vagues encore mais immenses, multiples... et pour lesquelles,
quand il les toisait, les grands pins balancés lui promettaient
la sève et la souplesse utiles, et les chênes l'endurance
et la longévité. Le présent l'animait, l'avenir l'espérait
; il croyait en soi dans Dieu. De tout ce travail intérieur, de
ce brasier de sentiments et d'aspirations, rien ne se trahissait... Au
dedans comme au dehors nuls éclats, nulle fièvre mystique,
aucun trouble surnaturel... L'uvre s'opérait dans l'ordre et la
plus parfaite simplicité... à l'insu même de l'enfant
qui conservait les grâces, le sourire et la paix candide de son âge.
Il n'en perdait pas plus l'appétit que le sommeil. Il montrait la
quiétude et l'humeur sereine de ceux qui sont élus aussitôt
qu'appelés.
Le spectacle d'ailleurs du terrible temps où il devait vivre,
au lieu de l'endurcir, comme il eût été naturel et
de lui rendre la bienveillance difficile et même impossible à
l'égal d'une injustice, avait au contraire adouci son cur. Les
méchancetés qui l'environnaient et le blessaient lui avaient
appris la bonté. Tout ce qui lui était ennemi lui dictait
le pardon. A toutes les faims et aux soifs de la détresse il opposait,
en les leur accordant, le pain et l'eau de la charité. A ceux qui
n'étaient pas couverts il donnait ses habits. De toutes les vertus
qui germaient en lui, avant d'y grandir et d'y composer un bouquet, ce
fut celle-là, la charité, destinée à devenir
la directrice et la clef de sa vie entière par laquelle il débuta,
à laquelle il fit en premier donner des fleurs et des fruits. Quand
son père l'envoyait chercher au moulin la farine exigée pour
le ménage, il arrivait souvent qu'il ne rapportait pas la quantité
voulue. L'avait-il donc perdue, semée en route, inattentif ? Seigneur
! Lui ! Non. C'est qu'ayant, au retour, rencontré un vieillard,
une pauvre femme ou un gueux, quelque stropiat, il leur en avait, spontanément,
donné plusieurs poignées... Et dame ! après cela s'il
n'en restait pas beaucoup, c'est que, comme il le faut aux saints que Dieu
traite en conséquence, le nôtre n'avait pas la main petite
et morte. Mais le père Depaul, comment prenait-il la chose ? Admirablement,
assure Abelly, biographe de Vincent et dont les paroles font foi.
" De quoi son père, affirme-t-il, qui était homme de
bien, témoignait n'être pas fâché ; " ce qui
en bon français et en bon catholique veut dire qu'il était
ravi.
Voici mieux. L'innocent, à force de travail et d'épargne,
était parvenu, piécette à piécette, à
amasser, pour soi, un trésor... qui aurait tenu sous le pied d'un
de ses moutons, mais qu'il devait, dans sa candeur, juger énorme...
trente sous ! Trente sols qu'il portait toujours sur lui, qu'il avait plaisir
et orgueil, en vidant la bourse de toile, à compter de temps en
temps, assis à terre et se demandant : Qu'en ferai-je ?... Eh bien,
un pauvre, un pauvre de rien, quelconque, a le bon esprit de passer par
là. Vincent le voit, s'émeut... et il lui lâche son
trésor, les trente sous, pas un de moins. " Prends tout ! " Puis
rappelant son chien qui grogne, il s'éloigne, pauvre à son
tour et enrichi de son aumône.
Trente sous ! Le chiffre des trente deniers ! Mais ceux-ci, deniers
sacrés, qui vont produire au cours des âges le flot inépuisable
de millions nécessaire à un peuple d'enfants, de femmes,
de vieillards, de malades, de prisonniers, à toute une double humanité,
celle de la misère et du secours. Les trente sols du bergeret, en
voilà le départ, le premier fonds social, le premier versement
!
Un tableau du dix-huitième siècle, conservé à
Paris, d'abord dans la chapelle des Filles de la Charité et aujourd'hui
dans le parloir des Lazaristes, célèbre cette scène
où Vincent, en donnant tout ce qu'il possède, commence à
se donner soi-même. Le peintre inconnu y a fait preuve d'une grande
fantaisie. Sans doute afin d'honorer mieux son modèle, il l'a placé
dans un paysage aussi flatté que possible et dans un décor
de montagnes aux pieds desquelles certainement le petit pâtre de
la lande ne traîna jamais ses moutons ; mais pourtant, telle quelle
et malgré ses défauts, son inexactitude, nous aimons cette
toile. Admirée sans doute et invoquée depuis plus de deux
cents ans par les religieux et les saintes filles qui n'en ont jamais discuté
la valeur, elle a gagné sous leurs regards, sous leurs prières
une puissance de réalité, à ce point qu'aujourd'hui
nous n'y voudrions rien changer. Oui, c'est bien ainsi que s'est passée
la chose. Elle a été peinte d'après nature. Le tableau
ressemble. Il est véridique. Il est le premier, encadré et
pendu, dans la galerie merveilleuse.
Durant les longues heures qu'en son sablier la lande lui imposait,
nous croyons que l'on aurait tort de se figurer Vincent se plongeant à
âme perdue dans de célestes rêveries ou se consumant
à prier. Il priait, sans doute, et de préférence au
milieu des ruines de Buglose où il aimait s'agenouiller et même
s'asseoir sur une de ses pierres abattues dont le temps faisait des tombes.
Un vieux chêne du voisinage et que l'on montrait encore il y a cinquante
ans avait été aussi adopté par lui et aménagé
en oratoire. Dans le vaste tronc, qu'on eût dit crevassé et
ouvert exprès par le Dieu des anachorètes afin d'en faire
une rocailleuse cellule, il avait établi un petit autel. Il y venait
se recueillir, s'abriter du mistral, du soleil et de la pluie. Mais ses
pensées, ses oraisons, ses lentes allées et venues, ses travaux
étroits et si peu apparents qu'ils ressemblaient à des loisirs
ou à de la paresse, étaient toujours chez lui orientés
par goût et par devoir vers des buts pratiques. Les ruines de Notre-Dame
de Buglose ne devaient surtout le retenir que par le regret qu'elles lui
donnaient de ne pouvoir les relever. S'il rêvait, c'était
d'action... et de bonnes actions. Agir en quoi ? De quelle manière
? Il ne s'y butait pas. Dieu, quand il le voudrait, saurait bien le lui
dire.
Les horreurs d'autrefois et d'hier n'étaient pas seules dans
la chronique de l'âtre, qui partait toujours de la Saint-Barthélémy,
à faire le sujet des récits habituels aux parents ; la vie
quotidienne apportait plus de troubles qu'il n'en fallait pour les alimenter.
En ces années d'une existence évidemment toujours inquiète
mais qui, s'écoulant à la campagne et à l'écart
des plus grands foyers de discorde, offrait tout de même par comparaison
une relative facilité, que d'événements de toutes
sortes ! Que d'orages, tous terribles, soit d'un seul coup par leur foudre,
soit par la répercussion de leurs suites, avaient fondu sur le royaume
! La guerre religieuse, toujours rallumée au lendemain des paix
jurées
et signées pour l'éteindre. En 1586, la peste. Et, rien qu'à
Paris, trente mille hommes tués. La France, aux trois quarts inculte
et saccagée, abandonnée du paysan, n'étant plus labourée
que par la bataille et engraissée que par les morts. Les champs,
plantés de loups, ou semés de corbeaux. Dans le pays traité
comme une proie, places prises, reprises, le fer, le feu, la famine, noyades,
pendaisons, avec la victoire allant, indécise ou éperdue,
couronner en folle les deux partis l'un après l'autre, Henri de
Navarre à Coutras, et Guise à Vimory et à Auneau,
et le duc alors, dont la fortune et l'habit blanc tournent à lui
les yeux, les têtes, osant, enivré de sa gloire, caresser
le projet de détrôner le roi, soulevant le peuple contre lui,
le jetant à ses trousses après les Barricades... et puis,
celui-ci, prenant de haute ruse sa revanche aux Etats généraux
en faisant assassiner dans son château de Blois, sur les marches
de son lit, le chef de la Ligue, Guise lui-même ! Monsieur de Guise
!... Il n'oserait !... Son frère accouru à ses cris ! Un
cardinal pourtant ! Avec la croix de Dieu, en or, pendue à son cou
! On ose aussi. " Aux poignards ! Tous les deux !... " Et cela finira,
moins d'un an après, par le couteau qu'un mauvais moine enfonce
jusqu'au manche dans le ventre du grand Mignon qui n'en pouvait plus de
régner.
Nul n'ignore par quel prodige, dans les pays les plus perdus et privés
de communications, les choses d'importance publique, fussent-elles secrètes,
ont de promptitude à se propager. La distance, même la plus
effrayante, est toujours, en dépit des obstacles, dévorée
par les nouvelles. Le désert les attire et les fait arriver. Viennent-elles
par les oiseaux ? dans les voiles du vent ? ou enrubannées à
une flèche invisible et lancées par un archer des nues ?
Mystère. Elles tombent comme du ciel ; cependant qu'au ras du sol,
les ambulants, le voyageur, le marchand, le nomade, le pèlerin,
ne cheminant qu'à pied, les sèment le long de la route et
les déballent à l'étape, en même temps que le
cavalier qui n'a pas quitté le galop et qui s'écroule d'un
cheval fourbu. Enfin, par-dessus tout, le bruit, le simple bruit, vague
d'abord, sans source bien nette, et puis certain, précipité,
court plus vite encore que l'homme et ses moyens, a tôt fait, sans
qu'on se l'explique, d'accomplir les trajets qui semblaient impossibles
et d'aller, du palais à l'autre bout du monde, atteindre la masure.
Chez les Depaul, n'en doutons pas, on savait ce qui se passait, au
moins le principal, et Vincent le sut, non seulement par ses père
et mère mais par lui-même. En dehors des récits entendus
avec avidité, il avait vu plus d'une fois passer en se balançant,
à " la spadassin ", de ces gens sans aveu, moitié soldats,
moitié bandits, qui vendaient au Temple ou à l'Église
leur arbalète et leur épée. Il avait vu les argoulets
de maraude, bigarrés de loques multicolores, paraître et disparaître
en un jour, emportant à leur ceinture des grappes de poules. Après
Coutras il avait vu les fuyards de Joyeuse fraterniser avec les volontaires
du Béarnais pressés de compter chez eux leur butin, et se
ruant tous dans la direction de l'Espagne. Au plein de l'été,
dans la paix torride de la lande, il avait vu tout à coup surgir
en caravanes à grelots et montant des mules pelées jusqu'au
bleu du cuir, ces troupes de ribaudes demi-nues qui sont la récompense
et la gangrène des armées. Elles venaient des montagnes ou
bien y retournaient. Il lui était arrivé, au détour
d'un sentier, d'être surpris et interpellé par des batteurs
de bois qui avaient l'air égarés, tantôt des géants
à carrure tudesque et à barbe rousse nattée, ou bien
des petits hommes secs à peau de cuivre, à crinière
noire, que l'on ne comprenait pas plus les uns que les autres, et qui ne
faisaient que traverser le pays en proférant des menaces barbares.
Il avait ramassé des monnaies rouillées, des éperons
tordus. Il avait vu des éclopés, accroupis au bord d'une
flaque et regardant leurs pieds dont la plante à vif saignait, cloutée
de cailloux ; et il en avait lavé et pansé plus d'un. Il
avait vu des berceaux vides, des tambours crevés flotter au fil
de l'Adour, des animaux domestiques, chiens et chats devenus sauvages,
des chevaux morts tombés dans le convoi, et même des cadavres
dépouillés n'ayant plus pour tout drap mortuaire que leur
linceul de mouches. Et en regard, il avait vu aussi les religieux, courant
sans crainte les fossés, la plaine et la forêt depuis la pointe
d'aube et souvent jusqu'à la nuit, lanterne à la main, pour
y rechercher les blessés, apportant le pain, le vin et la viande
aux affamés, allant à la chaumière et à l'hospice
assister les malades et lancer, devant les agonisants, pour leur dernier
passage, un pont de miséricorde. Il avait vu s'empresser, pour venir
en aide au petit monde, les notables de Dax, les moines d'Orthez, les laboureurs
comme ses parents, les femmes, jeunes et vieilles, de toutes conditions,
et les enfants bergers, forts et agiles comme lui. Et il avait suivi les
processions ordonnées pour que prît fin, dans tout le royaume,
et conséquemment ici, à ses extrêmes limites, la grande
pitié des guerres. Il était donc mûri déjà
par cette expérience qui devient dans les temps troublés
le bienfait du malheur. Grave et vif, il parlait peu, réfléchi
comme ceux qui, à force de vivre seuls, pensent davantage. Il avait
douze ans, tellement grandi qu'on l'aurait pris pour un jeune homme.
REVES PATERNELS
C'était l'âge où il semble bien que son père,
s'il avait trouvé inutile que Vincent continuât de garder
le troupeau, aurait dû l'employer près de lui au labour ou
au moulin, ou à la maison, à des travaux demandant plus d'efforts
et plus d'activité. Mais, chef de famille attentif et sagace, il
avait depuis longtemps compris que le présent et l'avenir de son
fils n'étaient pas là. Les pères visent volontiers
pour leurs enfants plus haut que pour eux-mêmes. Avait-il conçu
le désir et plus l'ambition que son préféré,
dont l'intelligence précoce et les dons du cur n'avaient pas manqué
de le frapper, fût capable un jour d'honorer son nom ? ambition noble
et bien permise en somme, ou fût-ce, au lieu d'elle, un pressentiment,
une espèce d'ordre secret ? toujours est-il qu'il résolut
d'offrir Vincent à l'Église, de le lui consacrer. Qui sait
d'ailleurs s'il n'y eut pas, là aussi, de sa part, l'accomplissement
d'un vu, fait à cette époque d'horreur dont l'Église
avait eu tant à souffrir ? En lui donnant ce qu'il possédait
de plus cher, ce bon père et ce bon catholique n'obéissait-il
pas alors à un double devoir ?
Une pensée intéressée et que l'on ne saurait reprocher
à sa sollicitude entrait également, ne craignons pas de le
dire, dans ce dessein : assurer à son fils et à sa famille
une vie moins précaire. Un de ses voisins et amis, de condition
presque semblable à la sienne, n'était-il pas devenu prieur,
ce qui lui avait permis d'apporter à ses parents, grâce au
revenu de son bénéfice, une aide inespérée
? Il en pourrait résulter, dans le même cas, pour Vincent
et ses frères un avantage appréciable. " En quoi, comme l'ont,
après coup, et sans grande perspicacité, affirmé tous
ses biographes, il se trompait beaucoup. " Mais encore une fois, allez
donc empêcher un pauvre cultivateur de rêver, en songeant à
son fils exceptionnellement doué, une de ces brillantes fonctions
auxquelles, même bien au-dessus du prieuré, il pouvait, selon
son mérite, prétendre dans l'Église et aussi dans
l'Etat ? Pour procurer aux jeunes gens l'enseignement nécessaire,
on n'avait d'ailleurs que l'embarras du choix. Un grand nombre d'universités
et de maisons spéciales s'en acquittaient au mieux. Malgré
la rigueur de l'époque, il ne manquait pas de couvents épargnés
par l'orage ou rouverts après lui, et fournis des maîtres
les plus distingués, les plus propres à l'éducation
supérieure des jeunes gens quand ils avaient reçu auparavant
celle de l'école paroissiale. Dans la région, le collège
des Jésuites était surtout celui des classes élevées,
tandis que les autres, les plus modestes, s'adressaient aux Minimes et
aux Cordeliers. Ce fut chez ces derniers que Depaul résolut de placer
son fils.
Cette entrée au couvent de Dax que le père avait choisi,
nous pourrions la mentionner d'une simple ligne et passer outre. Arrêtons-nous-y
cependant. Elle marque dans la vie de Vincent, bien qu'il n'ait pu s'en
rendre compte que plus tard, une date importante. Elle est si riche d'émotions,
uniques dans leur délicatesse, que nous ne consentons pas à
nous en détourner. Comment se désintéresser en effet
du rare et sympathique enfant et ne pas vouloir essayer de se mettre dans
son état d'esprit à cette heure où la voix du père
lui signifia la grande nouvelle ? S'y attendait-il ? L'avait-il souhaitée
? Peu importe. Elle eut à ses yeux, même s'il n'en fut pas
surpris, le caractère d'une annonciation. Elle correspondait évidemment
à ses désirs en accord avec ceux d'En Haut.
ADIEUX A LA LANDE
Sans lui prêter une sensibilité molle, maladive et un peu
profane, à la façon de la nôtre, nous ne pouvons croire
cependant que les rêveries et les impressions de toutes sortes qui
l'envahirent alors ne furent pas, indépendamment de la joie, d'une
mélancolie profonde. L'homme et l'enfant sont pareils, même
à des siècles de distance. Quand un petit paysan quitte aujourd'hui
sa famille, son toit rustique et les champs où il est né
pour aller à la ville et y entrer au collège ou au séminaire,
ou y pratiquer un libre métier, ce qu'il éprouve en ce passage
diffère peu de ce que pouvait ressentir en semblable circonstance
un pastoureau de Gascogne sous Henri III. Les mêmes pensées
leur sont communes, naturelles. Ils ont des gestes identiques.
Depuis qu'il est averti, j'imagine Vincent en proie, pendant la dernière
semaine qui lui reste à garder encore son troupeau, à une
méditation douloureuse et douce qui l'accompagne partout. Il a déjà
cessé d'être berger, il a déjà renoncé
à la terre, ses moutons ont déjà cessé de lui
appartenir et pourtant il les aime encore et il les regrette comme s'il
ne les avait plus, quoiqu'ils soient toujours là, broutant selon
leur habitude, ainsi que pour l'éternité. Il refait successivement
en leur compagnie la lande, les bois, la forêt, l'oratoire du chêne,
tous les endroits où il les a menés, où bientôt,
à sa place, un autre les mènera ; le chien, tour à
tour plus tendre ou boudeur, sait à quoi s'en tenir et va de travers
tête basse ; le nombre des jours, tantôt si longs, tantôt
si courts, diminue cependant. Plus que deux. Voici le dernier.
C'est demain que Vincent doit partir. Il reste ce soir là dehors
plus tard, usant jusqu'à la corde le crépuscule. Alors à
la première étoile, il se lève, il rentre. Mais avant,
pendant qu'il est seul encore, il dit adieu, dans la pieuse obscurité,
un très simple, un très paisible adieu à ses bêtes
indifférentes. Il n'y en a pas beaucoup. Sept à huit. C'est
vite fait. Il les caresse. Il enfonce ses mains, comme s'y plaisait l'enfant
Jésus, dans l'épaisseur de leur toison. La clochette qui
tinte à leur cou lui semble avoir dans l'ombre un son plus joli
que jamais. Et puis il parle à son chien qui le comprend et le lui
montre ; il lui recommande les moutons, la grosse brebis paresseuse et
l'agneau folâtre. Le chien dit oui. A présent on approche
de la maison. Il s'arrête pour embrasser sur son front brûlant
le fidèle ami de sa vieille enfance, avec lequel il a tant marché,
tant couru, fait de la poussière et chanté, joué,
barboté dans l'Adour, et mangé, bu, dormi et prié,
et qui a été si souvent aussi que Dieu pardonne cet aveu
le consolateur de ses longs ennuis.
Mais, assez s'attendrir. Plein de sagesse, il rentre à la maison
où son retour était guetté. Il ne paraît pas
soucieux. Ses parents le sont plus que lui. La soirée se déroule
en s'appliquant à ressembler aux autres. Sur son dur petit lit qui
sent l'étable, il s'étend pour la dernière nuit de
crèche et de famille, et s'y endort. Calme sommeil comme une eau
bleue qui coule. Eveillé tout seul de grand matin, il s'habille
en hâte. Mais quoique ses vêtements soient les mêmes
il n'est pourtant plus, lui, le même qu'hier. L'écolier renvoie
le berger. Plus de besace et de houlette. Elles sont là, pendues
au clou où elles resteront... Dieu sait combien de temps ! Vite
! Allons ! L'heure est venue ! Les grands bras de tous, les baisers de
la mère. Aucune larme. " Il n'est pas bien à plaindre,
mon Dieu ! Dirait-on pas qu'il s'en va au bout du monde, chez les Turcs
ou même à Paris ; mais non, c'est tout à côté,
à Dax, au couvent de ces bons Cordeliers ; deux petites lieues,
une promenade. On ira le voir et il viendra aussi, de temps en temps, à
Noël, à Pâques. En route ! " Mais à côté,
quel tapage ! Ah ! c'est le chien qui aboie et gratte " pour suivre " et
qu'on a enfermé ! parce qu'après, on le connaît, on
ne pourrait plus le ramener. Il voudrait, lui aussi, entrer au couvent.
Les moutons bêlent. C'est la plus mauvaise minute.
Enfin, Vincent s'éloigne avec son père. Ils disparaissent
dans la campagne où le soleil se lève.
Le reste est simple et se devine. L'arrivée au collège.
Des arcades de cloître. Le petit " nouveau ", remis par le vieillard
à un de ses futurs maîtres, peut-être même au
Supérieur. Une bonne main posée sur le front de l'enfant
ou lui tapotant la joue... cela très bref, car le principal entendons
les conditions soixante livres par an, et c'est lourd ! a été
réglé a l'avance... et voici Vincent, l'élève
Depaul, parti pour être homme d'Eglise, et devenir dans la folle
pensée paternelle, si jamais Dieu veut bien l'exaucer, prieur au
fond de quelque beau cloître tranquille, comme ce voisin qui, lui
aussi, vous vous souvenez ? fut d'abord paysan... Quel rêve !
LES CORDELIERS
On sait d'où venaient ces Cordeliers.
Relevant des Frères mineurs institués par François
d'Assise, au treizième siècle, ils avaient commencé,
vêtus d'un sac de bure et ceints d'une corde, une vraie corde avec
deux gros nuds par n'être qu'un ordre mendiant, ne vivant que
d'aumônes. Plus tard seulement ils obtinrent le droit d'enseigner
et ils y acquirent aussitôt, surtout dans la philosophie et la théologie,
une réputation égale à celle des Dominicains que l'on
ne croyait pas cependant pouvoir être dépassée. Comment
alors n'être pas ému de voir, par un rapprochement bien significatif,
ce petit Vincent qui devait, pendant sa longue vie, se montrer un modèle
de pauvreté, d'humilité et de charité toutes franciscaines,
être conduit justement, pour en faire l'apprentissage, chez les fils
du pauvre des pauvres, du Poverello ? Où eut-il trouvé une
préparation meilleure à la carrière dans laquelle
il entrait, les yeux fermés encore ? Où eut-il reçu
un enseignement plus conforme à l'esprit de sacrifice qui en serait
la règle ?
Mais il fallait d'abord travailler. Presque tout à apprendre.
Comme ceux de son âge et de sa condition, il n'avait guère
jusqu'ici parlé avec les siens qu'un patois courant, dérivé
du bas latin. La graimmaire et le français, les lettres, l'histoire,
l'ancienne et la religieuse, et la géographie, et aussi les
sciences selon le programme et dans les limites où ces jeunes cerveaux
pouvaient s'y appliquer, furent l'objet de ses études. Il fit rapidement
de tels progrès qu'il étonna ses professeurs par sa remarquable
intelligence et l'ensemble de ses dons. Tout avec lui, et comme grâce
à lui se faisait clair, facile, harmonieux. On eût dit, par
moments, à tel point éclatait sa compréhension des
choses et les justes aperçus qu'elles lui suggéraient, que
c'était lui le maître ; et d'ailleurs, sans qu'il le cherchât,
il en avait pris très vite sur ses camarades, l'ascendant, par la
seule force de son savoir et de sa douceur autant que de ses vertus. Car
chez ce merveilleux enfant la modestie croissait en proportion de la science.
Plus grandissait et se manifestait sa valeur, plus il s'appliquait à
la réduire, à la cacher. Il ignorait l'orgueil. Sa piété
consolidait ses mérites et les rehaussait comme une couronne. Il
était l'exemple et la gloire de la maison. " Voyez Vincent, imitez-le
! " répétaient à ses condisciples les maîtres.
Telle, au bout de quatre ans, rayonnait sa perfection qu'on arrivait autour
de lui à en être effrayé. " Qu'est-ce qu'on en fera
? se disaient les bons moines. Faudra-t-il donc que, comme nous, il demeure
toute sa vie dans un collège, y pratiquant un devoir limité,
sans qu'il lui soit possible de donner et d'étendre, jusqu'où
elle est digne d'aller, sa splendide mesure ? Est-ce là son avenir
? Quel dommage ! " Une occasion se présenta d'alléger leur
inquiétude et de répondre à leur vu.
M. DE COMMET
M. de Commet, célèbre avocat en la cour présidiale
de Dax et juge en même temps de la paroisse de Pouy, ce qui l'avait
mis en rapport avec les Depaul, cherchait un précepteur pour ses
deux jeunes fils. Entendant les pères Cordeliers faire partout un
chaleureux éloge de l'élève dont ils étaient
si fiers, il proposa à celui-ci, arrivé d'ailleurs à
la fin de ses premières études, d'entrer chez lui pour y
instruire ses enfants. Cette offre aussi honorable qu'utile ne pouvait
manquer de plaire à Vincent. Il l'accepta comme un bienfait et le
bienfait dura cinq ans pendant lesquels, traité à l'égal
d'un fils par l'avocat et d'un ami par tous, il put, commençant
les études des deux écoliers, poursuivre encore les siennes,
car il n'était jamais las d'apprendre et de chercher en tout le
mieux, qu'il atteignait en se désespérant de ne pas l'obtenir.
On le voit ainsi choyé, écouté, respecté,
considéré parfois un peu trop, à sa gêne
dans cette sage et vieille famille de magistrature et de noblesse estimable
quoique petite, comme il s'en trouvait tant alors fixées au cur
de nos provinces qu'elles boisaient et empêchaient de se disloquer,
à la façon des racines profondes qui retiennent sur les pentes
les terres prêtes à glisser et les unissent, les rattachent
les unes aux autres dans l'étendue des plaines. Et ces familles
résidaient dans des maisons héritées, bien construites,
bien couvertes, bien closes, solides, maisons de travail et de repos, de
silence et de paix, et de joies tranquilles. Foyers de bonnes murs et
de bonnes manières où se perpétuaient la politesse,
la discrétion, la patience, l'indulgence, les égards, toutes
les formes de courtoisie et de bonté qui, atténuant les défauts,
contribuent à la quiétude, et maisons excellemment tenues
où sans luxe vain, mais dans la plus ferme économie, on vivait
cependant aussi bien que l'on pensait.
Obligé, en se refusant d'y prendre en soi plaisir, de subir
cette aisance, Vincent, avec son esprit pratique et curieux, ne pouvait
néanmoins se défendre d'en observer les conditions, la méthode
et les si heureux résultats. Aussi est-il permis de penser que ce
fut là, dans le spectacle quotidien et à l'usage comme au
profit personnel de ce bien-être sagement réglé et
discipliné, qu'il dut d'acquérir les premières notions
d'ordre intérieur, d'économie, de parfaite conduite dans
les affaires qui lui furent plus tard précieuses quand il commença
de dresser le plan de ses fondations. Les Cordeliers, la maison Commet
lui inspirèrent, chacun dans son genre, le même esprit de
communauté.
ZARAGOZA
Quatre ans de collège, cinq ans chez le juge de Pouy, neuf depuis
qu'il a dit adieu à la lande. A présent le fils de Guillaume
Depaul en a vingt et un. C'est un jeune homme. Lui ! un jeune homme ! On
a vraiment de la peine à s'imaginer qu'il le fut tant est différente
l'image, on pourrait dire la seule, qui l'ait popularisé et qui
l'immortalise, celle d'un vieillard tassé, au poil blanc et rude,
au gros nez, et qui, sous la coupole d'un vaste front, vous regarde avec
des yeux fins et un angélique sourire... Et pourtant, à cette
époque, il dut être un robuste gars brun, coloré, aux
fermes pommettes, à la lèvre rouge, à mâchoire
de volonté bien garnie de toutes les dents qu'il devait perdre de
bonne heure en y gagnant une expression de mansuétude plus grande.
Mais sa piété, plus âgée que lui, le devançant
et l'entraînant, indiquait à tous de jour en jour qu'il était
fait pour Dieu. On le lui dit. Il s'en doutait déjà. Il fallut
pourtant l'en convaincre, et alors il l'accepta, avec ardeur et sans présomption
malgré tout craintif à l'idée de ne pouvoir réaliser
les espérances, déraisonnables à ses yeux, que formaient
sur son avenir et proclamaient ses maîtres. Et puis, l'engagement
pris, il le tient. Le 20 décembre 1596, il reçoit la tonsure
et les ordres mineurs... la tonsure, alors pratiquée à plein,
dans ses cheveux épais et qui, plus tard, bien élargie quand
ceux-ci seront tombés au ciseau des ans, luira sous la calotte noire
comme une auréole cachée... le froc, dont la rudesse l'anime,
plus douce à sa peau que ses anciens habits de berger ; et c'est
avec entrain qu'il serre à sa taille la corde neuve qui à
la longue lui creusera un sillon dans les reins.
Cela se passe, non à Dax, mais à l'église collégiale
de Bidachen, près de Bayonne. Aussitôt soldat de l'Église
il décide, pour s'y consacrer exclusivement, de quitter sa famille
et même son pays. Au fond c'était, dans son esprit, chose
déjà faite.
Où va-t-il aller ? Il ne le sait pas. Mais il est vif à
le chercher. Tous les chemins menant au bien sont bons. Ce qu'il veut en
premier, c'est prendre celui qui pourrait le conduire le plus vite et le
mieux, à la théologie dans les leçons de laquelle
il sent la nécessité de se perfectionner, de se cuirasser
et de s'armer avant tous les combats.
Rempli de ce dessein, Saragosse le tente, et puis l'attire tout entier.
La distance ? Pour sérieuse qu'elle soit, elle ne l'effraie pas.
Serait-elle plus grande encore, il la franchirait. Sur cette idée
de Saragosse où il se plaît à voir un signe, il vend
une paire de bufs et ainsi muni, plus riche qu'au temps des trente sous,
il part. A pied, bien entendu.
Toute sa vie d'ailleurs, son uvre immense d'apostolat, de secours
et d'aumônes, ses lieues et ses lieues de charité il les fera,
autant que possible, à pied, à même la poussière,
estimant que c'est surtout ainsi que l'on peut d'abord aller le plus vite,
et puis s'arrêter, chaque fois qu'il le faut, et se pencher, interroger,
écouter, répondre... et ramasser, soutenir, prendre par le
bras, porter... et donner à manger, à boire... et consoler
de tout près, plus favorablement que du haut d'une selle ou de la
fenêtre d'un coche. Il a compris qu'il n'est pas bon, si bien courbé
que vous puissiez être à les secourir, que le pauvre et l'infirme
aient le visage à hauteur de votre étrier. Jésus d'ailleurs
n'est jamais monté à cheval. C'est qu'il ne l'a pas voulu.
Non. L'âne simplement, et encore un petit ! sur lequel on touchait
presque terre, lui a suffi. Pour tout. Pour l'étable, la fuite en
Egypte et la triomphale entrée à Jérusalem.
...Et donc à pied, Vincent, par les formidables Pyrénées,
par ses sentiers brûlants et pierreux, s'achemine. D'où il
partait, sa route directe était Saint-Palais, Mauléon, les
gorges de Roncevaux, pour gagner Pampelune en Navarre, et de là,
après d'autres régions, escarpées encore, atteindre
les vastes et infécondes plaines de l'Aragon. Il est probable que
ce fut celle-là qu'il prit. Mais à le supposer ce trajet,
quoique le plus court, dut être cependant très long et très
pénible. Combien de fois aux muletiers, aux pèlerins, aux
gens de la montagne et du val, ne demanda-t-il pas : " Zaragoza ? "
Enfin il traverse l'Ebre. Il en admire la limpidité. Le voici
dans les faubourgs. Premiers moments d'émotion physique et historique
aussi. Les nuées de souvenirs que le barbare moyen âge a cloués
et laissés en ce noble et hautain pays, assaillent sa pensée.
Il écoute, en se croyant au bord d'un gave, le rude accent cadencé
de l'aragonais. Les rouges bandeaux tordus autour des têtes ainsi
que des turbans, les couvertures jetées sur l'épaule, et
tombant en plis de froc jusqu'aux sandales monacales, les ceintures, bourrées
de croix et de couteaux, l'or des haillons, des bijoux, des drapeaux, des
bannières, les rues sombres et tortueuses, où chaque maison
montre, collés à ses grilles, des visages qui ne sourient
pas, tout le fanatisme prêt à éclater que l'on respire
où qu'on aille, occupe et retient notre jeune prêtre. Il se
jette dans la ville. Au couchant du soleil il monte à la Tour Neuve.
Il embrasse de là, du regard, les clochers, les dômes, la
verdure noire des promenades, et l'Université qu'il parvient à
situer dans la confusion des toits. Et puis, les jours suivants, sa fièvre
tombe. Il se sent tout à coup seul et dépaysé, perdu.
Après la douceur des pâtis, après la vie calme et familiale
de Pouy et de Dax, le brusque changement ! Que de tumulte et de vain tapage,
étouffant de si beaux silences ! L'Espagne, sans doute, avant qu'il
y entrât, l'avait déjà averti en voisine. Il s'attendait
à toutes ses rudesses. Aussi n'est-ce pas de cette fougue extérieure
qui lui est propre et de cette irritabilité toujours prompte à
dégainer qu'il éprouve à présent une si pénible
surprise, mais bien de la manière imprévue et brutale dont
se comprenaient à l'Université les études théologiques.
Là où il se figurait trouver gravité, réflexion,
recueillement, sagesse, et respect de la pensée d'autrui, courtoisie
attentive jusque dans la controverse, il tombait dans une mêlée
d'âpres discours dégénérant en disputes où
les cris couvraient les paroles, d'où la raison était chassée
comme à coups de fouet, où la violence éclatait dans
les mots et même dans le geste y ajoutant l'odieux de la menace.
Pour un peu les professeurs, divisés entre eux, en fussent venus
à propos " de la science moyenne " et " des décrets prédéterminants
" aux mains et aux cheveux. On argumentait en se montrant le poing.
Pris d'horreur et de dégoût, Vincent vit qu'il s'était
trompé, que là n'était pas son école. Cependant,
s'il avait fermé ses livres pour n'obéir qu'aux leçons
de son cur, il fût resté quand même en ce pays où,
à défaut de l'enseignement spirituel désiré,
il se voyait au moins bien placé pour étudier à fond
les problèmes de la misère, d'une misère dont il ne
se faisait jusqu'ici aucune idée, qu'il avait l'impression de découvrir.
Déjà l'Espagne était en effet, et depuis toujours,
le royaume de grande pauvreté et pouillerie, de souffrance horrible
où s'étalaient au fer rouge du soleil et sous les résilles
des mouches des plaies et des hideurs dont le bon Cordelier, confondu,
s'affligeait. Mais, doué d'un esprit de méthode auquel il
asservissait tous ses actes, il sut, quoi qu'il lui en coûtât,
ajourner sa pitié. " Oui. Pourquoi était-il de si loin, venu
en Aragon, à ce Saragosse ? Pour y secourir des indigents ? y soigner
des malades ? Non. Pour exceller en théologie, se perfectionner
dans la doctrine religieuse, sur les choses divines. Voilà quel
était le but de son voyage, sa première mission. La charité,
le don de soi viendraient plus tard et les pauvres n'y perdraient rien.
Mais, d'abord, finir ce qu'on a commencé. "
Cette rigueur de conduite, Vincent toujours se l'infligea, comme une
discipline morale. Toujours il fut, sans regarder au lendemain, l'homme
de la journée. Journalier de sa tâche, il aurait pu prendre
pour devise : " Je fais ma journée. " On le verra. C'est le saint
le plus ferme et le plus accompli de l'Age quod agis. Qu'avait-il besoin
d'ailleurs, il s'en aperçoit à présent, d'aller
chercher à l'étranger des vérités que son pays
libéralement, cordialement, lui offrait à portée de
la main ? Et le voici rendu à Toulouse où il se retrempe
dans une atmosphère appropriée à ses désirs,
où au bout de sept ans de travail il obtiendra le diplôme
de bachelier, peut-être même, selon quelques-uns, celui de
docteur.
Mais l'argent de la paire de bufs est vite parti à Saragosse
; celui que de temps à autre il reçoit de son père
âgé, malade, et qui se prive, ne lui permet pas de parer aux
exigences de la vie. Il donne donc des leçons. Les élèves
affluent ; et il peut, désormais, si bien se suffire à lui-même,
qu'il renonce aux avantages que son père en mourant avait tenu à
lui faire en vertu de son droit d'aînesse. Ayant ainsi, vis-à-vis
de sa mère et de ses frères, allégé sa conscience
et rempli plus que son devoir, libre en tout, maître avéré,
il n'a plus qu'à passer le Suprême Examen. C'est en 1600,
le 13 de septembre, qu'il est ordonné prêtre.
UN PRETRE EST AUSSI UN PATRE
On n'a jamais été fixé sur le jour et le lieu où
il dit sa première messe. Il semble que, par une exquise pudeur,
il ait voulu qu'on l'ignorât. Pour être le plus près
de Dieu il écarte les hommes. Il se cache au sein de la nature,
dans cette solitude où le ciel lui avait ouvert et fait lever les
yeux. Et puis, " on lui a ouy dire, nous rapporte Abelly, qu'à l'idée
du divin mystère il était saisi de terreur au point qu'il
en tremblait, et que n'ayant pas le courage de célébrer sa
messe publiquement il choisit plutôt de la dire dans une chapelle
retirée ".
Pensa-t-il alors à le faire au pays natal, dans les ruines de
Notre-Dame de Buglose ? ou sous la voûte du vieux chêne, au
creux duquel il avait autrefois dressé un oratoire ? Sans doute.
Cependant, malgré l'unique douceur qu'ils évoquaient en lui,
ces autels naïfs de son enfance étaient tout de même
trop pauvres pour l'acte capital dont la grandeur l'étourdissait.
Mais, près de Bazet, s'élevait, si l'on ose dire en parlant
d'un aussi humble sanctuaire, une petite chapelle isolée, Notre-Dame
de Grâce. Elle était d'accès difficile, au sommet d'une
montagne et tapie, comme prosternée, au milieu des bois qui la recouvraient.
Cet éloignement à cette hauteur ne pouvait que plaire à
Vincent Depaul.
C'est là, si l'on en croit la tradition, qu'il offrit pour la
première fois, de la façon qu'il voulait, le saint sacrifice,
en n'ayant, pour l'assister, qu'un prêtre et un servant dont il pouvait
même oublier la présence. Pas de monde, en dehors de Dieu
qui pour lui était le Monde.
Accompagnons-le maintenant de loin tandis qu'il descend le sentier,
que l'on montre encore et qu'il avait si souvent gravi pour aller à
cette chapelle de Notre-Dame de Grâce. Il s'agit d'en prendre, après
celui-là, un autre plus large et plus étendu, le Grand Chemin
tracé pour sa destinée.
Ici, dès le début de cette existence inouïe où
le romanesque, du choix le plus pur, abonde et se joue avec une espèce
de prédilection, se place un incident resté mystérieux,
qui n'a l'air de rien et que pourtant on aurait tort de ne pas relever,
parce qu'il montre la réserve admirable et même excessive
du religieux à propos de sa personne en même temps que sa
modestie et sa répugnance aux honneurs.
" Il dut aller de Toulouse à Bordeaux. "
Pourquoi ? " Pour une affaire, se borne-t-il à dire en une
lettre prudente qui requérait une grande dépense et qu'il
eût été téméraire à lui de déclarer.
" Mais, de certains propos échappés à un de ses amis,
M. de Saint-Martin, on a déduit que ce voyage avait eu pour objet
une entrevue avec le duc d'Epernon ayant appelé Vincent (auriez-vous
deviné cela ?) pour lui offrir un évêché ! Evêque
! Lui ! Déjà ! C'est inouï ! Quelle joie, quelle fierté,
s'il eût vécu encore, en aurait ressenties son père,
le vieux Landais dont les rêves n'étaient jamais allés
au delà de le voir prieur !... Evêque !...
Et cependant la chose en resta là.
Sans chercher pour quelle raison, il est facile de conjecturer que,
seul, le refus de celui à qui elle était proposée
la fit échouer. Non. Il était, heureusement, écrit
d'avance au Grand Livre de Sainteté, qu'on ne dirait jamais Monseigneur
à Monsieur Vincent, qu'il ne porterait jamais la robe violette ni
la pourpre cardinalice auxquelles cependant tout lui eût donné
droit. Des bas de soie, et de couleur ? à lui ? Allons donc ! Des
bas de laine grise. Pour crosse, un bâton, après la houlette.
Au lieu de mitre et de chapeau rouge à glands, une calotte pas plus
grande qu'une écuelle et qu'on eût dite taillée dans
un ancien béret : et toute sa vie, sur sa maigre échine,
en soutane, en ceinture, en manteau, en tout et pour tout, du noir, rien
que du noir, le drap noir usé et râpé sous lequel il
devra peiner, marcher et suer par tous les temps, sous tous les cieux et
boiter, souffler, vieillir et mourir, fagoté de noir comme un sacristain.
Il semble qu'à partir de ce moment où il pensait mener
une vie sédentaire, il fut convaincu d'avoir à y renoncer.
On dirait que la Providence, à dessein, veut tout de suite le préparer
aux déplacements, " l'entraîner " pour les aventures.
LE BEAU VOYAGE
A peine est-il de retour à Toulouse qu'une succession inespérée,
et à ses yeux peut-être inopportune, l'oblige à se
rendre à Marseille. Par bonheur ce n'est pas encore trop loin. Il
y arrive donc, armé de cette sérénité qu'il
apporte à l'inévitable. Aussi tout va bien. Désintéressé
comme à son habitude, il a vite fait d'en avoir fini avec les gens
de loi. Il s'apprêtait au retour, et par terre comme il était
venu, quand une personne dont il avait fait, pendant son séjour,
la connaissance à l'hôtel où il était descendu,
le presse de prendre plutôt avec lui la voie de mer, jusqu'à
Narbonne. Ah ! l'on aimerait, j'en suis sûr, connaître le nom
de cet hôtel qui n'était peut-être qu'une simple auberge
ayant vue sur le port. Mais on serait encore plus content de savoir comment
se nommait ce personnage inattendu. " Un gentilhomme du Languedoc ", Vincent
n'en dit pas davantage. On peut tenter de se le figurer. Bon cadet de Gascogne,
eût-il beau déjà être poivre et sel, il est
engageant, gai, sûr de soi, loquace et persuasif. Juillet flambe.
Un ciel bleu. Du soleil. Jolie mer. Joie et chaleur qui rayonnent partout.
Temps merveilleux pour naviguer, mon Père ! Et que d'avantages
! Plaisir plus vif, dépense moindre. Et trajet si court ! Un éclair
! Le jour même on touche Narbonne. " Je l'entends, avec cet accent
du Midi qui pimente ses mots. Poli et même amusé, Vincent,
pour lui faire plaisir, accepte et qui sait si " le gentilhomme du Languedoc
" alors ne l'embrasse pas, comme un vieil ami?
Cette agréable traversée demandant à peine un
jour devait laisser à ses voyageurs et en particulier à celui
qui nous est cher, de si profonds souvenirs qu'il éprouva le besoin
d'en relater et d'en envoyer le récit détaillé à
M. de Commet, son ancien protecteur, mais seulement deux ans plus tard.
Pourquoi si longtemps après?
Emouvante de grâce et de grandeur naïve, sa lettre va, mieux
que tout, nous le dire et l'expliquer. On n'en saurait retrancher une ligne.
En corriger même l'orthographe attenterait à sa beauté
:
" Estant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par
un gentilhomme, avec qui j'estois logé, de m'embarquer avec luy
jusques à Narbonne, veu la faveur du temps qui estoit, ce que je
fis pour plus tôt y estre et pour espargner, ou pour mieux dire,
n'y jamais estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu'il
faloyt pour nous rendre à Narbonne qui estoyt faire cinquante lieues,
si Dieu n'eust permis que trois brigantins turcs qui coustoyaient le goulfe
de Léon pour atraper les barques qui venoyent de Beaucaire, où
il y avoyt foire que l'on estime estre des plus belles de la chrestienté,
ne nous eussent donnez la chasse et attaquez si vivement, que, deux ou
trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme
moy qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste
de ma vie, n'eussions été contrainstz de nous rendre à
ces félons et pires que tigres. Les premiers esclats de la rage
desquelz furent de hacher nostre pilote en cent mile pièces, pour
avoir perdeu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz
que les nostres leur tuèrent. Ce faict, nous enchaînèrent,
après nous avoir grossièrement pansez, poursuivirent leur
poincte faisant mille voleries, donnant néanmoingt liberté
à ceux qui se rendoyent sans combattre, après les avoir volez
; et enfin, chargez de marchandises au bout de sept ou huict jours prindrent
la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans
adveu du Grand Turcq où, estant arrivez, il nous exposèrent
en vente avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disoyent avoir
esté faicte dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge,
nous aurions esté délivrez par le consul que le Roy tient
de là pour rendre libre le commerce aux François.
" Leur procedeure à notre vente feust qu'après qu'ils
nous eurent despouillez tout nudz ils nous baillèrent à chascun
une paire de brayes, un hocqueton de lin avec une bonete, nous promenèrent
par la ville de Thunis où ils estoyent venus pour nous vendre. Nous
ayant faict faire cinq à six tours par la ville la chaîne
au col ils nous ramenèrent au bateau afin que les marchands vinsent
voir qui pouvoyt manger et qui non, pour montrer que nos playes n'estoyent
point mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où
les marchands nous venaient visiter tout de même que l'on faîct
à l'achat d'un cheval ou d'un buf, nous faisant ouvrir la bouche
pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes et nous
faisant cheminer le pas, troter et courir, puis tenir des fardeaux et puis
luter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalitez.
" Je feus vendu à un pescheur qui feut contrainct se deffaire
bientôt de moy pour n'avoir rien de si contraire que la mer, et depuis,
par le pescheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain
tireur de quintessences, homme fort humain et traictable, lequel, à
ce qu'il me disoyt, avoyt travaillé cinquante ans à la recherche
de la pierre philosophale ; et en vain quant à la pierre mais fort
savant à autres sortes de transmutation des métaux. En foy
de quoi je luy ay souvent veu fondre autant d'or que d'argent ensemble,
le mètre en petites lamines, et puis un autre de poudre, dans un
creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre
heures, puis l'ouvrir et trouver l'argent être devenu or, et plus
souvent encore congeler ou fixer l'argent vif en fin argent qu'il vendoyt
pour donner aux pauvres. Mon occupation estoyt de tenir le feu à
dix ou douze fourneaux, en quoy, Dieu mercy, je n'avois plus de peine que
de plaisir. Il m'aimoyt fort, et se plaisoyt fort de me discourir de l'alchimie
et plus de sa loy à laquelle il faisoyt tous ses efforts de m'atirer,
me prometant force richesses et tout son sçavoir. Dieu opéra
toujours en moy une croyance de délivrance par les assidues prières
que je lui faisoys et à la Vierge Marie par la seule intercession
de laquelle je croy fermement avoir esté délivré.
" Je feus donc, avec ce vieillard, depuis le mois de septembre 1605
jusques au mois d'aoust prochain qu'il fust pris et mené au grand
Sultan pour travailler pour luy, mais en vain car il mourut de regrets
par les chemins.
" Il me laissa à son neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit
tout après la mort de son oncle, parce qu'il ouyt dire comme M.
de Brève, ambassadeur pour le Roy en Turquie, venoyt aux bonnes
et expresses patentes du grand Turcq pour recouvrer les esclaves chrestiens.
" Un renégat de Nice en Savoye, ennemy de nature, m'acheta et
m'emmena en son " temat ", ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme
métayer du Grand Seigneur : car le peuple n'a rien ; tout est au
Sultan. Le " temat " de cestuy-cy estoyt dans la montagne où le
pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois fames
qu'il avoyt comme grecque chrétienne mais schismatique, avoyt un
bel esprit et m'affectyonnayt fort, et plus à la fin une, naturellement
turque, qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de
Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, le remettre au giron de l'Église
et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu'elle estoyt de scavoir
nostre façon de vivre elle me venoyt voir tous les jours aux champs
où je fossioys, et après tout, me commanda de chanter louanges
à mon Dieu. Le ressouvenir du "Quomodo cantabimus in terra aliéna"
des enfants d'Israël captifs en Babylone me fist commencer avec la
larme à l'il le psaume "Super flumina Babilonis" et puis le "Salve
Regina" et plusieurs autres choses, en quoi elle prinst autant de plaisir
que la merveille en feust grande.
Elle ne manqua point de dire à son mari le soir qu'il avoyt
heu tort de quitter sa religion qu'elle estimoyt extrêmement bonne,
pour un récit que je luy avoys faict de nostre Dieu et quelques
louanges que je luy avoys chanté en sa présence, en quoy,
disoyt-elle, elle avait heu un si divin plaisir, qu'elle ne croyoyt poinct
que le paradis de ses pères et celuy qu'elle esperoyt un jour fust
si glorieux ni accompagné de tant de joye que le plaisir qu'elle
avoyst pendant que je louais mon Dieu, concluant qu'il y avoyt quelque
merveille. Ceste autre Caiphe ou asnesse de Balaam fict, par ses discours,
que son mari me dit le lendemain qu'il ne tenoyt qu'à commodité
que nous ne nous sauvissions en France ; mais qu'ils y donneroyt tel remède,
dans peu de temps, que Dieu y seroyt loué.
" Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'entretint dans ces vaines
mais à la fin exécutées espérances, au bout
desquelles nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendismes
le vingt huitième de juing à Aiguesmortes et tôt après
en Avignon où monseigneur le vice-légat receut publiquement
le renégat avec la larme à l'il et le sanglot au gosier,
dans l'église Saint Pierre, à l'honneur de Dieu et édification
des spectateurs. Mondict seigneur nous a retenu tous deux pour nous mener
à Rome où il s'en va tout aussitôt que son successeur,
à la Triene (terme de trois ans), qu'il acheva le jour de Saint
Jehan, seia venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à
l'austère couvent des "Fate ben fratelli" où il s'est voué,
et, à moy, de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice.
"
En vérité, comment, après la lecture de cette
étonnante et délicieuse lettre, n'être pas forcé
de la reprendre pour y cueillir et en faire respirer fleur à fleur
toute la modestie, la simplicité, la mesure et la splendeur suave
? Et aussi la résignation, la grâce, parfois même la
fine malice. Elle est de la bonne langue, aromatique et française
de Montaigne. On y respire, plus d'un siècle à l'avance,
dans certaines phrases comme celle-ci : " le peuple n'a rien, tout est
au Sultan ", un parfum de Lettres persanes : et tout ce micmac de gentilhomme
du Languedoc, de brigantins, d'alchimiste, de renégat, d'esclavage
et de conversion, ne serait-il pas, s'il n'était qu'inventé,
prétexte à la plus amusante et irrévérente
turquerie dans le goût de Voltaire ?
Mais il n'est pas question de jolies histoires à rire, ni de
contes des Mille et une Nuits. Nous sommes plus haut qu'avec Aladin. La
lampe qui nous éclaire ici est véritablement la seule à
être " merveilleuse " et qui ne s'éteindra pas. Il s'agit
de vertus et de celles de Vincent, belles parmi les plus rares. Or sa lettre
les contient toutes et les dégage à vous frapper. Elle est
la préface de son uvre et de ses travaux futurs. On y voit l'apprentissage
nécessaire aux entreprises de sa charité. Son apostolat s'y
indique et s'y ouvre dans l'étendue de ses perspectives. Au cours
de cette longue épreuve où il dut accepter la servitude et
ses souffrances, être blessé, enchaîné, vendu,
revendu, passer du terrible feu des fours à celui du soleil sous
lequel il lui fallait pourtant creuser la terre et porter des fardeaux,
et puiser encore, en son épuisement, la force de chanter pour la
femme du maître !... c'est à cette école de sa douleur
méprisée et oubliée, qu'il connut et voulut sentir
la douleur humaine et conçut de la soulager. Son esclavage le tourna,
le pencha vers les esclaves, tous les esclaves, ceux des villes et ceux
des déserts. Le jour où, pour la première fois, lui
apparurent plus tard les forçats, il ne les découvrit point,
il se rappela : " J'en ai été un. " Et comme il avait eu
au col et à ses pieds les fers et qu'il en savait la morsure et
le poids, il se fit le protecteur et l'ami des galériens et avec
eux, de ces Turcs " pires que tigres " qui lui avaient pourtant donné
la chasse en mer, en ce beau jour de juillet que lui, pacifique, et joyeux,
il voguait vers Narbonne ! "
Allons au plus profond encore de ces feuillets écrits en un
style si sobre, et où sont entassés tant d'événements.
Chaque ligne nous y réserve une surprise, une admiration. Nous en
restons émerveillés. Pas de révolte ni de plainte.
Vincent ne perd jamais confiance. Il s'incline devant son sort, sans que
celui-ci l'abatte. Il le salue même en Dieu " qui a permis que ces
trois brigantins du diable lui fissent la poursuite ! S'il parle de soi,
c'est le moins possible, et qu'il ne peut faire autrement ; et encore il
y glisse avec une pudeur où il introduit de la gaieté pour
que cela s'avale vite et ait l'air sans importance :..." et mesme moy qui
eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de
ma vie. " Pour risquer cet aveu, qu'il se fait petit ! Ne dirait-on pas
qu'il s'excuse de sa flèche, qu'il demande pardon de l'avoir reçue
?
Pas n'est besoin non plus d'un grand appel à l'imagination pour
se représenter que cette scène de l'attaque en mer dut être
une chose horrible. Un carnage. Il y a des deux côtés des
blessés et des morts. Le pilote est haché. Les bateaux sont
inondés de sang, les pieds nus y clapotent. L'eau, de bleue qu'elle
était, tout autour des carènes est, à plusieurs toises,
devenue rouge. Lui, cependant, n'essaie pas de peintures. Il raconte les
faits posément, avec sagesse et grand souci de loyauté. S'il
peut, sur quelques points, rendre hommage aux ennemis, quoiqu'ils agissent
en bourreaux, il n'a garde d'y manquer (...donnant néanmoingt liberté
à ceulx qui se rendoyent sans combattre)... Il ne les injurie pas,
il n'appelle pas sur eux la foudre divine. Quand ils lui mettent leurs
doigts sales dans la bouche et qu'ils lui tordent la langue comme à
un veau pour visiter ses dents ou les lui enfoncent dans les côtes
pour le tâter, il n'a pas, à ce souvenir, un seul mot de rancune
ni même de dégoût ; et quand, de ces doigts aux ongles
de fauves, ils sondent ses plaies, les fouillent, les agrandissent, il
ne crie pas. Aucune indignation de ces manières qu'il escamote et
nomme tout bonnement " des brutalités ". Lorsqu'il dit que son premier
maître, un pêcheur, fut contraint de se défaire de lui
"pour n'avoir rien de si contraire que la me", n'a-t-il pas vraiment, là
encore, l'air de nous confesser que c'est bien sa faute à lui, le
méchant, qui ose se permettre d'avoir le cur si peu marin ? Enfin
dès qu'il peut trouver à sortir un petit compliment à
l'adresse de ceux dont il s'applique à être le serviteur docile,
comme on sent qu'il en est heureux ! Son médecin spagirique " souverain
tireur de quintessences " lui inspire, malgré les douze fourneaux
où par frénésie de la pierre philosophale, il le fait
se griller, des propos pleins d'égards, d'une touchante reconnaissance,
et vis-à-vis de son dernier maître " le renégat de
Nice en Savoye " il s'exprime, avant même de se douter qu'il aura
la joie de le convertir, avec une grande modération. Entre cet homme
" ennemy de nature et les trois fames qu'il avoyt " jugez pourtant combien,
à son âge, vingt-neuf ans, sa position offrait de difficultés
? Cependant, il les surmonte à ce point, ainsi qu'il ne craint
pas de nous l'avouer dans la pureté de son cur. qu'il conquiert
bientôt la sympathie de la grecque schismatique "laquelle avoyt un
bel esprit et m'affectyonnoit fort". Et, chose plus extraordinaire où
le miracle éclate, il arrive à toucher la turque ! l'autre
femme, assez profondément, pour que, convertie d'abord par lui en
secret, elle obtienne ensuite de son mari qu'il rentre au giron de l'Eglise
et se voue à la délivrance de l'homme admirable dans lequel
il ne voit plus à présent qu'un envoyé de Dieu digne
d'être son maître au lieu de son esclave !
Ici nous gagnons le pathétique. La femme, poussée par
une force irrésistible et venant un jour, voilée, peut-être
en se cachant, rejoindre aux champs dévorés de soleil Vincent
qui, tout seul, le front en sueur, s'acharne courbé sur sa bêche
et, tandis qu'elle le regarde " fossoyier " n'a même pas l'air de
s'apercevoir qu'elle est là ; et puis, soudain, sur l'ordre de la
néophyte atteinte par la grâce comme d'un coup de lance, et
lui commandant de chanter louanges à son Dieu. Vincent qui alors
lâche sa bêche et, les bras en croix, les joues baignées
de larmes, entonne le "Super flumina" d'une voix qui tremble, avec cette
turque déjà chrétienne étendue à ses
pieds, qui sanglote aussi... Par-dessus tout cela le silence africain,
l'azur éblouissant comme le manteau de Marie... les âmes presque
libérées des corps, la terre qui disparaît ...quoi
de plus beau !
Toujours Vincent retrouvera fixées en lui, pour sa vie et pour
après sa vie, ces minutes surnaturelles.
DEUXIÈME PARTIE
CHEZ LES GRANDS DE LA TERRE
ROME
On pourrait croire qu'aussitôt envoyée à M. de Commet,
l'histoire de la captivité de Vincent fit grand bruit, et lui valut
le surcroît d'admiration qu'il méritait pour la façon
dont il avait traversé de telles épreuves. Il n'en fut cependant
rien. Tout montre qu'au contraire, à ce moment, au delà d'un
certain rayon, la chose ne transpira pas, et sans doute parce que Vincent
en avait recommandé au juge de Pouy le secret. Celui-ci le garda
et mourut sans le trahir. C'est alors seulement que dans ses papiers, un
gentilhomme d'Acqs (de Dax), neveu de ce M. de Saint-Martin, dont nous
avons eu l'occasion de dire l'amitié avec Vincent, eut l'étonnement
et la joie de la découvrir. Sachant l'étroite liaison qui
avait uni le prêtre et son oncle, il remit la lettre entre les mains
de ce dernier ; et aussitôt celui-ci pensant avec vraisemblance que
Vincent avait dû oublier un peu les circonstances de son ancienne
aventure, mais qu'il aurait certainement plaisir à s'en rappeler
le détail, lui adressa une copie fidèle de la lettre. Mais,
voilà ! On s'imagine connaître tout des hommes, aussi bien
leurs défauts que leurs qualités, leurs vices que leurs vertus...
et on se trompe. A plus forte raison quand, au lieu d'être ordinaires,
ces hommes sont supérieurs et touchent au sublime. Depuis un quart
de siècle que ce grand serviteur de Dieu s'exerçait au refus
et au mépris de tout ce qui était susceptible d'attirer sur
lui l'attention, la curiosité et plus encore, les hommages et les
louanges, il avait atteint ce point de paix où la brusque communication
de M. de Saint-Martin ne pouvait que le troubler. Loin de lui plaire, le
rappel de cette vieille histoire qu'il souhaitait rester cachée,
ignorée des autres, comme il l'avait presque effacée de lui,
le contraria fort. Si nous osions prononcer un mot, inadmissible cependant
pour ce modèle de patience et de douceur, nous dirions qu'il se
fâcha !... ne fût-ce que quelques secondes ! Il jeta au feu
comme si, diabolique, elle lui brûlait les doigts, la copie de son
ancienne et imprudente lettre, et il écrivit sur-le-champ, à
M. de Saint-Martin pour lui commander..., non, il était trop aimable
pour le prendre sur ce ton, pour le supplier de lui envoyer l'original.
Celui-ci qui vit tout de suite où Vincent voulait en venir, à
détruire la lettre, et qui, justement, par considération
pour son saint ami, résistait à ce fâcheux dessein,
fit la sourde oreille. Mais Vincent, à plusieurs reprises, réitéra
ses instances, et une dernière fois avec tant d'énergie qu'il
devenait impossible de ne pas céder à son désir :
" PAR LES ENTRAILLES DU CHRIST ! " et aussi, ajoutait-il " par toutes les
grâces qu'il a plu à Dieu de vous accorder, je vous conjure
de m'envoyer cette MISÉRABLE lettre qui fait mention de la Turquie.
"
Or, ceci se passait six mois avant la mort de Vincent infirme, vieux,
déjà perclus, à bout de forces. Il n'écrivait
pas, mais dictait. Le religieux qui lui servait de secrétaire jugea
sagement, nous rapporte un de ses biographes, qu'une lettre en possession
de laquelle il souhaitait, avec tant d'ardeur, rentrer, devait à
coup sûr renfermer quelque chose qui touchait à sa louange
et qu'il n'était impatient de la revoir que pour l'anéantir.
C'est pourquoi " il fit couler " dans sa lettre même un billet par
lequel il pria M. de Saint-Martin d'adresser celle que M. Vincent lui redemandait
à quelque autre qu'à lui, s'il ne voulait pas qu'elle fût
perdue sans retour. M. de Saint-Martin, convaincu que l'on peut, même
que l'on doit, désobéir à ses amis dès qu'il
s'agit de publier les grâces que Dieu leur a faites, suivit exactement
le conseil. Cette lettre précieuse, objet de tant de désirs
et si différents, il l'envoya au supérieur du Séminaire
établi au collège des Bons-Enfants. Sans cette ruse touchante,
nous n'aurions su que d'une manière très vague l'esclavage
de Vincent de Paul et le glorieux triomphe qui brisa ses liens. En effet,
dans tout le procès-verbal de sa béatification, il ne se
trouve qu'un seul témoin qui l'ait entendu parler de sa captivité,
et M. Daulier, secrétaire du roi, qui connaissait d'ailleurs toute
cette histoire, a déposé juridiquement qu'il avait, à
dessein, mis plusieurs fois Vincent sur les voies en lui parlant de Tunis
et des chrétiens qui sont esclaves dans cette régence, sans
avoir jamais pu tirer de lui une parole qui fît soupçonner
que ce pays ne lui était pas inconnu. "
Mais rejoignons, notre libéré où nous l'avons
laissé, à Rome.
S'échapper " d'un petit esquif ", pour aborder après
les rapides et lumineuses escales d'Aigues-mortes et d'Avignon, dans la
ville éternelle, au port de la chrétienté, quelle
fortune échue à une âme comme celle de Vincent !
De la Rome pompeuse, embellie et surornée par la munificence
artistique des papes, le nouveau venu découvre, et admire aussi,
la splendeur, sans qu'elle le grise. Il salue tous les chefs-d'uvre de
l'antiquité et les merveilles qu'une civilisation progressive y
a entassées depuis et qu'elle y ajoute encore... Mais, s'il leur
rend un juste hommage, celui-ci ne vient pas de son cur. Il s'acquitte
envers elle, une fois pour toutes, et avec des yeux qui aussitôt
en les quittant, voient plus haut, surtout quand ils se baissent, vers
cette terre des martyrs qui le repose, où ses pas recherchent la
trace des leurs, qu'il est joyeux de fouler gravement. C'est de ce côté
que vont tous ses désirs, que sa pensée chemine et stationne.
Il se jette aux églises ; et Dieu sait s'il en a ainsi, pendant
de longs jours, pour des litanies de bonheur ! Même là, ce
ne sont pas leurs trésors fameux enfermés dans le tabernacle
des sacristies qui le prennent. Il est l'homme de la poussière.
Il descend dans les cryptes. Aux cendres des tombeaux de marbre il préfère
celles que dérobe à la vanité l'ange des sarcophages.
Combien de fois les catacombes ne l'ont-elles pas enveloppé du matin
au soir dans les plis de leur linceul de pierre ? Leur labyrinthe est son
jardin où les vers luisants des petites lampes semblent des gouttes
d'étoile. Tous les humbles autels, tous les parvis où l'herbe
pousse, toutes les marches de miracle usées ou brisées le
voient accourir, reçoivent l'application de ses mains, de son front,
de ses lèvres, de ses genoux. Les plus beaux palais ne lui tournent
pas la tête. Il a ses musées : les chapelles. Il n'assiège
pas la demeure des grands, même des princes de l'Eglise. Les salles
des hospices, voilà ses antichambres. Chaque pauvre est pour lui
un saint qui ressuscite. Et s'il va " hors les murs ", c'est pour contempler
et mieux embrasser à distance, dans ses méditations à
travers la campagne latine, cette Rome formidable et douce, capitale du
monde et reine des reliques.
Et puis, surtout, il poursuit ses études. Qu'attend-il ? Rappelez-vous
les mots sur lesquels s'achevait sa fameuse lettre : Un bon bénéfice.
Mais oui, il ne le cache pas, il le confesse ingénument. C'est là-dessus
qu'il compte. Et comme on doit l'approuver de le penser et de le dire !
Accablé de dettes, n'ayant pas de quoi vivre et résolu de
subvenir tout seul à ses besoins, comment pourrait-il autrement
n'être pas à charge aux siens et remplir son apostolat ? Ce
" bon bénéfice " il ne le souhaite d'ailleurs qu'avec un
esprit bien désintéressé, puisqu'il sait que c'est
son prochain beaucoup plus que lui qui en profitera. Très tranquillement
il s'en remet donc là-dessus à la bonté et à
la toute-puissance du légat Montorio dont il a les promesses. Et
cependant, comme si Dieu avait jugé son exceptionnel serviteur trop
au-dessus des avantages qui sont le départ des grandes carrières
banales, Montorio, tout légat qu'il était, ne put obtenir
ce qu'il sollicitait pour son jeune ami. Loin de l'abattre, cette nouvelle
troubla si peu Vincent qu'il se plut au contraire à y discerner
un signe manifeste d'en haut et, de ce coup, ce fut l'échec qui
lui parut le bénéfice.
L'échec, d'ailleurs, était tout à l'honneur du
protecteur autant que du protégé. Ce qui le causa, ce fut
le mérite même de Vincent et le grand éloge qu'en faisait
à tous le vice-légat, bien placé pour en connaître
puisqu'il le logeait, l'accueillait à sa table et fournissait à
son entretien. Cette intimité quotidienne avait développé
chez lui une admiration sans bornes pour son hôte, et il la proclama
tellement que ce fut celle-ci qui fit échouer ses désirs.
LE LANDAIS ET LE BÉARNAIS
Henri IV, quoique ne doutant pas en 1608 d'être assuré
d'un long règne, n'en poursuivait pas moins, avec la plus habile
activité, la réalisation d'un vaste projet de regroupement
général des Etats d'Europe qu'il voulait liguer entre eux
pour contrebalancer la puissance de la maison d'Autriche. Dans sa juste
pensée, le consentement du pape Paul V à entrer dans cette
ligue et la plénitude avec laquelle il le donnerait étaient
d'une importance capitale, puisque son exemple devait, après les
princes d'Italie, le duc de Savoie, le grand-duc de Toscane, et Venise
dont l'adhésion paraissait certaine d'avance, entraîner toutes
les autres puissances italiennes. A cet effet, il occupait à Rome
plusieurs ambassadeurs chargés de travailler auprès du Pape
à ses affaires et surtout à celle-là. Or, ces ministres
avisés cherchaient en ce moment de leur côté quelqu'un
capable d'être, entre eux et le roi, un agent de liaison verbale
en qui l'on pût avoir une confiance absolue. A force d'entendre prôner
par le vice-légat la valeur et les qualités de son protégé,
il leur sembla que c'était bien celui dont ils avaient besoin. Ils
voulurent le voir et aussitôt il fut si goûté et apprécié
qu'ils s'ouvrirent à lui et le chargèrent pour Henri IV d'une
commission importante, entendu en plus qu'ils le considéraient assez
parfaitement instruit de la question pour en conférer et en bien
juger avec le Roi aussi souvent que ce prince le trouverait bon.
Vincent arriva au commencement de 1609.
Ici nous nous trouvons, et on ne s'en étonnera pas, devant des
portes closes. S'il a été permis aux historiens de déduire
avec assez de vraisemblance les principales raisons qui motivèrent
le voyage, du moins l'objet précis sur lequel porta l'entretien
du Roi et de l'envoyé de Rome est resté leur secret. N'y
eut-il même qu'un entretien ? Peut-être plusieurs. Le sujet
était assez d'importance pour qu'on puisse le supposer. Quoi qu'il
en ait été, nous regrettons qu'il n'ait rien transpiré
de ce qui s'y dit, ni de ce qui en résulta. Henri IV avait cinquante-six
ans, Vincent trente-trois. Malgré les vingt-trois ans de différence,
aussitôt l'un en face de l'autre ils durent s'entendre en pleine
franchise, et plus encore à demi-mot. Soyons certains que le sérieux
du fond et des pensées n'empêcha point l'esprit de pétiller
dans la forme et les mots. Les deux interlocuteurs étaient pays,
natifs du même sol, car Béarn et Landes sont voisins et se
ressemblent comme frères. L'homme de France et l'homme de Dieu avaient
une égale finesse, un même amour du bien public, une même
profondeur de vues. Avec le même accent, qui les rapprochait encore,
ils parlaient la même langue. Assis chacun d'un côté
de la table, à croire que le Béarnais va inviter le voyageur
qui vient de si loin à vider avec lui un gobelet de jurançon
rosé, on les voit. Cordial et coloré, le geste en éclair,
la main et la joue chaudes, le Roi parle, expose, et rit en jouant des
doigts dans sa barbe qui frise, et son sujet l'écoute, attentif,
le comprenant d'un regard, d'un sourire et si bien qu'en peu d'instants
il fait, malgré lui, la conquête du Roi. Cependant l'entretien
dure, l'heure passe. Alors, dans le grand vestibule, les introducteurs
et attachés au service de la porte commencent à s'étonner.
Les idées et les craintes, tout cela va vite au Louvre. Dans les
croisées, aux embrasures, on se demande à mi-voix : " Ah
! ça, qui donc Sa Majesté retient-elle si longtemps ? Est-ce
pas ce petit religieux noiraud, entrevu sous la portière ? " Et
déjà, redoutant une ambition en marche, une influence prête
à s'exercer, quelques-uns froncent le sourcil. Mais on les rassure
: " Allons donc ! ce n'est personne ! Un pauvre petit Cordelier de là-bas,
de Gascogne. Un inconnu. Son nom ?... Vincent... je crois, Vincent de...
de quelque chose, je ne me souviens plus. Enfin Vincent rien. "
Ah ! oui, rassurez-vous, messieurs ! Celui-là en effet ne vous
gênera pas. Il ne cherche pas à gagner, en vous les retirant,
les bonnes grâces du Roi, ni même sa jovialité. Il a
d'autres buts. Tenez, l'audience est finie. Le voilà qui sort et
aussi dénudé qu'il était en entrant, sans emporter
sous son manteau la poindre promesse en un sac. Il est même probable
que si le Roi lui a offert des faveurs, il les a déclinées.
Et il s'en retourne et il vous salue. Ne craignez plus de le revoir, du
moins d'ici longtemps, au cabinet du Roi. Mais rendez-lui vite et bien
bas son salut comme à un des très grands personnages, car
c'est plus encore que Sully, Bassompierre et Grillon, c'est l'ambassadeur
de Dieu, le futur ministre des pauvres.
VINCENT, ACCUSE DE VOL, SE TOURNE DE L'AUTRE CÔTÉ
Le temps d'avoir entrevu la Cour, il en a peur. Et il la fuit. Sans
doute le Roi lui a fait un si bienveillant accueil qu'il ne l'oubliera
jamais. Il admire et il aime en lui le paternel monarque et l'honnête
homme, et le politique... et le catholique, avisés tous les deux.
Mais sa commission remplie, il n'a qu'une idée, s'effacer dans la
retraite. Il n'est ambitieux que de dévotion. Un petit logis, modeste
et retiré au faubourg Saint-Germain, justement tout près
de l'hôpital de la Charité, lui semble être aussitôt
ce qu'il souhaitait. Il ne trouvera pas mieux. Il s'y établit. Or,
qu'il ait choisi de cacher son existence à l'ombre de cet hospice
de la Charité, lui, le père futur des saintes filles qui
devaient plus tard, sous ce même nom populaire, étendre partout
sa gloire, n'y a-t-il pas là de quoi frapper ? Le point de départ
de son uvre est éclairé déjà par toute la
lumière que fera rayonner son accomplissement. Il ordonne donc son
programme aussi simple que chargé. Il visite les malades, il les
exhorte, il accompagne et soutient jusqu'au seuil les mourants qui n'ont
plus pour brancards que ses bras, il donne aux pauvres tous les secours
bien appropriés qu'il leur faut, ceux du corps et de l'esprit, tous
les pains, il soigne les blessés de l'âme dont il panse les
plaies, mieux qu'avec la main réelle de la chair. Il nage, si l'on
peut dire, dans sa vocation. Est-ce tout ? Non. La connaissance qu'alors
à point nommé il fait de M. de Bérulle met le comble
à sa joie. Ce modèle de perfection sacerdotale attire aussitôt
Vincent. Ils étaient à peu près du même âge
tous les deux, ils se lient d'une religieuse tendresse que rien ne saura
rompre. D'ailleurs Vincent, qui savait, pour la prodiguer, le prix de la
consolation, cherchait pour lui-même un consolateur, et surtout un
guide. Où les aurait-il rencontrés avec plus de sécurité
que dans l'ami du grand François de Sales ? Il n'a donc rien à
envier. Dans la solitude où il n'est plus seul il se sent pleinement
heureux. Peut-être trop.
Il semble en effet que le bonheur, même exemplaire, irréprochable
et aussi pur qu'il se puisse imaginer, soit interdit, non seulement aux
hommes le méritant le plus, mais surtout à ceux que Dieu
a stigmatisés pour la sainteté. Celle-ci s'oppose à
la paix ; elle repousse toutes les aises, celles du corps et de la pensée.
Un saint qui n'aurait pas d'ennuis, pas de contrariétés,
aucun tourment physique ni moral... ou qui, à chaque tribulation,
pousserait l'injustice et la candeur jusqu'à s'en étonner
et à s'en plaindre, et qui s'écrierait : " Mon Dieu ! vous
ne me laisserez donc jamais tranquille, même pour faire le bien selon
mon désir et le vôtre ! " ce saint-là, n'en serait
plus un. Il en perdrait du coup le titre d'aspirant. Les saints sont destinés
à être tracassés, et à l'être en proportion
du degré de sainteté auquel Dieu prétend les hausser.
A ce point de vue, Vincent, comme on va le voir, devait être l'objet
d'un traitement de faveur.
Il avait été amené, sans doute par raison d'économie
nécessaire, à partager sa chambre avec une personne de son
pays, le juge de Sore, petit lieu situé dans le voisinage de Pouy.
Ce juge mettait son argent dans une armoire qu'il fermait avec soin et
dont il ne manquait pas, quand il allait dehors, de prendre sur lui la
clef, en quoi il faisait bien, car déjà en ce temps-là
l'argent, même à Paris, n'aimait pas qu'on le laissât
seul et la porte grande ouverte. Or, un matin le juge, avant de sortir,
oublie la clef sur la serrure. Le saint qui, justement, ce jour-là
avait à prendre médecine... oui, car hélas ! la
vertu ne peut rien contre les méfaits du corps, le saint était
resté au lit. Celui qui devait lui apporter le remède prescrit
arrive bientôt. Un verre ? Il a besoin d'un verre. En le cherchant
de tous côtés, il ouvre l'armoire, il y reluque l'argent et
le rafle sans que le malade, qui lui tournait le dos, ait eu le temps de
s'en apercevoir. Puis, dès que celui-ci a avalé sa médecine,
le drôle s'en va en conservant, nous dit-on, " un grand air de sérénité
". Quatre cents écus. Pas moins. C'était le chiffre rond
et important auquel se montait le magot. Le juge, à son retour,
surpris et suffoqué de ne plus retrouver sa bourse, est saisi d'un
grand émoi ; il la réclame, avec vivacité d'abord,
et puis emportement, à son compagnon de chambre. Vincent lui répond
qu'il ne l'a pas vu prendre et bien entendu qu'il ne l'a pas prise. Alors
le juge, égaré par cette perte, éclate au point d'insinuer
qu'il soupçonne Vincent. Et comme, à une pareille folie,
le pauvre prêtre trouve préférable de n'opposer qu'un
digne silence, il est hardiment accusé d'être l'auteur du
larcin. La stupeur et la tristesse embarrassée du pauvre homme à
cette supposition inouïe ne font que renforcer l'aveuglement du juge.
Il y voit une preuve de mensonge et de culpabilité, il chasse de
sa compagnie Vincent, qui ne résiste pas. D'autres le feraient.
Mais lui, patient et doux, quitte la chambre ainsi qu'un coupable. A ce
prix aura-t-il au moins obtenu le repos ? Non. Le juge vindicatif s'acharne
après lui et le décrie partout, jusque chez M. de Bérulle
auquel il le dépeint comme un scélérat.
M. de Bérulle dut en rire, mais une minute seulement, tant fut
vive sa douleur de voir son impeccable ami calomnié avec tant de
sottise; aussi en souffrit-il et bien plus que celui qui en était
l'objet et la victime.
Quoique les clameurs eussent été publiques au point de
faire autour de cet événement " un bruit effroyable ", Vincent
de Paul ne laissa pas échapper le moindre mot, le moindre signe
où l'on pût voir qu'il en était gêné.
Son égalité d'humeur reste complète et nous en tenons
la preuve par l'aveu qu'il en a laissé, mais à sa manière.
Ne pouvant étouffer la chose, ainsi qu'il s'y était appliqué
lors de son aventure au pays barbaresque, il ne se résigne cependant
à y venir que plus tard et encore en s'attachant à cette
modestie qu'il mettait toujours à éviter de se mettre en
scène. S'il relate l'incident, ce n'est qu'en termes indirects,
comme s'il s'agissait d'un autre : " J'ai connu une personne qui, accusée
par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu'il
ne l'avait pas pris. Mais voyant que l'autre persévérait
à l'accuser, il se tourne de l'autre côté, s'élève
à Dieu, et lui dit : " Que ferai-je, mon Dieu ? vous savez la vérité
". Et alors se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre
à ces accusations qui allèrent fort avant, jusqu'à
tirer monitoire du larcin et le lui faire signifier. "
Vraiment il est impossible de ne pas méditer ces lignes sans
en dégager l'admirable et pieuse sagesse qui est chez Vincent le
fond de son caractère. Il a le " bon sens du divin ". Toute sa vie
nous verrons qu'il observera cette même règle qu'il s'est
tracée. Chaque fois qu'il se heurtera à un obstacle humain,
grand ou petit, " il se tournera de l'autre côté ", du bon.
Et toujours en récompense il obtiendra, fût-ce longtemps après,
gain de cause, alors qu'il n'y comptait plus, et même il sera justifié
bien au delà de ses anciens espoirs.
Ce fut le cas dans la présente affaire dont il nous apprend
l'issue : " Or il arriva, et Dieu le permit, qu'au bout de six ans, celui
qui avait perdu l'argent, étant à plus de six vingt lieues
d'ici, trouva le larron qui l'avait pris. Ce voleur habitait Bordeaux,
comme le volé. Il y fut mis en prison pour quelque nouveau crime.
Il connaissait parfaitement le juge de Sore et il n'ignorait pas que la
bourse qu'il avait prise autrefois lui appartenait. Obsédé
de remords, il le fit appeler dans son cachot et lui avoua tout. " Sentant
alors, au point d'en mourir, l'horreur de sa conduite passée, le
magistrat écrivit une longue lettre à Vincent où il
l'adjurait de lui envoyer sa grâce, en protestant "que s'il la lui
refusait, il viendrait en personne à Paris se jeter à ses
pieds, et l'implorer la corde au cou". Vincent s'estimait trop dédommagé
par un aussi heureux repentir. Il pardonna au juge en le tenant quitte
du voyage et de l'humiliante démarche.
Cette contrition du magistrat ne se produisit, rappelez-vous le, que
six ans après. Il nous faut donc revenir à ce moment-là
où le calomnié, malgré son angélique bonté
ne sortait pas moins peiné de l'incident et bien décidé,
pour éviter le retour de pareils ennuis, à cacher sa vie
plus que jamais. Il croyait pourtant bien dès son arrivée
à Paris, avoir pris dans ce but toutes ses précautions. Son
nom de famille, que nous avons ici continué à lui donner,
il l'avait tout de suite supprimé, jugeant qu'il sonnait trop bien,
pour ne plus porter que son nom de baptême, presque le seul sous
lequel, même de son vivant, il ait été connu. Et dans
son entourage pas un mot qui pût révéler l'éclat
de son intelligence, l'étendue de son savoir et ses titres acquis.
Tout au plus, pressé de questions, consentait-il à se donner
pour un pauvre écolier possédant à peine les éléments
de la grammaire. Etre obscur le ravissait. Il ne parlait de lui, nous est-il
affirmé, " que comme du dernier des hommes ".
Mais ce serait en vérité trop beau et trop injuste aussi
par surcroît, si toutes ces précautions étaient suffisantes
pour assurer, même aux êtres supérieurs, le succès
qu'ils ont bâti sur elles. Cette volupté secrète de
l'effacement, les saints qui s'en nourrissent n'ont pas toujours la permission
de la savourer longtemps. Ce n'est pas à l'homme de choisir ses
sacrifices pour Dieu. C'est Dieu qui les choisit pour l'homme et qui s'y
connaît mieux que lui. En ce cas, d'ailleurs, il arrive que les mesures
les plus rigoureuses résolues dans son sens par l'homme, aboutissent
généralement à un effet tout opposé. L'extrême
discrétion déchaîne les indiscrets. Efforcez-vous de
cacher votre vie, les curieux n'en auront que plus le désir et les
moyens de la percer et non seulement les malveillants mais les bienveillants
aussi.
CHEZ LA REINE MARGOT
Dans le faubourg Saint-Germain où Vincent s'était fixé
pour se faire oublier, s'élevait, à peu de distance de son
petit logis, l'hôtel de la reine Marguerite. Entouré de jardins
et de terrasses qui allaient jusqu'aux bords de la Seine, il occupait,
Là où commence aujourd'hui la rue de ce nom, un vaste emplacement,
et la belle construction d'aspect sévère, qui se voit encore
au numéro 6, au fond de la cour, passe pour être, sinon maintenant
en totalité, du moins en partie, la demeure où habitait,
depuis qu'elle était descendue du trône, la fille de Henri
II.
Quand Vincent était venu se loger dans ce quartier, il ne pouvait
ignorer ce redoutable voisinage..., et pourtant cela ne l'arrêta
pas. Quelle vraisemblance y avait-il en effet que la souveraine d'hier,
l'hôtesse du palais se souciât du pauvre et minable prêtre
de la rue, tapi sous son vieux pignon ? Savait-elle même qu'il existait
un Vincent ? Qui lui en aurait parlé ? " Le Roi, craignit-il un
instant, le Roi qui m'a reçu ! " Mais il se rassura : " Les raisons
qui avaient motivé leur entretien secret détourneraient au
contraire le Roi d'initier à ses affaires politiques son écervelée
d'ancienne femme. Il ne la voyait plus, d'ailleurs, que rarement, de loin
en loin. Nulle inquiétude, donc, de ce côté. "
Mais, si passionné désir de retraite que l'on caresse,
il est bien difficile de ne pas contracter ou de ne pas subir quelques
petites relations. Vincent se lia, par un hasard et sans la moindre méfiance,
avec un M. Dufresne, homme pieux et probe qui lui parut tout à fait
digne de sympathie et il se trouva que ce personnage aimable était
le secrétaire particulier de la reine Marguerite. Le sut-il dès
les premiers jours qu'il en fit la connaissance, ou ne l'apprit-il que
plus tard ? Peu importe. M. Dufresne, aussitôt frappé de la
valeur rare du prêtre, en avait parlé à la princesse
d'une manière si persuasive qu'elle aussi en fut convaincue et voulut
l'avoir pour aumônier. Après la ferme résolution qu'avait
prise Vincent de vivre désormais à l'écart, on pourra
être surpris qu'il ne s'y tînt pas. Mais, soit que M. Dufresne
eût été assez éloquent pour vaincre sa résistance,
ou que plutôt le saint eût vu là un moyen inespéré
d'accomplir, grâce à la protection toute-puissante de la reine,
beaucoup plus de bien que dans l'état médiocre où
il se confinait, il accepta, quoiqu'on tremblant, l'offre avantageuse.
On comprendra son inquiétude. Sans doute la princesse ne ressemblait
plus à cette reine Margot du temps impie des derniers Valois, folle
de luxe et dévergondée au point que son mari, pourtant bien
peu sévère, avait dû alors, gêné par ses
insolentes amours, la faire enfermer au loin dans la montagne en son château
d'Usson. Depuis que devenu roi de France il avait obtenu du pape Clément
VIII, en 1599, l'annulation de son mariage, elle s'était rangée.
Tantôt à Paris, tantôt en Auvergne, elle s'efforçait
de racheter les scandales de sa jeunesse par une vie régulière
où une grande place était donnée aux bonnes uvres.
Elle avait d'ailleurs cinquante-six ans. C'était maintenant, en
dépit des soins dont elle accablait sa beauté fanée,
une femme plus que mûre, encore grande pourtant, avec un air de fraîcheur
en surface et un reste de feu, mais commençant déjà,
ainsi qu'avant elle sa mère, à vieillir " en gras ". Ayant
pourtant été jolie, et sans jamais se tourmenter le visage
à nourrir de sombres desseins, elle n'avait pas le fourbe menton
maternel, se dérobant de plus en plus avec la fuite des années,
ni la lèvre flasque à la Médicis. Elle représentait
encore et faisait figure et plus peut-être par les désordres
de son mémorable passé, que par la tardive dignité
de sa retraite. A défaut du trône perdu, ses fautes lui avaient
dressé un certain piédestal d'où elle exerçait
sur sa cour et son entourage une royauté inoffensive et consentie.
Sans qu'elle encourût le mépris, elle n'avait pu gagner la
complète estime. On en riait, on en souriait, mais elle avait été
si aimable et si aimée, qu'elle inspirait une espèce de considération
cordiale, car, en dépit des années, elle était restée
bonne et simple, sans façons, " bohème ". L'âge n'avait
pu corriger ce qui jaillissait toujours en elle de libre et de hardi ;
aussi l'étiquette et le cérémonial, exigés
jusqu'à la fin par la feue reine Catherine, même pendant la
tristesse de son abandon, avaient disparu chez Marguerite. Et cependant
c'était tout de même une Cour, avec ses journées, ses
heures brillantes, ses fêtes, ses lumières. La fille de Henri
II tenait de ses parents l'ivresse des beaux chevaux, des chiens, du bruit
et de la joie que font les équipages. De sa mère, portée
au bel esprit jusqu'à la prétention, lui venait également
l'amour des lettres, des manuscrits enluminés, des reliures dont
Catherine possédait un cabinet riche en trésors. Elle-même
s'entourait d'auteurs, de musiciens, de poètes. Elle avait entrepris
d'écrire ses Mémoires.
Voilà donc dans quel milieu éblouissant et si nouveau
pour lui tombait, comme un livre de prières jeté dans un
palais, notre cher Vincent.
Si peu de temps, deux ans au plus, que dura son séjour auprès
de la reine Marguerite, on imagine, malgré la modestie avec laquelle
il remplit ses fonctions, tout ce qu'il lui fut donné, même
en fermant les yeux et les oreilles, de voir et d'entendre, et vif est
notre regret que, fidèle à sa réserve ordinaire, il
ait gardé, sur son passage à la Cour, le plus profond silence.
Essayons cependant, non pour un vain plaisir de peinture, mais pour nous
faire une sensible et utile idée de la vie du saint à ce
moment, de nous représenter les spectacles curieux et de tant d'attrait
auxquels il ne pouvait manquer de s'intéresser et qui durent, malgré
son détachement des choses du monde, le frapper assez pour lui donner
d'abord de rudes leçons et ensuite lui laisser d'impérissables
souvenirs.
Quand il voyait, parée de ses plus beaux bijoux, la reine Marguerite
assise en face du portrait de sa mère, peinte en grand costume par
François Clouet, rêver en caressant un de ses bichons, ou
qu'il lui fallait écouter les abondants récits qu'elle aimait
lui faire de son enfance, de ses malheureuses fiançailles avec cet
Henri de Navarre qui ne l'aimait pas, qu'elle n'avait épousé
que par contrainte et battue par sa mère, et puis que, sautant de
là comme un écureuil, elle évoquait, sans pouvoir
se retenir, le faste des fêtes de son mariage au Louvre et à
Notre-Dame, ne lui faisant grâce de rien : " ...Moi, mon Père,
étincelante de pierreries, habillée à la royale avec
la couronne et couet d'hermine mouchetée qui se met au-devant du
corps, et le grand manteau bleu à quatre aunes de queue, porté
par trois princesses, et le peuple au bas de l'échafaud s'étouffant
à nous regarder... ", que pensait, tout ratatiné, le petit
homme en noir, du fond de son respect, de son triste silence ? Et quand,
dans l'exercice de son ministère, il recevait en confession les
derniers péchés, n'étant peut-être plus mortels,
de cette petite " Margot d'âme " et qu'en y mettant tout son cur,
il plaçait bien l'hostie sur la langue autrefois si coupable, eh
bien ! que de rapprochements, que de chocs dans son esprit à lui,
tout doré de prières ! Que tout cela devait, en lui faisant
pitié, le mûrir encore et lui profiter, lui faire du bien
! Où eut-il mieux travaillé sur la grandeur et la misère
humaines ? Après les Cordeliers, Saragosse, Toulouse, toutes les
écoles, il continuait là et parachevait ses études.
La Cour, quelle Université !
LE DAUPHIN
Parmi tous ceux qui s'y montraient, un, entre autres, lui plaisait.
Et ce personnage très grand, quoiqu'il fût encore tout petit,
résidait en face, de l'autre côté de la Seine, en un
palais bien plus beau que celui du faubourg Saint-Germain, au Louvre. Le
jeune dauphin Louis, le fils de Marie de Médicis, était en
effet mené de temps en temps chez la reine Marguerite. Elle l'affectionnait
à cause de l'étrange et instinctive antipathie qu'il avait,
dès sa seconde année, laissé paraître pour les
enfants naturels du Roi, et il l'amusait par la crudité inconsciente
de ses propos où elle aimait respirer la verdeur de ceux de son
père. En cette année de 1609, il a huit ans. Héroard,
son médecin fidèle, à qui Henri IV l'a confié
dès sa naissance, et qui depuis, chaque jour, sur son étonnant
journal, a scrupuleusement tout noté sur ce que dit et fait l'enfant,
de son lever à son coucher, mentionne le 24 janvier : " A une heure,
le Roi le mène en carrosse chez la reine Marguerite. Le 10 février,
il va aux Chartreux, à la Foire, pour la première fois avec
la reine Marguerite qui lui donne une enseigne et un cordon de diamants,
le tout estimé deux mille écus, et elle commande à
l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il demanderait, promettant de
le payer. " On peut assez juger par là du plaisir qu'elle avait
à gâter le dauphin. Le 16 du même mois : " Mené
chez la reine Marguerite, chez M. Concino et chez M. de Gondi. Le 7 août,
le 14, il la voit. Le 13 novembre il y passe après avoir couru un
lièvre en l'hôtel du Luxembourg. Le 10 décembre son
carrosse l'y conduit, ainsi que le 21 où, chez elle, il se joue
au jardin, danse au bal, écoute la musique. " Et c'est tout. Neuf
fois dans l'année, à moins, ce qui est possible et même
probable, que les autres fois Héroard n'ait point jugé utile
de le rapporter. Sans doute, c'est peu, mais suffisant pour permettre d'affirmer,
sans crainte, que Vincent le connut et lui parla, sinon à toutes
ces visites, du moins à quelques-unes. Louis était violent
et emporté, au point que, pour le réduire, son père
commandait fréquemment qu'on lui donnât le fouet. Le 24 juin,
malgré ses huit ans, il encourt cette punition pour avoir battu
un de ses valets à coups de raquette... Il est donc certain que,
vu son caractère difficile, la reine Marguerite dut le mettre en
rapport avec son aumônier afin que celui-ci lui fît, à
l'occasion, un peu de morale et l'engageât à la douceur. Et
que si l'on demande alors pourquoi dans le journal d'Héroard, pas
plus qu'ailleurs, on ne voit trace de cette intervention de Vincent, nous
répondrons que le médecin ne se croyait tenu de rapporter
que les noms des gens de qualité et que probablement l'aumônier,
victime de sa modestie, n'était considéré malgré
ses vertus que comme un bon prêtre sans importance.
Oui, ce dauphin qui entend régulièrement la messe avec
le Roi, que l'on mène à vêpres à Saint-Antoine
des Champs, que l'on conduit encore en semaine à l'église,
qui lave le jeudi saint les pieds aux petits pauvres et le vendredi saint
entend le sermon du Père Coton, auquel le samedi il se confesse
et qu'il retourne entendre prêcher le jour de Pâques et qu'à
tout bout de champ on pousse aux chapelles, et qui soir et matin récite
ses prières, et qui donne de l'eau bénite, et certaines semaines
est de messe presque tous les jours, le 12 août à l'Abbaye,
le 15, le 21 et le 22 au bois de Vincennes, le 30 aux Minimes, le 13 septembre
à Picquepusse, cet enfant qui disait enfin à son médecin
: "Mousseu Heroua, j'ai inventé une sentence. Monsieur, demandait
Héroard, vous plaît-il de me la dire ? Oui, mousseu. Les
enfants qui ne sont pas sages. Dieu les punit. Moi j'en ai inventé
une autre : Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide..". Eh bien,
il est inadmissible qu'en de pareilles conditions cet enfant-là,
quand il allait voir la reine Marguerite, n'ait jamais été
mis en présence de l'aumônier, quand ce n'eût été
que par respect et simple politesse ; et alors il nous apparaît comme
nécessaire que Vincent fît, dès cette époque,
la connaissance de ce petit dauphin dont il devait recevoir entre ses bras,
trente-quatre ans après, le dernier soupir de roi.
Notre saint, cependant, ne se trouvait pas, à la cour de Marguerite,
à la vraie place de sa destinée. Malgré tant d'offices,
la religion de cour que l'on pratiquait chez la vieille princesse toujours
frivole était surtout prétexte à grand train et à
cérémonies. On y respirait un encens profane. Le repentir
de l'ancienne amoureuse était nourri et sucré de tous les
regrets qui pour elle en faisaient le prix. En dépit des moines,
des autels, des processions, des visites en carrosse aux couvents, aux
charniers, Dieu n'était qu'en arrière dans la plupart de
ces pieux divertissements où les génuflexions s'exécutaient
ainsi que des saluts de bal, où les gros chapelets, en perles comme
les colliers et pendus à la ceinture, s'appelaient " des contenances
".
En dehors de cela, réunions galantes, goûters aux vins
d'Espagne, la poésie, pâmoisons pour Ronsard, les odes, les
joutes de l'esprit préparant celles des " Précieuses " ;
et la comédie, les cages d'oiseaux bleus, la musique de M. de Bouillon
" qui était un luth, un clavecin et une viole " et des chansons
de bague, des cris de joie, des rires, avec les hennissements et les coups
de pied venus d'en bas, " de la grande salle des chevaux... "
Et cependant Vincent restait, faisant son service de fourmi et parfaitement
calme au milieu de ces volières. Il ne cherchait pas à partir,
s'en remettant comme toujours à Dieu de le repêcher à
son heure. Elle vint plus tôt et tout autrement qu'il n'eût
jamais pu le concevoir.
VINCENT ET LE DEMON
La reine Marguerite, qui se plaisait aux causeries savantes, avait auprès
d'elle un docteur, controversiste fameux par son zèle et par ses
travaux contre les hérétiques. Il s'était trouvé
dans la nécessité, à cause de cette nouvelle condition,
de renoncer à l'emploi de théologal qu'il remplissait dans
son diocèse. Sa vie en était ainsi toute dévoyée.
Mais ici écoutons Vincent : " Comme il ne prêchait ni ne catéchisait
plus, il se trouva assailli dans le repos d'une rude tentation contre la
foi, ce qui nous apprend en passant combien il est dangereux de se tenir
dans l'oisiveté, soit du corps, soit de l'esprit ; car, comme une
terre quelque bonne qu'elle puisse être, si néanmoins elle
est laissée quelque temps en friche, produit incontinent des chardons
et des épines, aussi notre âme ne peut pas se tenir longtemps
en repos et en oisiveté qu'elle ne ressente quelques passions ou
tentations qui la portent à mal. Ce docteur donc, se voyant en ce
fâcheux état, s'adressa à moi pour me déclarer
qu'il était agité de tentations bien violentes contre la
foi et qu'il avait des pensées de blasphèmes horribles contre
Jésus-Christ et même de désespoir, jusque-là
qu'il se sentait poussé à se précipiter par une fenêtre,
et il en fut réduit à une telle extrémité qu'il
fallut bien l'exempter de réciter son bréviaire et de célébrer
la sainte messe et même de faire aucune prière, d'autant que
lorsqu'il commençait seulement à réciter le Pater,
il lui semblait voir mille spectres qui le troublaient grandement ; et
son imagination était si desséchée et son esprit si
épuisé à force de faire des actes de désaveu
de ces tentations qu'il ne pouvait plus en produire aucun. "
Qu'il y eût là, chez ce pauvre homme ainsi tracassé
de visions, une névropathie poussée à l'extrême,
il le semble bien. Mais, à cette époque, le démon
avait beau jeu. Tout de suite, au premier phénomène anormal
que la science n'arrivait pas encore à expliquer, on criait au Malin
en se signant. Pas de troubles nerveux qui ne fût attribué
à son pouvoir, à sa méchanceté. Un esprit se
dérangeait-il ? c'était à son souffle. Un corps se
tordait-il ? c'était sous sa griffe... D'ailleurs, quand on a vu,
depuis, tant de bons cerveaux, tant d'âmes d'élite, et le
Père Barré et Pascal et le curé d'Ars... pour ne parler
entre mille que de ceux-là, assiégés, retournés
dans leurs profondeurs par de pareilles tempêtes, qui oserait affirmer
que la perfection et la sainteté n'attirent pas de préférence
la foudre satanique et que ces orages surnaturels ne sont pas la condition
même du sublime auquel ils tendent, l'élément de souffrance
utile à leur salut ? Vincent fut tellement navré de voir
ce malheureux en si pitoyable état qu'il conçut, dans l'ardeur
de sa foi, l'émouvante résolution de se substituer à
lui ! et autant dans la crainte que son ami désespéré
ne finît par se livrer au blasphème, que par esprit de pénitence
et de sacrifice, il s'offrit au Seigneur en esprit de victime, pour endurer
à la place du théologal les peines dont il était près
de mourir.
Celui qui a dit, avant tous, " qu'il ne fallait pas tenter Dieu ",
prononça ce jour-là une vérité éternelle.
Faisant à Vincent la redoutable faveur d'écouter sa prière,
Dieu le prit au mot et dans toute son étendue. Par un premier miracle,
il délivra entièrement le malade de sa tentation. Plus d'angoisse.
Une paix profonde. Les nuages qui obscurcissaient son âme se dissipèrent.
Sa tendresse pour Jésus-Christ refleurit, plus vive que jamais,
et jusqu'à sa mort il put bénir son Créateur de l'avoir
tiré de l'abîme après l'y avoir plongé. Mais,
en même temps, par un second miracle aussi étonnant, les tentations
du libéré passèrent dans l'esprit de Mr Vincent qui
en fut terrassé. Nouveau Job, il semblait en proie aux fureurs du
démon et c'eût été le plus douloureux des spectacles
de voir ce saint, ce modèle de vertu, de bonté, de douceur,
attaqué de cette façon par l'enfer et torturé comme
un damné, si en même temps ce supplice n'avait été
pour lui une occasion d'étaler aux yeux de tous le plus admirable
des courages, la plus céleste résignation. Comme il n'arrivait
ni en priant, ni en se mortifiant, à se soulager, il se fit une
loi d'agir toujours, autant qu'il le pouvait, en sens contraire des suggestions
diaboliques ; il redoubla d'humilité, de charité, se donnant
aux pauvres, s'y livrant, se jetant à eux de toute la force de son
mal qu'il retournait en bien, et chacun suivait en ayant envie de se
prosterner devant cette lutte inouïe. Quatre ans cela dura. Vincent,
à bout de résistance, avait écrit le Credo sur un
papier qu'il s'était appliqué sur le cur, en prévenant
Dieu que chaque fois qu'à l'assaut de Satan, il porterait la main
à cette place il entendait par là repousser son attaque avec
horreur. " Cependant, un jour qu'il n'en pouvait plus, nous raconte son
confident, M. de Saint-Martin, il s'avisa de prendre une résolution
ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ et pour
l'imiter plus parfaitement qu'il n'avait fait jusque-là, qui fut
de s'adonner toute sa vie au service des pauvres. " Sans doute il avait
déjà fait plus que de s'occuper d'eux, mais les soins qu'il
leur accordait n'avaient pas encore pris dans sa pensée ce caractère
d'exclusivité totale et sans limite dans le temps. Prononcer ce
vu, c'était pour lui s'interdire à jamais tout honneur,
tout bien-être, toute richesse personnelle, renoncer à toute
ambition même permise, c'était s'amputer pour le monde, fermer
complètement son existence d'un côté pour " se retourner
de l'autre " et y demeurer toujours. A peine eut-il trouvé sa voie
en formant ce grand dessein que la tentation s'évanouit. La lumière
inonda son âme enfin béate à la paix retrouvée.
Comme autrefois au rivage africain, il dut chanter en souriant, " avec
le sanglot au gosier ", le Super flumina...
LES ANGES DE CLICHY
Vincent, dès le début de la crise qu'il venait de traverser,
avait pris le parti, renonçant à la charge d'aumônier
de la Reine, de quitter la cour, trop bruyante pour lui, et dont à
présent, d'ailleurs, le détachaient toutes ses pensées
nouvelles. Mais où se retirer pour obtenir le recueillement qu'il
cherchait ? Il pensa que nul ne pouvait mieux que M. de Bérulle
le lui procurer. N'était-ce pas à l'hôpital de la Charité,
qu'inconnus l'un à l'autre, ils s'étaient autrefois rencontrés
et liés, au chevet des malades ? Le souvenir de cette amitié
nouée en un pareil endroit dirigea Vincent d'une façon toute
naturelle dans le chemin qu'il voulait suivre désormais. Le Père
de Bérulle aussi l'attendait. Ce fut avec joie qu'il lui offrit
de le prendre en retraite dans sa maison, alors qu'il s'appliquait justement
à s'y entourer d'une phalange d'hommes capables, sous sa direction,
de réparer les maux du protestantisme et de restaurer la piété,
perdue ou affaiblie.
Remplissait-il encore sa charge d'aumônier quand, cette année
de 1609, Marie de Médicis ne rougissait pas d'aller danser chez
la reine Marguerite ? Et un peu plus tard, quand eurent lieu les cérémonies
à l'occasion du retour à Paris des cendres de Catherine,
Vincent y assista-t-il ? Sans que, pour la pompe funèbre, il soit
permis de l'affirmer, c'est cependant bien probable. Depuis vingt ans la
veuve d'Henri II décédée et inhumée à
Blois, y attendait, dans une cave infâme, le splendide tombeau que,
de son vivant, elle avait fait pour elle à Saint-Denis et où
sa figure agenouillée devait éternellement prier aux côtés
du roi son époux. Mais Marguerite se souciait peu de sa mère.
Si Catherine vint occuper enfin la place qu'elle s'était choisie,
ce ne fut pas par les soins de sa fille, mais par ceux, inattendus, d'une
vieille bâtarde de Henri II, Diane d'Angoulême, duchesse de
Montmorency. Ce transport de la dépouille royale à l'Abbaye
fut l'occasion de somptueux services, et comme les deux cours, celle du
Louvre et l'autre, celle du faubourg Saint-Germain, y prirent part, Marguerite
aux premiers rangs avec le Dauphin " qui donna l'eau bénite " et
tout ce que le clergé contenait de dignitaires, il est difficile
de croire que le religieux, qui avait été l'aumônier
de la fille de Catherine, en fut absent. Alors, devant le catafalque de
celle qui avait voulu, ou laissé s'accomplir le crime de la Saint-Barthélémy,
l'ancien berger de Pouy revécut là quelques-unes des heures
où ses parents, à la veillée, racontaient sans cesse
en tremblant la fatale nuit de 1572.
Nul doute que l'assassinat de Henri IV, survenu peu de temps après
son départ de la Cour, ne l'eût rempli également de
pitié et de douleur. S'il ne put être le témoin des
incidents qui, en ces heures de désarroi, l'accompagnèrent,
il n'en subit pas moins le contrecoup pénible. En dépit de
ses écarts, il avait grandement aimé ce prince toujours embrasé,
mais juste et bon, qu'il estimait grand roi et dont il se plut souvent
à répéter plus tard " qu'en se rendant enfant de l'Eglise,
il s'était rendu Père de la France. " La perte lui en fut
sensible... et qui sait si, tout de même, à la nouvelle de
l'attentat, il ne courut point au Louvre, pour contempler une dernière
fois et bénir celui près duquel, aujourd'hui comme naguère,
l'appelait " une mission " ? Oui, malgré le manque de preuves, nous
nous plaisons à penser que Vincent vit de près les scènes
funèbres qui se déroulèrent à la mort du roi,
comme il avait dû voir la cérémonie de la veille, cette
messe solennelle célébrée également à
Saint-Denis pour le sacre de Marie de Médicis, où la première
femme du défunt, cette Marguerite dont hier encore il était
l'attaché, portait, le front haut, la queue du manteau de sa rivale.
Il habitait d'ailleurs à Paris l'Oratoire, où il passa
près de deux ans avant d'être nommé aux environs, à
la cure de Clichy, devenue vacante.
Quoique cette proposition ne lui agréât guère,
il avait fini par l'accepter. Sa modestie était la seule cause de
son hésitation. Ignorant de son mérite, il ne se croyait
jamais à la hauteur des emplois dont les plus difficiles le jugeaient
digne. A Clichy, comme partout jusque-là, il se révéla
supérieur. Il y déploya un zèle si grand qu'à
peine en contact avec ses paroissiens, il s'en fit chérir. Non content
de les connaître tous, de s'intéresser à chacun, de
les visiter, de les conforter, d'être leur guide et leur exemple,
il voulait être, en dehors des devoirs de son ministère, leur
ami particulier. Il n'avantageait personne, mais celui qu'il quittait pour
aller à un autre pensait toujours : " C'est moi qu'il préfère,
" et il ne faisait pas de jaloux, grâce à sa mansuétude
habile et souveraine. Il sut si bien multiplier autour de lui les bienfaits
qu'en peu de temps il parut n'avoir plus rien à exécuter
pour le profit de ses fidèles. Tout ce qu'il était possible
de rêver, il l'avait réalisé. Il avait ramené
aux pratiques religieuses ceux qui les méprisaient, il avait rendu
l'espérance à des inconsolables, il en avait guéri
qui semblaient condamnés. Son église croulait, il l'avait
rebâtie ; elle manquait de mobilier et d'ornements, il l'avait meublée,
parée du nécessaire et même enrichie à ce point
qu'on avait maintenant du plaisir et un peu d'orgueil à s'y trouver,
à y faire un tour, même entre les offices. Pour subvenir à
tous ces frais, il ne cherchait pas l'argent. L'argent le cherchait, et
sans que ses ouailles eussent à en souffrir, car il avait soin de
le ménager. C'était d'ailleurs de Paris, du dehors que lui
tombait toujours, par en haut, ce qu'il demandait au Grand Trésorier,
car sa douceur et son affabilité, soit qu'il quêtât
Dieu ou les hommes, étaient tellement émouvantes qu'il n'avait
qu'à souhaiter pour obtenir. Il vous enjôlait. Il peignait,
nous dit-on, la vertu sous des couleurs si belles qu'elle paraissait délectable
et donnait envie. Le sacrifice prenait dans sa bouche un charme si puissant
qu'on était prêt à y voler. Ne pouvant supprimer les
croix, qu'il fallait bien porter, il y mettait des fleurs. Même à
distance, sa main vous tenait. Sa voix séchait les larmes. Enfin,
n'en déplaise à ceux du Clichy-la-Garenne d'aujourd'hui,
ceux du Clichy de 1610 offraient une telle édification qu'à
l'époque on assurait " qu'ils vivaient comme des anges ". Et cependant,
ces anges-là, leur bon séraphin dut les quitter : " Maison
bâtie, maçon s'en va " dit le proverbe. Ayant besoin de lui
ailleurs, dans des terrains de plus de conséquence, M. de Bérulle
rappela Vincent. N'eut-il point eu sur lui une autorité à
laquelle son disciple et ami n'avait garde de se soustraire, Vincent aurait
écouté son désir, car, avec ceux du moins en qui sa
confiance était absolue, il n'avait pas de volonté. Ce qu'il
eût, d'ailleurs, appelé et cru être la sienne, il savait
bien que ça ne l'était pas. Il ne s'en reconnaissait qu'une,
celle de Dieu qu'il était toujours enclin à recevoir avec
plus de sécurité quand c'était un autre, plus qualifié
que lui, qui la signifiait. Dans sa sublime modestie, il ne doutait que
de lui-même. Vincent avait goûté à Clichy un
contentement si parfait qu'il disait pour l'exprimer : " Le Pape est moins
heureux que moi. " A l'instant de quitter " ses anges ", cet incomparable
troupeau pour lequel il avait voulu se refaire berger, son cur se fendit.
On l'accompagna hors du village aussi loin que possible, et tout le monde
pleurait, lui autant que tous. Les pauvres surtout le navraient, car c'était
à eux que toujours allait sa préférence. Après
beaucoup d'adieux, de mains pressées, quand il put enfin arracher
les siennes à ceux qui les baisaient, il donna une dernière
bénédiction à son peuple assemblé à
genoux sur la route et il partit, se retournant encore dans la voiture
qui l'emportait " avec son petit mobilier ", mais pas vite, car le cocher
ne fouettait pas le cheval afin que l'on vît plus longtemps le cher
homme agiter son chapeau. Pour atténuer le chagrin de ceux qu'il
laissait et se tromper un peu aussi lui-même, il avait beau dire
: " au revoir ! mais oui, au revoir ! " il sentait bien qu'il avait accompli
là sa tâche et qu'il ne reviendrait jamais. Et en plus, quel
contraste aussi redoutable que profond entre le paisible séjour
de la veille et celui qui l'attendait demain ! Il en était troublé.
Où donc allait-il ? Retournait-il à la Cour ? Non, mais en
si haut lieu que c'était tout comme, chez Philippe-Emmanuel de Gondi,
comte de Joigny, général des galères du Roi.
UN TRES GRAND PERSONNAGE
Par son illustre passé, par son présent digne d'elle,
cette maison des Gondi brillait entre les plus fameuses. Originaire de
Florence, elle avait fourni à Henri II un maître de son hôtel,
puis un maréchal, neveu et frère des trois Gondi qui se succédèrent
de 1572 à 1622 sur le siège épiscopal de Paris, puis
un diplomate, célèbre par son faste, et possesseur à
Saint-Cloud d'une résidence où se trouvait Henri III quand
il fut assassiné. Emmanuel, fils du maréchal et mari de dame
Françoise-Marguerite de Silly, avait alors deux enfants, deux fils,
Pierre, qui devint plus tard duc de Retz, pair de France et hérita
des charges paternelles, et Henri, qui mourut à la fleur de l'âge
d'une chute de cheval. Un troisième et dernier-né en 1614
devint ce cerveau brûlé de génie, le bouillant cardinal
de Retz, de pourpre scandaleuse.
Emmanuel de Gondi rayonnait en ce moment, en 1610, de l'irrésistible
éclat que prodiguent jeunesse et dame fortune à leurs favoris.
Tous les " Ventre-Saint-Gris " et les " Pâques-Dieu " de la terre,
qu'arrachaient alors la surprise et l'admiration, devaient, comme balles
de pistolet, partir des lèvres de ceux qui, pour la première
fois, s'arrêtaient devant ce splendide seigneur. Ha ! le bel homme
que c'était ! Le riant personnage ! Elégamment chavirée
sur l'oreille, une toque à blanche aigrette mord un coin de son
vaste front. La figure au parfait ovale trempe dans un flot de cheveux
épais à y plonger jusqu'aux poignets les mains. Des sourcils
à la Ducerceau sur des yeux pensifs, un nez fin, picoté par
des crins de chat, une barbe en cornet posée sur la fraise en tuyaux,
et puis des plis de velours, des ors, des dentelles, la croix du Saint-Esprit...
le voilà, tel qu'accoutré, brodé, lacé, nous
le ramène une estampe de Duflos, avec, au bas de la marge, enrubannées
de la devise : "non sine labore", ses armoiries parlantes qui sont : "D'or
à deux masses d'armes de sable passées en sautoir, liées
de gueules par en bas; l'écu, timbré d'une couronne de comte
avec un dextrochère armé tenant une masse d'arme pour cimier;
entouré des colliers de Saint-Michel et du Saint-Esprit".
L'écu est accompagné de deux bas d'ancres en sautoir,
qui rappellent les fonctions de Philippe Emmanuel de Gondi, général
des galères à trente ans.
A côté de cette image, approchez celle de Vincent, tout
mince en sa soutane noire, un peu blanchie aux coudes, et surtout aux genoux,
moins brillant à coup sûr que le dernier des valets d'antichambre,
et voyez son attitude humble et digne à la fois, aussi imposante
cependant sous son drap que celle du fastueux costume. Vous avez là
le tableau, la jonction des deux hommes qui, faits l'un pour l'autre, appelés
à se rencontrer et à se compléter, vont plus tard
jeter ensemble les bases d'une uvre étonnante, monumentale.
Il ne s'agit pour l'instant que d'une entreprise plus simple, mais
d'importance malgré tout, l'éducation des deux petits Gondi.
Cueillir, dès le premier âge, au sortir des mains des gouvernantes,
des enfants grands seigneurs et qui déjà se savent l'être,
leur apprendre en quoi, de toutes les façons, cela consiste et les
exigences qu'il en résulte, en donnant au mot son acception générale
la plus stricte et la plus haute : les élever, c'est-à-dire
les faire sans cesse monter dans cette belle voie réservée
où Dieu les a mis, leur enseigner l'obéissance, puisqu'ils
doivent commander, le juste emploi de leurs richesses, puisqu'il y a les
pauvres, les dresser pour tous les sommets auxquels dans l'Église
et l'Etat leur nom glorieux les oblige, telle se présentait la tâche
offerte à Vincent et assumée résolument par lui. Mme
de Gondi l'y aida d'ailleurs aussitôt. Sa maison en effet comptait
parmi celles où, loin de nuire à la religion, l'opulence
y contribuait et de la plus large manière. La piété
n'y était pas comme trop souvent un luxe, le luxe y était
d'abord au service de la piété. Dieu, avant le Roi, y passait
Roi ; et les deux maîtres, le premier et le second, et loin après,
le commun des hommes, traités bien entendu chacun selon leur rang,
y recevaient tous leur part proportionnelle de faste et de munificence.
Tout cela pourtant ne pouvait aller, on le comprendra, sans beaucoup d'étourdissement,
d'éclat et de bruits profanes. L'ancien aumônier de Marguerite
de Valois, encore mal remis de son passage à la Cour, et craignant
les mêmes embarras, se traça pour les éviter une forte
règle de conduite. Un de ses biographes nous la révèle
: " Bien déterminé à opposer à toutes les dissipations
la prudence et la simplicité, il décida de ne jamais se montrer
à M. et Mme de Gondi qu'ils ne l'eussent fait appeler et de ne se
mêler que de ce qui avait un rapport direct avec sa charge de précepteur.
Hors le temps consacré à l'éducation de ses élèves
ou à des uvres de charité, il ne quittait pas sa chambre.
Elle était pour lui une véritable cellule, et malgré
tous les allants et venants, il avait su s'y créer une retraite
profonde.
Seul un homme, sinon " de qualité " mais ce qui plus est, de
sa qualité, était capable de mener tour à tour et
en perfection cette multiple vie de silence et de clôture, à
quelques pas et au sein d'une multitude bruyante, et d'étude attentive,
d'enseignement, de soins, avec ses jeunes élèves, et de présence
aux entretiens particuliers et même aux réceptions et aux
fêtes où M. de Gondi la jugeait indispensable ; sans parler
de sa vie extérieure de charité, d'aumônes et de visites
dans les hôpitaux et chez les particuliers, et de sa correspondance
qui commençait déjà à lui prendre beaucoup
de temps. Qu'il était donc difficile, au milieu de toutes ces occupations,
de rester constamment dans l'esprit de Dieu ! Par bonheur, il en trouva
le sûr moyen. Ecoutez ceci. Pour se sanctifier dans son nouvel emploi,
il imagina mieux. Il se donna pour devoir " de regarder et d'honorer Jésus-Christ
en la personne de M. de Gondi et celle de la Sainte Vierge en la personne
de Madame, et dans celles des officiers, serviteurs et domestiques de toutes
sortes, les disciples et les foules qui entouraient le Sauveur. Il avouait
de bonne foi " que cette considération l'ayant toujours retenu dans
une grande modestie et prudence en toutes ses paroles, lui avait acquis
l'affection de ce seigneur et de cette dame et de tous leurs gens et donné
moyen de faire un notable fruit dans cette famille ".
Et il ajoutait " que ce moyen qui paraît la simplicité
même lui avait beaucoup servi en ce que, ne voyant que Dieu, sous
différents rapports, dans toutes les personnes avec lesquelles il
traitait habituellement, il s'était efforcé de ne rien faire
devant les hommes qu'il n'eût fait devant le fils de Dieu s'il avait
eu le bonheur de converser avec lui pendant les jours de sa vie mortelle
".
Aveux d'un sublime adorable ! C'est le berger qui parle encore avec
son innocence des landes et la fraîcheur de rosée de sa foi.
Oui, voir Dieu en tout et en tous. " La simplicité même, "
ainsi qu'il le dit. Il ne fallait qu'y penser, et naturellement sans avoir
à le chercher pour le trouver. Dès lors que, en Emmanuel
de Gondi tout emperlé et emplumé, avec bijoux au col, épée
et dague au flanc, et pompons aux souliers, Vincent voit en même
temps le maître de son maître, le Sauveur immatériel
dans les plis droits tombant sur ses pieds nus ; et que, pareillement,
Mme la Générale, en volumineux atours, disparaisse ou plutôt
laisse transparaître à travers ses vertugadins et ses torsades
l'Immaculée dont les lis font la seule parure... qui donc, tenant
à présent la clé de ce système, oserait en
sourire et s'en étonner si peu que ce soit ? Ah ! les saints sont
les premiers, les plus grands des visionnaires, des poètes. Il n'y
a qu'eux pour voir ici-bas les choses au delà et au-dessus de leur
surface, de ce qu'elles ont l'air d'être pour les autres hommes qui
ne savent pas ou ne veulent pas regarder, n'ayant pas d'assez bons yeux.
En faisant ainsi connaître, sans même par modestie s'être
désigné, son moyen de s'en tirer, Vincent, dès cette
époque, nous révèle malgré lui la politique
de sa vie entière. Nous tenons son procédé. Voir tout
en Dieu et Dieu en tout, ce fut son programme, son habitude. Il avait percé
le grand secret, que Dieu n'est pas uniquement dans le ciel, à perte
de vue et d'esprit, mais qu'il est aussi parmi nous sur la terre et à
nos côtés, " dans le courant ", et que tout le contient, le
renferme et le cache. Il avait su le découvrir dans l'homme et dans
tous les hommes, même en dehors des justes, chez les plus bas, les
plus indignes. En face d'un misérable et d'un impur, il en oubliait
la misère et l'impureté pour ne se rappeler que leur innocence
et leur grandeur ignorées ou perdues ; il les rétablissait
dans la condition qu'ils auraient dû avoir ou garder ; il les relevait
en Dieu dont il apercevait en eux l'image indélébile et grandissante
à ce point qu'elle en arrivait à se substituer à eux,
à les annihiler. Ils fondaient. Alors, pour Vincent, tout s'expliquait
et devenait facile. Ce dégradé dans le ruisseau, ce pauvre
immonde et repoussant, cette pécheresse qui rit ou qui pleure, cet
enfant cruel, même ce bandit, ces galériens, ces monstres
réprouvés... Dieu ! Dieu ! Il est en eux, ou tout près
d'eux.
Il les côtoie, il les habite ou les habitera, ce soir, tout à
l'heure. C'est même surtout chez eux qu'il a sa résidence.
" Au travers de leurs maux ou de leur boue, je le vois, je le touche. En
les recueillant et en les aimant, c'est lui que je salue, que j'aime et
que j'honore. En pansant leurs plaies, je baise les siennes. En les soignant,
je me guéris. "
Ainsi, pour Vincent de Paul, s'effaçaient et tombaient, comme
une enveloppe sans conséquence, les chairs corrompues de l'humanité
pour ne laisser voir et briller que son âme invisible. El quand,
sur les loques de douleur ou de vice et de haine recouvrant une âme
malade passaient le remerciement d'un sourire, l'éclair d'un beau
regard, le saint en avait le cur illuminé de joie. C'était
le reflet de Dieu, lui disant : " Je suis bien là. Tu as compris.
"
La réserve de l'aumônier, à la place où
il se tenait dans une humilité voulue, ne l'empêchait point
d'en sortir quand il le jugeait nécessaire. M. de Gondi reçut
ou se figura avoir reçu un insigne affront d'un seigneur de la Cour.
A cette époque une affaire d'honneur primait tout, ne se discutait
même pas. Les duels, quoique défendus récemment encore
par Henri IV sous crime de lèse-majesté étaient si
communs qu'on ne s'en faisait même pas scrupule. Ils s'imposaient,
le cas échéant, avec la force et le respect d'une autre religion,
aussi puissante en son espèce que celle qui les défendait.
On les mêlait même l'une à l'autre. Loin de voir dans
celle que condamnait l'Église, un crime, on affectait d'en faire
un acte de vertu permis, absous d'avance ; on y engageait le ciel que l'on
mettait de son parti et, tête haute, afin de recommander à
Dieu son affaire, on allait à l'église avec sa bonne épée,
avant de la tirer. D'aucuns, s'ils l'avaient pu, l'eussent fait bénir.
M. de Gondi, nous est-il dit, suivit ce plan. Comme de coutume il entendit
la messe le matin du jour où il devait croiser le fer. Il resta
même dans la chapelle plus longtemps que d'ordinaire. A peine en
fut-il sorti, ses prières faites, et se trouva-t-il seul que Vincent,
qui l'attendait comme en embuscade, barre la porte et tombe à
ses pieds : " Souffrez, Monseigneur, souffrez que je vous dise un mot en
toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez dessein d'aller
vous battre en duel, mais je vous déclare, de la part de mon Sauveur
que je viens de vous montrer et que vous venez d'adorer, que si vous ne
quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute
votre postérité ! " Surpris autant que piqué à
ces mots, Gondi peut-être y eût répondu, quoique avec
respect, en fournissant tous ses motifs : " Eh ? quoi ? que demandez-vous
là ? Et à moi ? Oubliez-vous donc qui je suis ? à
quoi m'obligent ma maison, la gloire de mes aïeux, le souvenir du
maréchal de Retz mon père, le rang que je tiens dans le royaume,
enfin mon honneur et celui de mes fils ? Un outrage aux Gondi ne peut se
laver que dans le sang de son auteur. " Mais tout cela, s'il le pensa,
le général n'osa point le dire et, d'ailleurs, il n'en eut
pas le temps, car, aussitôt poussée son adjuration, l'aumônier
s'était retiré, le laissant étourdi. Et en fait, si
échauffé qu'il fût par le cliquetis des raisons qui
se heurtaient dans son âme, il n'en était pas moins troublé
par la défense du prêtre et par son avertissement. Dieu invoqué
! la menace de sa justice en un instant suspendue sur sa tête et
sur sa postérité. Ah! que cela devait donner à réfléchir
! Et, pour la première fois, l'épée, prête à
pécher, resta dans le fourreau.
MADAME DE GONDI
Vincent ne devait pas s'en tenir à cette heureuse victoire. On
peut dater de ce début le zèle qu'il montra toujours contre
la fureur des duels et qu'il ne cessa d'exercer tenacement plus tard dans
les conseils du Roi.
Sans vouloir diminuer son mérite, il dut cependant partager
le succès de cette première affaire avec Mme de Gondi qui
avait sur son époux la plus grande autorité et dont le sentiment
touchant le faux point d'honneur ne pouvait manquer d'être conforme
à celui du religieux. En matière d'éducation, dans
toute famille bien ordonnée, quiconque a la charge des enfants est
appelé à approcher la mère et souvent à s'en
occuper ; et si l'éducateur est capable, avisé, il n'est
pas rare que celle-ci profite autant, sinon plus, des leçons que
les élèves. Ce n'était pas le cas pour Mme la Générale,
femme d'une intelligence et d'un savoir égaux à sa vertu
et qui, de ce côté, n'avait plus besoin de s'instruire. Mais
à fréquenter le précepteur, à assister à
sa petite classe, à le voir, à l'entendre partout, en dehors
même des heures d'études, parler, penser, agir, elle apprit
ce qui ne s'enseigne pas dans les livres et dans le monde, et par-dessus
tout elle apprit Vincent, sa bonté, sa piété, son
inaltérable sagesse, et la profondeur de ses vues qui ne négligeaient
rien des hommes et qui en plus dépassaient les horizons humains.
Il semblait que de la terre au ciel, et du ciel à la terre, aller
et retour, il montât et descendît comme il voulait, et cela
sans effort, le plus aisément, par une permission spéciale.
Il n'y avait pas un an qu'il était dans sa maison, que la Générale
résolut de le prendre pour directeur. Il lui fallut à cet
effet, connaissant l'humilité de ce prêtre exemplaire, avoir
recours à d'autres moyens que les siens, si grands pourtant qu'ils
fussent. Elle s'adressa au Père de Bérulle, le priant de
vaincre les résistances qu'elle prévoyait. Il s'y employa
et quoiqu'une aussi glorieuse et aussi lourde responsabilité que
celle de conduire Mme de Gondi effrayât beaucoup Vincent, il l'accepta
comme il acceptait tout ce qui lui coûtait, tout ce que ses supérieurs
lui défendaient de refuser. Il s'était accoutumé à
être " celui qui jamais ne s'appartient ". De ce jour il appartint
donc plus encore qu'avant à la maison de Gondi, dans la personne
de Mme la Générale et en elle à la Sainte Vierge qui
lui avait sûrement inspiré, pensait-il, cette idée
de le choisir pour guide spirituel.
Quelque vertueuse que fût la Générale, on put bientôt
mesurer la perfection qu'elle atteignit après avoir confié
à Vincent le soin de la diriger. Unies par le lien nouveau et sacré
qui les fortifiait, ces deux âmes fondues et n'en faisant qu'une
dans l'amour de Dieu commencèrent d'accomplir un travail d'une ampleur
et d'une beauté magnifiques.
Les Gondi possédaient de si vastes domaines qu'il ne semblait
pas possible qu'une femme, même de l'intelligence et de l'esprit
ordonné de la comtesse de Joigny, fût en état d'y exercer
la
gérance morale qu'elle ambitionnait. S'occuper en effet de leur
entretien, de leur culture et de leurs bénéfices ne la contentait
pas. Ce à quoi elle tendait au-dessus des avantages matériels,
c'était à ne placer dans ses terres que des officiers d'une
probité reconnue, à prévenir les procès, à
bien terminer les différends, à faire rendre à tous
ses vassaux prompte et saine justice, à s'assurer de leur bien-être
et de leurs bonnes murs, enfin à ce que Dieu fût connu et
honoré dans tous les lieux de sa dépendance. Et que d'autres
soucis en dehors de ceux-là ! Les vieillards, les nouveau-nés,
les malades, les veuves, les orphelins, tout un peuple à classer,
à calmer, à mener de près et de loin, souvent à
de grandes distantes, où il fallait en n'importe quelle saison se
transporter pour inspecter et décider soi-même. Et cela, pensez-y,
au milieu de tous les devoirs quotidiens qu'imposaient à la Générale,
à Paris, le monde, la Cour, les princes, l'Église, le Roi...
et son mari et ses enfants. Elle y pourvoyait cependant, mais grâce
à Vincent, son frère en zèle et en charité,
qui prenant à son compte au moins une bonne moitié du fardeau,
lui permettait d'enlever l'autre. Ainsi, en leur double ministère,
arrivaient-ils ensemble à instruire, à soigner, à
baptiser, à marier, à ensevelir des centaines de serviteurs,
d'humbles gens de la plèbe attachés à leur blason
et qui n'eussent été, sous d'autres maîtres sans cur,
que bétail, comme a dit plus tard le poète :
Bon pour la charrue et la taille
Et bon pour la bataille.
Aussi remarquable par sa beauté et son esprit que par ses angéliques
vertus, simple et noble à la fois, pure et suave figure en même
temps qu'âme ardente, inquiète et toujours tourmentée
de perfection, telle nous est dépeinte sans une ombre par tous ceux
qui l'ont considérée, Mme de Gondi. La tournure de son existence
après qu'elle se fut mise, avec M. Vincent à la consacrer
à toutes les uvres que nous venons d'énumérer, n'était
pas faite pour amoindrir ce qu'il y avait en elle de pieusement passionné.
Sa délicate santé n'y résiste pas. Elle tombe malade
au point d'être même en danger. Et comme si ces deux associés
inséparables dans le bien qu'ils faisaient devaient l'être
aussi dans la souffrance et les maux dont ne sont pas exempts les bienfaiteurs,
Vincent, qui ne s'était pas plus ménagé que sa pénitente,
à son tour vaincu par la fatigue, fut obligé de s'arrêter.
LA CONFESSION GÉNÉRALE
C'est alors, un peu après, que se place un fait, imprévu
et accidentel, qui devait marquer dans sa carrière d'une façon
décisive et l'orienter vers les buts qu'avait fixés pour
lui la Providence. Ayant à peine achevé de guérir,
comme il se trouvait avec les Gondi en leurs terres de Folleville, aux
environs d'Amiens, on vient un soir le chercher pour un paysan à
toute extrémité qui réclamait ses secours. Il s'y
rend en hâte. Le malade avait toujours passé pour pieux et
très bon chrétien. Cependant, par une espèce d'intuition,
il vient au dernier moment à l'esprit du prêtre d'engager
cet homme, qui en avait encore la force, à faire une confession
générale. Cela n'allait d'abord pas tout seul, malgré
qu'il mît à ses exhortations cette tendre chaleur qui triomphait
de tout. Mais Mme de Gondi, accourue de son côté pour prendre
des nouvelles, arrive à la rescousse et décide l'homme. Et
voilà qu'il découvre à Vincent une conscience affreuse
chargée de péchés mortels que la honte l'avait toujours
empêché jusqu'ici de révéler. Aussi durant les
trois jours qu'il survécut, il ne se tenait pas tant il se sentait
soulagé de publier sa misère et sa joie. Mme de Gondi était
revenue à son chevet. Il la reconnaît. Et devant tous les
gens du village assemblés, il ramasse ses dernières forces
pour proclamer : " Oui, madame, sans vous, sans cette confession générale,
j'étais damné, damné ! "
Abelly nous a conté la scène ; " Ce qui fit que cette
vertueuse personne, touchée d'étonnement, s'écria,
prenant à témoin l'aumônier : " Ah ! monsieur, mais
qu'est-ce que cela ? qu'est-ce que nous venons d'entendre ? Si cet homme
qui passait pour un homme de bien était en état de damnation,
que sera-ce donc des autres qui vivent plus mal ? Ah ! monsieur Vincent,
que d'âmes se perdent ! Quel remède ? " En exprimant son angoisse,
elle l'implorait avec cette conviction que, le remède, lui seul
le connaissait, et qu'il était le seul à pouvoir l'ordonner.
Tout son être témoignait d'un tel désir et d'une telle
confiance en l'homme de Dieu, que les assistants soulevés se joignaient
à elle et l'accompagnaient de leurs mains tendues. Et des plaintes,
des cris, des pleurs, tout un pathétique funèbre au milieu
duquel le pauvre et vieil agonisant rendait, entre les bras d'une des plus
grandes dames de France et d'un saint, son âme illuminée.
L'affaire devait avoir une suite incalculable. L'impression de cette
mort et des circonstances particulières dans lesquelles elle s'était
produite, avait été si vive chez tous que Mme de Gondi, considérant
le péril où s'enfonçaient de plus en plus ces pauvres
âmes menacées, proposa à son aumônier, pour parer
à ce malheur, de faire au peuple de Folleville un petit discours
sur l'utilité des confessions générales.
Ce fut le 25 de janvier 1617, jour où l'Église honore
la conversion de saint Paul et qu'elle avait choisie à dessein,
que Vincent parla. Il dut le faire avec cette simplicité, cette
amitié persuasive, ces élans du cur qui pénétraient
le cur d'autrui et savaient s'en rendre maître. Aussi Dieu donna
tant de puissance à ses paroles que chacun, dès qu'il les
eut entendues, en fut comme enivré. S'empressant de tout repasser,
de rechercher le plus loin, dans les replis d'eux-mêmes, tous leurs
anciens péchés qu'ils exhumaient et présentaient,
honteux et fiers à la fois de leur nombre et de leur gravité,
ils se ruèrent sur-le-champ à cette forme de pénitence
et de rachat qui, la veille encore, leur eût semblé un impossible
sacrifice. Le pays entier envahit l'église, assiégea le confessionnal.
Ceux des villages voisins voulurent entendre également le saint.
Il dut les instruire à leur tour. D'autres venaient ensuite. C'était
dans la province une contagion de repentirs, une émulation de remords,
une soif publique d'état de grâce. A travers la joie dont
il tressaillait, M. Vincent était pourtant effrayé comme
le serait, d'un éclairage immense et aveuglant, d'un embrasement
soudain, celui qui s'imaginerait n'allumer qu'un flambeau. Tous avaient
pris feu. Ils se croyaient tous damnés. L'épouvante de mourir
avant d'être absous leur tournait l'esprit. Ils ne pouvaient plus
attendre. Cette confession générale, qu'ils ignoraient auparavant,
à laquelle, même s'ils l'avaient connue, ils n'auraient sans
doute pas songé, à présent était devenue leur
besoin immédiat. On s'écrasait dans la chapelle. C'était
à qui passerait le premier, se prosternerait haletant aux genoux
du saint pour y vomir ses fautes. " Moi ! Non, moi ! C'est mon tour
! J'étais avant lui ! " Quel turbulent troupeau, plus terrible
à tenir et sans chien que celui d'autrefois, même aux
moments de faim et de panique où les moutons sont enragés
! Et si encore ces confessions avaient pu se faire vite ! Mais c'est qu'elles
duraient. Chacun n'en finissait pas. Et, par derrière, la queue
des postulants grossissait et piétinait. La presse devint si grande
que Vincent fut débordé et que Mme de Gondi se vit obligée
de chercher du secours à Amiens, d'où on lui envoya deux
Jésuites de renfort pour nettoyer toutes ces bonnes gens.
Evénement prodigieux ! Date mémorable ! Non seulement
dans l'histoire de Vincent de Paul mais dans celle de la religion. Le saint,
alors, s'en rendit-il compte ? Ses biographes assurent que non. Nous en
doutons pourtant. Il nous paraît difficile de croire qu'avec la lucidité
et le prolongement de pensée qu'il avait en toutes choses, ce visionnaire
du Bien, dans un regard qui s'étendait si loin qu'il n'osait pas
le retenir, ne découvrit pas et n'embrassa pas tout le voyage à
faire dont le mouvement de Folleville et de ses environs était comme
l'amorce avant le départ. Aussi ce beau 25 janvier, jamais Vincent
ne l'oubliera. C'est l'anniversaire sacré. Chaque année il
le fête. Plus d'un quart de siècle après, il invitera
ses prêtres de Saint-Lazare à célébrer la mémoire
du sermon de Folleville, ce jour-là où spontanément,
en esprit et en action, s'est fondée leur Compagnie.
La grande heure avait sonné. La Mission était venue au
monde, et déjà vitale, riche de sang.
LA FUITE DE VINCENT
Il est rare que les grandes uvres n'apportent pas, sans qu'ils l'aient
prévu, un changement immédiat et radical dans l'existence
de ceux qui les entreprennent. Vincent ne fut pas plus tôt sorti
des abondantes journées où il avait reçu une si forte
secousse, qu'il éprouva le besoin, non de se reposer, mais de se
recueillir, de s'isoler, autant pour méditer sur la leçon
de l'événement que pour s'arracher à un milieu qui
s'accordait moins que jamais avec le nouvel état de son esprit.
Et puis son succès, aussitôt malgré lui répandu,
proclamé, cette vaine gloire allumée autour de son nom, ces
louanges qui lui étaient assénées par tous depuis
les maîtres jusqu'aux serviteurs, tout cela l'offusquait. Il aimait
le peuple et non la popularité. Il eut peur. Il appréhenda
de chanceler dans le vertige d'orgueil où étaient tombées
tant dé personnes qui avaient pourtant l'air bien solide en haut
de leur vertu. Ses élèves grandissaient et l'âge ne
faisait qu'ajouter à la violence du tempérament qu'ils tenaient
de leur père. Il n'avait donc plus sur eux la prise qu'il fallait.
L'excellente Mme de Gondi elle-même, avec les perpétuelles
inquiétudes et les exigences de son imagination, la tyrannie de
sa religieuse amitié et surtout les excès de sa reconnaissance,
arrivait à le rebuter, à le rendre injuste à son égard.
Mais pouvait-il admettre ainsi qu'elle s'exaltait à le lui répéter
qu'il fût devenu pour elle un guide unique, une lumière
supérieure, un indispensable secours ? Personne, à son jugement
si droit, ne devait accepter de se laisser prendre pour tel et lui, grand
Dieu ! moins que tout autre, lui, ce misérable comme il se qualifiait
à elle-même, espérant toujours la raisonner et la remettre
dans la mesure. Enfin, les troubles précurseurs de la Fronde, en
remuant Paris, le poussaient à se retirer dans quelque province
éloignée pour s'y consacrer exclusivement, dans la prière
et dans la paix, au service des pauvres gens de la campagne. Il n'a plus
que ce désir. Le pavé le repousse et le sillon l'appelle.
Comme il n'était entré chez les Gondi qu'à la persuasion
de M. de Bérulle. il ne veut pas en sortir sans l'en informer. Le
voyant si résolu, au point qu'il lui semble inspiré, celui-ci
l'approuve et lui propose alors " d'aller travailler " à Châtillon-les-Dombes
en Bresse.
C'est une pauvre petite ville, abandonnée, ruinée par
les guerres de religion, mal habitée par des protestants et des
catholiques se déchirant entre eux, n'ayant à proprement
parler ni curé ni pasteur, et de plus tombée, depuis bientôt
un siècle, dans les mains de mercenaires qui n'y viennent que pour
en tirer les revenus, se contentant de se faire représenter par
de mauvais prêtres, gens relâchés, ayant perdu tout
sentiment de leurs devoirs. Quel cadeau lui fait-on là ! Un autre
que Vincent en eût frémi. Lui l'accepte avec allégresse.
Il saute dessus. Partir ! tout de suite ! Justement le général
des galères était en Provence. Vincent lui écrit pour
l'en aviser. Il lui observe qu'il n'a pas désormais la valeur et
le brillant nécessaires pour élever, lui l'ancien pâtre
de Pouy, des jeunes seigneurs appelés à faire figure à
la Cour, et le prie donc humblement d'agréer sa retraite. Puis ayant,
sous le prétexte d'un petit voyage, achevé ses préparatifs,
il quitte sans regrets, sans adieux à personne, la maison des Gondi,
et il part pour Châtillon dont il rêve, où il voudrait
déjà être rendu ! Mme de Gondi ne l'apprend qu'après
qu'il est en route et encore, non par lui, mais par une lettre où
son mari lui écrit " d'un style plein de douleur, qu'il en est inconsolable
et le conjure d'implorer toutes sortes de moyens pour le faire rentrer
". Mais trop tard. Il est loin, peut-être même arrivé
déjà et Mme de Gondi connaît assez l'homme extraordinaire
et si ferme dans ses desseins pour savoir qu'il n'est pas de ceux, qu'une
fois déterminés, on rattrape à sa guise. Le coup néanmoins
lui fut rude. Ce fut le jour de l'Exaltation de la Croix qu'elle le reçut
et qu'elle en resta terrassée. Elle en versa des torrents de larmes,
en perdit longtemps l'appétit, le sommeil, faisant craindre même,
autour d'elle, pour sa raison. Cette fuite du guide et du protecteur en
qui elle avait mis ses plus sûrs espoirs de salut, et qui la livrait
seule et si faible à tous les courants de sa détresse, elle
ne la concevait pas. La tendresse de son respect en était affectée
et endolorie. Il alléguait sa " mission " ! Evidemment. Mais tout
de même, n'en avait-il pas une, d'abord, qui eût dû le
retarder ? Celle qu'il avait accepté de remplir auprès d'elle
et qu'il désertait. De cela, elle avait du regret et moins pour
elle peut-être que pour lui. Elle ressentait une espèce de
déception morale, un désenchantement d'âme et en souffrait
à ne savoir à qui le confesser. Enfin, qu'il n'eût
pas eu au moins le courage et la franchise de lui écrire à
elle-même, et qu'il ne l'eût informée qu'après
coup, par l'intermédiaire de son mari, elle en restait par-dessus
tout stupide. Sans doute elle n'osait pas prononcer devant une aussi étrange
conduite le mot de lâcheté, mais ce mot affreux était
murmuré au fond d'elle-même par une voix secrète qu'elle
entendait quoiqu'elle l'étouffât. La vertu cependant parla
dans son cur plus haut que l'amertume, et elle redevint la forte femme
chrétienne qu'elle devait rester toujours. Usant des seuls moyens
qui lui étaient permis, et les plus puissants d'ailleurs, elle se
résigna, pria et espéra.
L'AFFREUX ENDROIT
Le transfuge avait gagné Châtillon. Qu'y trouvait-il ?
Tout ce que supposait et lui avait annoncé M. de Bérulle
n'était rien à côté de ce qui l'attendait. Un
long et sévère procès-verbal, établi alors
par les principaux habitants et que nous ne faisons que résumer,
témoigne du déplorable état de ce lieu à l'arrivée
de Vincent. Une ville insalubre et livrée aux immondices, dont la
quantité de maisons, écroulées ou quittées
par leurs anciens maîtres, ne servaient plus que d'asiles aux vagabonds
et aux pillards qui infestaient les routes. Dans les autres, fermées
alors et de clôture hostile, une majorité de protestants bilieux,
suris par la souffrance et devenus pleins de méchanceté !
Partout les passions, les pires excès, et ce qui le peinait en tant
qu'homme de Dieu, un presbytère inhabitable, en ruines, et une église
dépouillée de tout, d'une malpropreté qui soulevait
le cur et révoltait l'esprit. Ce spectacle l'encouragea. N'était-il
pas la justification de sa conduite, la preuve criante qu'il avait eu mille
fois raison d'accourir en ce cloaque où il était bien plus
nécessaire que là-bas, sous les plafonds dorés des
Gondi et dans leurs fastueux domaines de Joigny et de Montmirail ? Il procéda
par ordre. Il commença par faire venir auprès de lui de Lyon,
un auxiliaire, un docteur dont le zèle et la capacité lui
sont recommandés. A eux deux, dans leur maison tant bien que mal
remise en état et d'où sont congédiées femmes
et filles, ils donnent le premier exemple d'une vie réglée
et transparente. Réveil et lever à cinq heures. Oraison,
ménage, offices, sainte messe, visites sans distinction à
tous, malades et bien portants, catholiques et huguenots, car, pas plus
qu'il n'avait avant eux de curé digne de ce nom, Châtillon
ne possédait de pasteur estimable. Et aussi l'étude, le confessionnal,
même des travaux manuels, si la circonstance l'exige.
En même temps, un grand nettoyage de fond en comble de l'église
déshonorée : puis, une fois celle-ci rappropriée,
l'autre " nettoyage " celui des anciens ministres du culte qui avaient
laissé leur âme se négliger et prendre la poussière.
Tous ou presque tous sombraient dans une vie de mollesse et de grossiers
plaisirs. Sans renoncer avec eux à ses armes favorites, c'est-à-dire
douceur et bonté qui, en dessous, étaient de fer, il les
secoue pourtant. Il obtient que ceux qui recevaient dans leur maison "
quelques-unes de ces personnes qu'il appelait suspectes " les en bannissent
pour toujours. Il détourne du cabaret et des jeux publics ceux qu'on
en nommait les piliers. Certains abus, qui pourtant subsistaient, lui ayant
paru honteux, il les supprime, entre autres celui de réclamer et
de recevoir un salaire, et pour quoi ? Pour le sacrement de Pénitence
! Soufflait-il après ces tâches ? Non. Sans s'arrêter
ni s'asseoir, il parlait, il exhortait, conseillait, avec des mots et des
gestes à lui, pleins de fraîcheur, de bonne grâce et
des yeux, des sourires d'enfant. Quand il n'était pas dehors en
course, on était sûr de le trouver à l'église,
où il se tenait en permanence, allant, venant, à la disposition
de tous. A chaque appel, au moindre bruit de pas, il se montrait, balançant
sa grosse tête où rayonnait la beauté d'un éternel
accueil. Il ignorait l'impatience, et quoiqu'il acceptât toutes les
fatigues dont on venait se décharger sur lui, il n'en était
jamais las. Les fardeaux d'autrui le fortifiaient. C'étaient eux
qui lui faisaient chaque jour de plus en plus le dos rond du meunier courbé
pour les sacs de bons grains, ce dos de porteur, de porteur de Croix. A
cet inflexible régime, en moins d'une année, tout se rétablit.
Les conversions et retours à la foi se succédaient dans un
vrai roulement. Plus de jeux ni de duels. Des murs plus pures. L'église
pleine. Un peuple heureux. Vincent avait renouvelé à Châtillon
le miracle de Clichy. Il y avait refait sinon " des anges ", des hommes,
des chrétiens. Sa charité fine et entendue, l'enchantement
d'une parole allant toujours en même temps au cur et à la
raison par tous les chemins, grands et petits, que savait à fond
sa pensée, avaient sans violence obtenu ces résultats. Deux
de ses plus belles victoires valent d'être citées à
l'ordre de la sainte armée dont il fut et reste un chef, qu'il continue
de commander " devant l'ennemi ", per saecula saeculorum.
LE COMTE DE ROUGEMONT
La première, il la remporte sur deux jeunes femmes de qualité,
dont la vie était un scandale et qu'il sut toucher à ce point
que, renonçant à la galanterie et ne voulant plus qu'aimer
Dieu, elles embrassèrent pour toujours le service des pauvres. Il
exerçait d'ailleurs sur les libertins un singulier pouvoir qu'il
tenait moins de la connaissance du vice à laquelle sa profession
de prêtre et de confesseur ne pouvait le laisser étranger,
que de l'incommensurable étendue de sa pureté. Elle était
telle qu'elle clarifiait tout ce qu'elle approchait. Et la seconde de ces
réussites, plus difficile peut-être, parce qu'elle portait
sur un sujet plus relevé qui se compliquait d'un égarement
de noblesse, celle-ci lui fut accordée à propos du comte
de Rougemont.
C'était un seigneur de ses voisins, querelleur et débauché,
qui passait cependant pour un modèle de bon ton, ayant vécu
des années à la Cour. Mais il y avait pris et en avait rapporté
jusqu'en sa province, et malgré son âge qui s'avançait,
les plus funestes habitudes, surtout celle de mettre toujours à
propos de tout l'épée à la main. Plus même qu'une
habitude, une manie furieuse. Il voyait rouge pour un rien. Les duels occupaient,
intéressaient sa vie, au mépris de celle des autres car il
ne manquait jamais de tuer raide son homme. Enfin la terreur du pays, un
dément, que chacun fuyait et voulait voir mort. Vincent qui, lui,
ne le voulait pas, souhaita connaître ce mauvais compagnon, de renommée
si extraordinaire. Les réputations, même différentes,
s'attirent. De son côté, Rougemont, piqué d'entendre
prôner partout l'éloquence et les vertus de Vincent et curieux
d'en juger par lui-même, entra un jour à l'église pendant
un de ses sermons. Il en sortit assez remué pour aller ensuite l'entretenir
; et avec cette brusquerie qui était sa manière, il se déclare,
en un tournemain, criminel digne de tous les châtiments et prêt
à toutes les expiations. Le saint l'engage séance tenante
à faire, lui aussi, sa confession générale. Il y pensait
le premier. Il la fait donc et à fond, comme il se fendait. Alors,
voilà un fougueux converti qui, éperonné par la grâce,
aussitôt prend le mors aux dents et s'emballe dans l'opposé.
Il vend sa terre de Rougemont. Les trente mille écus qu'il en tire,
il les partage entre les pauvres et les monastères. Sans perdre
un pouce de sa bravade, mais en la tournant au bien, il se met, dit un
chroniqueur, " dans tous les exercices les plus héroïques de
la vie chrétienne ". Il bat sa coulpe, il pleure, il enrage de son
passé, il veut se plonger dans la pauvreté la plus absolue.
Fiévreux de se détacher des choses de la terre, il s'écrie,
employant encore pour son salut les termes d'escrime qu'il a depuis tant
d'années dans la bouche : " Il le faut, je coupe, je romps, je brise
tout... et je vais droit au ciel. " Le pouvoir de Vincent est seul capable
de l'empêcher de se dépouiller jusqu'à la chemise.
Ayant obtenu la faveur de posséder le Saint Sacrement dans sa chapelle,
il s'y abîme du moins en méditation trois heures par jour,
souvent plus, et à genoux, nu-tête, sans appui. Tous ceux
qui le maudissaient en sont dans l'étonnement. On vient de loin
le regarder prier sans qu'il ait l'air de s'en apercevoir. On ne peut pas
le modérer.
Ayant suivi le conseil du Maître de Tout, " Vende omnia ",
il s'était défait de tout ce qu'il possédait, n'ayant
gardé de ses grands biens qu'un seul : son épée. Il
ne la tirait plus mais il la portait toujours, même à l'église.
La nuit, il la pendait à son chevet. " Or, nous a raconté
le saint, il me dit une fois particulièrement ceci, dont je me suis
souvent ressouvenu, qu'un jour, allant en voyage, et s'occupant de Dieu
le long du chemin, comme à son ordinaire, il s'examina si, depuis
longtemps qu'il avait renoncé à tout, il lui était
survenu ou resté quelque attache. Il parcourut les affaires, les
alliances, la réputation, les grands et les menue amusements du
cur humain. Il tourne, il retourne, il jette enfin les yeux... sur son
épée. " Pourquoi la portes-tu ? (se dit-il à lui-même.)
Quoi ! quitter cette chère épée, qui t'a servi en
tant d'occasion ! et qui, après Dieu, t'a tiré de mille dangers
! Si on t'attaquait encore, tu serais perdu sans elle ? Oui ! Mais aussi
il peut arriver quelque rixe où tu n'auras pas la force, la portant,
de ne pas t'en servir, et derechef tu offenseras Dieu ! Que ferai-je
donc, mon Dieu ? que ferai-je ? Un tel instrument de ma honte est-il encore
capable de me tenir tant au cur ? Je ne trouve que cette épée
seule qui m'embarrasse !... " En ce moment, se voyant vis-à-vis
d'une grosse pierre, il descend de son cheval, il prend son épée,
la rompt sur cette pierre, puis remonte à cheval et s'en va. "
Tel fut le joli miracle, et plus dur encore que la conversion des deux
belles dames galantes, arraché par la grâce de Vincent à
M. de Rougemont.
Ce dernier avoua depuis que le sacrifice lui avait grandement coûté
; et quand on réfléchit à ce qu'était alors
pour un gentilhomme, et féru de bataille comme celui-ci, cette compagnie
de son épée en laquelle il rassemblait tout son amour et
son honneur, on admire que le vieux batteur de fer ait pu se résoudre
à s'en séparer. Mais il avait compris qu'étant, elle
aussi, coupable, ayant, dans la joie du sang, partagé son délire,
elle devait expier à son tour ; et voilà pourquoi, de sa
propre main qui, mille fois, l'avait tenue, brandie et caressée,
il la punit et la brisa, l'envoyant rejoindre à terre tous ceux
qu'en son temps de folie elle avait si bien dépêchés.
En ramassa-t-il du moins les morceaux ? Non. Qu'en aurait-il fait ?
Après qu'il eut, comme il le voulait, " tout rompu, tout coupé,
" ce seigneur jeta aussi son buffle et ses pourpoints pour endosser le
sac de saint François. La corde à nuds devint son ceinturon.
C'est elle, après cela, qui lui battit le flanc ; et Vincent de
Paul fut son témoin, quand il mourut, pour aller gagner là-haut
le Pré-aux-Anges, où il retrouva, raccommodée, sa
lame que Dieu lui rendit.
TROISIÈME PARTIE
CHEZ LES MISÉRABLES
CE QUE FEMME VEUT
Si M. et Mme de Gondi avaient été également désespérés
du départ précipité de M. Vincent, c'était
elle pourtant qui souffrait le plus de la perte de son directeur. Loin
de cacher son affliction, elle l'avait d'abord versée dans le sein
de son mari ; et ensuite étalée partout. Elle s'en faisait
une sorte d'orgueil et de gloire amère, espérant qu'à
la rendre ainsi de notoriété publique, celle-ci parviendrait
jusqu'à l'absent qui ne pourrait s'empêcher d'en être
confondu. Impuissante à se résigner, elle entreprit, avec
la fièvre qu'elle apportait à cette affaire, de tout mettre
en uvre pour arracher Vincent de Châtillon et le contraindre à
revenir occuper dans sa maison la seule place qui lui semblait digne d'elle
et de lui. Elle alla s'en ouvrir à M. de Bérulle. Après
l'avoir écoutée et calmée : " Eh bien ! lui déclara-t-il,
puisque vous me demandez conseil, écrivez donc à Vincent
de Paul tout ce que vous venez de m'exposer et de la même façon
que vous me l'avez fait, sur ce même ton de prière et lui
dépeignant votre désarroi. " Elle le fit aussitôt.
Sa lettre est trop longue pour la donner en entier. Elle déborde
d'une émotion qui met les larmes aux yeux et dut faire couler les
pleurs de celle qu'il l'écrivait : " ...Je me vois désormais
en pitoyable état... Mes enfants dépérissent tous
les jours... Le bien que vous faisiez chez moi et à sept ou huit
mille âmes qui sont en mes terres ne se fait plus !... Vous savez
pourtant le besoin que j'ai de votre conduite, soit en la vie, soit en
la mort... M. de Bérulle m'a promis de vous écrire et j'invoque
Dieu et la Sainte Vierge de vous rendre à notre maison !... Je vous
supplie encore une fois !" Et en post-scriptum, cette menace : " Si après
cela vous me refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera
et de tout le bien que je manquerai de faire, faute d'être aidée.
"
Il est évident que sa douleur lui faisait perdre un peu le sens
et qu'elle exagérait. Ces deux jeunes coqs de Gondi, fiers sur ergots,
emportés et hautains, tout bouillante d'indépendance, on
se les représente mal " dépérissant tous les jours
" du fait que le bon M. Vincent n'est plus là pour les maintenir
en vie et en componction. Et, de même, les huit mille âmes
" qui étaient dans les terres " de l'excellente grande dame, quoique
plus atteintes sans doute par le congé de celui qui avait commencé
leur redressement, n'avaient pourtant pas reperdu encore tout le gain acquis.
Mais la peine de Mme la Générale est si réelle qu'elle
se communique et qu'on excuse, en faveur du motif, son manque de mesure.
Il est permis d'admirer dans sa lettre, en en souriant, l'astuce féminine
avec laquelle est lancé telle la flèche du Parthe le
pieux trait de la fin. En prévenant charitablement son aumônier
que s'il ne cède pas à sa prière, exprimée
avec tout l'accent d'une volonté, elle le rendra responsable de
ce qui en résultera de fâcheux pour son salut, elle fait là
ce qu'on nous pardonnera d'appeler " du chantage d'âme ", imitant,
dans un ordre d'idées, supérieur et de la plus noble intention,
ce que font en matière d'amour profane les rusés du désespoir
quand ils disent à celui ou à celle qu'ils veulent ramener
à eux et convertir à leurs raisons : " Si vous me résistez,
je me tue sous vos yeux ! je me jette par la fenêtre... "
En lisant la lettre de Mme de Gondi qu'il prévoyait et connaissait
avant de l'avoir reçue, M. Vincent fut sans doute très touché
mais nullement, inquiet du sort de sa pénitente en ce monde et dans
l'autre, pas plus qu'il ne se crut en rien coupable à son égard.
Il connaissait trop, sous ses dehors exaltés, la valeur de cette
belle âme pour être certain qu'en son absence, elle ne courait
aucun risque. Il lui écrivait donc tout ce qu'il jugeait capable
de la rassurer, et il ne bougea pas. Châtillon le tenait. Il avait
tant d'ouvrage sur place à parachever ! Et toujours des conversions
en train qui chauffaient, qu'on ne devait pas laisser refroidir, soit d'hérétiques
de conséquence ou de vieux guerriers si intéressants, racornis
sous le cuir de la Religion, ayant tué, pillé, mené
tous les dégâts et qu'il s'agissait de ramener prisonniers
en douceur dans les filets de la Foi ! Pouvait-il lâcher tout cela
? Mais Mme la Générale n'était pas de celles qui s'affaissent.
La résistance de Vincent l'excita, la fit rebondir. Elle trouva,
dans le désir de la vaincre, la seule raison capable désormais
d'absorber sa vie. Le vieux proverbe impie : " Ce que femme veut, Dieu
le veut " était-il déjà en cours ? Nous ne savons.
En tout cas, jamais il n'eût pu mieux s'appliquer que dans la circonstance
à la délaissée. Engageant Dieu ainsi d'autorité,
le mettant de son parti, elle pensa qu'inévitablement le saint était
battu. Si fort qu'on le supposât, que ferait-il contre Dieu ?...
et contre elle ? Redoublement d'activité, démarches, visites,
lettres sur lettres, où elle adjure son mari, son beau-frère,
l'évêque de Paris, le P. de Bérulle et bien d'autres
encore, d'intervenir auprès du transfuge. Elle se multiplie. Au
service de sa maison se trouvait un gentilhomme plein d'esprit et de sagesse
et pour qui elle ressentait de plus une estime particulière. C'était
lui qui avait fait autrefois entrer Vincent chez la reine Marguerite et
que Vincent, à son tour, avait fait placer auprès de M. de
Gondi, comme secrétaire. Elle résolut, en fin de compte,
de recourir à ses offices. Longuement stylé, d'ailleurs tout
dévoué à sa cause, il partit pour Châtillon,
porteur de toutes les lettres dont la générale avait pu le
munir. Elle avait fait choix en ce du Fresne du plus fin des ambassadeurs.
Celui-ci connaissait bien en effet, par expérience, le caractère
de l'homme, entêté toujours du plus grand devoir, qu'il s'agissait
de convaincre ; il glissa sur la générale et sur ses ennuis
dont il ne parla qu'incidemment et comme pour remplir une commission de
politesse ; et tout de suite il attaqua M. Vincent sur ce qu'il croyait
l'essentiel et être seulement susceptible de le secouer : c'est-à-dire
la comparaison et la différence, qui sautaient aux yeux, de ce qu'il
y avait pour demain à faire d'une part à Châtillon
et de l'autre à Paris. Il n'eut pas de peine à lui démontrer
que le bien de Châtillon serait tout petit. Le plus difficile d'ailleurs
y étant déjà fait il suffisait maintenant d'un bon
prêtre ordinaire pour achever le reste. En revanche, s'il consentait
à rentrer chez les Gondi, quelle uvre plus vaste l'y attendait
et autrement fructueuse ! uvre immense à accomplir et non seulement
dans cette grande maison comptant des milliers de sujets, mais à
Paris, à la Cour, et dans toute la France !
Bien portés, et au bon endroit, ces arguments frappèrent
Vincent de Paul. Néanmoins il voulut réfléchir encore,
prendre avis de ses conseillers, et puis, ne rencontrant partout qu'une
même opinion, conforme à celle de M. du Fresne, il s'inclina
et remit à ce dernier deux lettres pour M. et Mme de Gondi où
il annonçait son prochain retour.
A cette nouvelle, ce fut dans toute la Bresse une consternation suivie
aussitôt d'un désespoir navrant, universel : " Nous perdons
tout en perdant notre Père ! " répétait chacun avec
accablement. On pleurait. On criait. Quelques-uns même se fâchaient,
disant qu'il ne s'en irait pas, qu'ils le retiendraient. qu'ils l'enfermeraient.
Les derniers hérétiques eux-mêmes, qu'il n'avait pas
eu le temps de faire capituler, et qui n'étaient pas fâchés
de le voir partir, proclamaient sa vertu, sa bonté, ses talents
: " Ah ! en perdant votre curé, déclaraient-ils non sans
malice aux catholiques qu'ils apostrophaient, vous perdez la meilleure
pierre de votre religion ! C'est dommage !... "
Comme à Clichy, les adieux de Vincent à Châtillon
furent simples et touchants, mais cette fois plus expansifs encore. Et
pourtant il n'était que depuis cinq mois dans sa paroisse. Avant
de partir, il avait tenu à distribuer lui-même aux pauvres
son mobilier sans grande valeur, les quelques meubles rustiques, la table,
les chaises, le dur petit lit... le buffet avec le peu de linge et de provisions
qui composaient tout son avoir ; et au fur et à mesure que ces objets
étaient saisis, happés par les malheureux, les riches les
leur rachetaient, sauf à quelques-uns qui, même pour argent,
ne voulurent point s'en défaire. On se battait presque pour les
avoir. Un vieux chapeau fut disputé avec acharnement, telle une
relique... et c'en était bien une, aussi digne d'être suspendue
dans l'église à un fil, au-dessus du chur, qu'un chapeau
rouge de cardinal à glands d'or. Vincent sortit de la ville à
pied, escorté d'un grand concours de peuple qui gémissait,
hurlait, criant : " Miséricorde ! " comme si la cité, ont
dit les témoins, eût été prise d'assaut. C'est
qu'on en avait tant vu, tant subi, de malheurs, de deuils, de maux de toutes
sortes !... qu'on en avait gardé une habitude de protester, de pleurer
et de pousser des cris, de se tordre les bras, de s'échauffer comme
à la guerre, à la peste, à la famine... à toutes
les vieilles calamités... La douleur publique a ses rites. Tout
le monde, en pressant le saint, voulait le toucher ; on s'arrachait ses
mains que l'on baisait ; on l'étouffait. Les mères lui tendaient
leurs petits. Et lui, bousculé, butant, moitié pleurs et
moitié sourire, avançant à peine, et le front en sueur
quoiqu'on fût en hiver... faisait de son mieux pour être à
tous et à chacun... une dernière fois : " Mes enfants !...
mes enfants... je vous bénis... je prierai pour vous... je prierai...
je prierai... "
Il ne pouvait dire autre chose. Une heure après, loin de Châtillon,
seul sur la route déserte, il répétait encore : "
Je prierai... " tandis que le vent glacé de décembre emplissait
son manteau gonflé comme une voile. Mais il ne le sentait pas. Il
n'avait pas froid. " Je prierai. "
LA MISSION
Si Vincent s'était résigné, du jour au lendemain,
quoique le cur déchiré, à quitter son troupeau et
au bout de si peu de temps, c'est qu'un mot magique, miraculeux, dont le
sens ne lui était jamais apparu avec un tel éclat, l'avait
soudain illuminé. C'était celui de Mission. Dans un éblouissement
il avait compris son destin... qu'il était un missionnaire, tout
cela et rien que cela, un envoyé, un apôtre, un pèlerin,
un " chargé d'affaires " de Dieu, que toute sa vie devait se passer
en " missions " différentes, successives, selon qu'il plairait au
Maître de les lui découvrir et ordonner l'une après
l'autre, et que toutes ces missions au fond n'en feraient qu'une, jusqu'à
sa mort, car un missionnaire n'est jamais arrivé. Il ne veut pas
de la retraite et il fuit le repos... L'âge le pousse et ne l'arrête
point. Plus il est vieux et vénérable, et plus grandissent
en même temps son devoir et son pouvoir.
La première de ces missions était donc de retourner d'abord
chez les Gondi et de songer à s'y enfoncer dans de plus grands travaux.
Il le fit de bon cur. On pense comme il fut reçu ! Mais sans permettre
qu'on fêtât son retour, il se mit immédiatement à
l'ouvrage, qui n'était pas encore devenu l'uvre, la capitale
qu'elle serait plus tard, mais dont cependant il tenait déjà
la pensée directrice, dont il rêvait et même entrevoyait
l'ampleur... Prenant ce mot de mission maintenant riche pour lui de tant
de substance et le rattachant à celui " d'aumônier " qu'il
avait jusqu'ici porté plutôt comme un titre, ayant sans
doute sa rigueur, il s'aperçut néanmoins qu'il n'avait
pas complètement saisi le lien qui unissait ces deux mots, ni embrassé
toute l'étendue du champ déroulé devant eux. Etre
aumônier, même chez les Gondi, cela ne signifiait pas seulement,
comme il l'avait cru jusqu'ici avec trop d'étroitesse et d'humilité,
se plier au service religieux d'une dame, si haut placée et de si
grande vertu fut-elle, et la confesser, la communier, la diriger, elle,
ses enfants, ses serviteurs et jusqu'à ses vassaux... mais qu'il
fallait, sans les quitter, sortir de là, prendre du large et gagner
pays dans d'autres âmes qui attendaient " son aumône ", car
aumônier c'était cela : " faire l'aumône ", matérielle
et spirituelle. Cette aumône, absolue et totale, constituait la première
règle de la mission... Donner, se donner, voilà par quoi
il fallait commencer : tout donner, sa peine, son temps, son argent, sa
pensée, ses jours, ses nuits, son corps et son âme en aumônes...
et les donner à ceux qui, n'ayant rien, en éprouvaient le
plus besoin : aux pauvres, et pauvres de tout, pauvres de condition, de
corps, de santé, d'espérance, pauvres d'esprit et d'âme...
Que la tâche, ainsi regardée et haussée, comme, pour
mieux voir un verre obscurci on le regarde en l'élevant en transparence
sur le ciel, ah ! qu'elle devenait claire et simple, et engageante, cette
tâche, aux yeux perçants et purs de Vincent ! Les difficultés
inouïes, le formidable poids... les fatigues, le sang... et l'or...
et les vies humaines... et le temps... le temps que prendrait l'uvre merveilleuse
incommensurable... ce temps qui peut-être lui manquerait !...
toutes les pensées de crainte ou de doute, et de désespoir...,il
ne les cherchait pas. Venaient-elles qu'il les chassait tranquillement,
comme des mouches ! Il avait la Foi, celle du pauvre et du saint qui, devant
les montagnes, n'est tiré que par leur sommet. Prétendre
les déplacer ? Chimère ! Orgueil ! Non, le beau c'est de
les gravir. Transporte-toi toi-même. La montagne, c'est toi !
Vincent n'eut pas plus tôt assuré ses idées du
côté que nous montrons qu'il s'empressa de les faire connaître
à Mme de Gondi, et celle-ci, émerveillée, non seulement
les approuva mais s'en éprit à ce point de souscrire à
tout pour leur succès. Elle ne fut pas la seule. M. de Gondi avait
une sur, Mme de Maignelais, qui devait laisser un nom fameux et vénéré
parmi ceux des grandes dames chrétiennes de l'époque. Quoique
très jeune encore, elle était déjà célèbre,
et par ses malheurs autant que par ses vertus. Mariée au sortir
de l'adolescence avec M, de Maignelais qu'elle aimait passionnément,
elle l'avait perdu très peu de temps après d'une façon
tragique, à la fin de la Ligue. Brave jusqu'à la témérité,
ce seigneur s'était donné tout entier à la cause royale.
Il gênait Mayenne qui le fit poignarder, et Mme de Maignelais, veuve
à vingt ans, se voyait ensuite enlever brusquement en bas âge,
et comme assassiné, lui aussi, son fils unique. Alors, libre désormais,
désenchantée de l'avenir, repoussant toute tendresse humaine,
elle s'était réfugiée et drapée dans son double
deuil pour y vivre seule en face de Dieu. Elle avait voulu, quittant son
nom et son immense fortune, se retrancher du siècle et entrer au
Carmel, malgré la résistance de ses parents et de ses amis
qui estimaient avec raison que son vrai cloître était le monde
où elle avait à la fois plus de mérite à demeurer
et plus de bien à faire. Elle leur avait pourtant échappé,
quand un bref du Pape, averti de son intention car il ne fallut rien
moins que cela, l'avait obligée à y renoncer. Mme de Gondi
trouva en cette victime endolorie une collaboratrice ardente et naturelle,
et toutes deux se vouèrent entièrement à la grande
entreprise de Vincent de Paul.
L'AUMÔNE. LES CONFRÉRIES
Etablir des associations et des confréries de charité,
fut ce à quoi il s'appliqua d'abord. Au lieu de laisser comme une
épave aller au hasard et se disperser sans surveillance l'aumône,
il résolut en premier lieu de la provoquer, sans l'attendre dans
le repos, ensuite de la diriger, de la réglementer et enfin d'en
assurer non seulement la durée, mais la perpétuité.
Elle devait être, dans sa pensée, une organisation, un roulement
ordonné et ininterrompu. Pour atteindre tous ces buts, il ne comptait
pas seulement sur lui. Sans doute il avait décidé d'y employer
tous ses moyens, mais il entendait aussi y intéresser les autres,
les atteler à l'uvre. Il fallait, pour qu'elle marchât, que
chacun de ses auxiliaires se mît à la tâche à
son exemple et la fît sienne, personnelle... Il espérait beaucoup
et même presque tout de cette initiative privée sans laquelle
rien ne se fait ; et cet effort quotidien, cette participation du corps,
du cur et de l'esprit, il ne les considérait pas comme la vertu
du luxe et le devoir exclusif des riches, il les réclamait autant
des pauvres. Ses obligés avaient à s'en mêler à
leur manière, autant que les bienfaiteurs. Ils devaient les aider,
autrement, mais donner, eux aussi, et secourir le prochain jusque dans
leur pauvreté, et en proportion de ce qu'ils recevaient.
Attacher le riche au pauvre, le pauvre au riche, les faire se chercher,
se découvrir et se fréquenter, se connaître, se juger
sainement, loyalement, sans injuste sévérité ni fausse
complaisance, et les amener ainsi à une nouveauté d'estime
et d'amitié réciproques lui semblait une chose bonne et belle
et plus qu'utile, nécessaire. N'avaient-ils pas, le fortuné
et le déshérité, un égal besoin l'un de l'autre
? Ils ne pouvaient rien séparément. Isolés, ils restaient
tout froids et sans mérite.
A quoi donc servait la confrérie ? A cela, à les rapprocher,
et à les unir, à leur apprendre à se donner la main
avant d'arriver, plus tard... à se prendre par le bras. La confrérie
leur enseignait " dans la pratique ", en même temps que les devoirs,
le rôle et le profit moral et social, de la charité. Il fallait
que le pauvre et le riche se sentissent faits l'un pour l'autre et étroitement
solidaires pour accepter chacun, du côté où ils se
trouvaient, leur condition respective, celui-ci dans l'humilité,
la générosité, le détachement de ses biens,
celui-là sans amertume ni envie, dans la douceur et la reconnaissance.
Il n'y avait pas, selon Vincent, d'autre façon de concevoir, malgré
la différence de leur sort, l'égalité des riches et
des pauvres, et de réaliser leur union fraternelle, impossible en
dehors de l'esprit de l'Evangile. Mais avant d'arriver aux hommes par les
hommes, l'aumônier savait que le plus sûr chemin était
d'avoir recours aux femmes, surtout dès qu'il s'agissait de traiter
et de servir ces êtres à vif que sont les pauvres. Il s'adressa
donc à elles d'abord. L'association des Dames de Châtillon-les-Dombes
fut l'origine des Confréries de la Charité, en même
temps que, dans les terres des Gondi, à Villepreux, à Joigny,
à Montmirail et ailleurs encore, d'autres étaient fondées,
toutes pareilles. On pourrait croire que ces confréries, qui sont
restées les modèles du genre, Vincent avait eu beaucoup de
peine à en imaginer le plan et à en fixer la composition
? Point du tout. Spontanément, dans la lucidité de son bon
sens et la simplesse de son cur, il en avait, du premier coup, trouvé
tout seul la formule. Elle fit le sujet de ses premiers sermons et tenait
en peu de mots. S'adressant aux personnes aisées une fois réunies
et ayant accepté, sous la direction de dignitaires choisies par
elles, d'observer certaines règles, il leur demandait, partout où,
à leur connaissance il y avait des pauvres, d'aller tout droit à
eux, chez eux, et de les assister en leur sacrifiant tout ou partie d'un
superflu auquel ils avaient droit, et il les priait d'être en plus,
sans se tenir quittes envers eux par ces soins tout naturels, leurs amies,
leur conseil, de telle sorte qu'ils sentissent en elles une famille leur
apportant tous les secours dont ils étaient privés. Il inventait
ainsi, à son insu, l'Assistance publique, et entendons, sans
médire de l'autre telle qu'elle existe aujourd'hui et fait de son
mieux, qu'il créait la plus large et la plus complète,
celle qui soigne tout et avec le plus de chances de tout guérir,
parce que, seule, elle possède, plus efficace que la meilleure sollicitude
de l'Etat, le remède qui ne trompe point : la charité chrétienne,
irrésistible et impérissable, étant d'essence divine.
Ces sermons obtinrent un tel succès que trente confréries
furent fondées presque coup sur coup. Mmes de Gondi et de Maignelais,
aux côtés de Vincent, se prodiguaient, entraînant leurs
recrues où frayaient toutes les conditions : femmes de qualité,
bourgeoises, marchandes, servantes, femmes du peuple et de la Cour, mêlées
sans honte aussitôt que les réclamait la misère. Rien
ne devait, selon le vu du créateur de l'uvre, être capable
de les rebuter. Toutes les tares des pauvres, physiques et morales, il
les avait prévues. Il savait leur saleté, leur mauvais accueil,
la résistance aux soins qu'on voulait leur donner, leur méchanceté
même et leurs injures ; également il n'avait pas manqué,
pour aguerrir ses troupes, de leur peindre à l'avance la hideur
des plaies, le spectacle affreux des maladies, le fréquent danger
de la contagion. Mais l'étalage de ces ennuis n'était en
son dessein que pour communiquer plus de force à l'ordre qu'il donnait
de n'en tenir nul compte, et, quoi qu'il arrivât, de ne pas réfléchir,
de ne pas s'arrêter, d'aller toujours. Elles allaient donc, les braves,
les saintes femmes. Elles marchaient dans le cloaque sans regarder où
se posaient leurs pieds, ne voyant que le but clair et délectable
où les conduiraient les ornières de boue. Elles mettaient,
à la lettre et sans gants, " la main aux pauvres ". Elles les nettoyaient,
les peignaient, les levaient, les couchaient, les tiraient de leur grabat
qu'elles refaisaient et tapaient au grand air ; elles fermaient les portes
et ouvraient les fenêtres ; elle balayaient et donnaient à
manger, à boire, à aimer, à croire, à espérer
; elles séchaient des pleurs, produisaient du sourire et versaient
du sommeil. Cette étonnante besogne, Mme de Maignelais l'accomplissait
vêtue de gros linge et de sombre laine, elle qui, naguère,
en son temps de joie si rapide, éblouissait sous l'or de ses brocarts.
Elle avait vendu sa vaisselle d'argent, remplacée par des plats
de grossière faïence, afin de se rapprocher davantage, même
en mangeant, des pauvres dont à présent elle partageait souvent
les repas et faisait sa seule compagnie, que maintenant elle appelait "
la bonne ". C'était à eux, à leur soulagement que
passaient tous ses revenus, 350 000 livres, au moins trois millions d'aujourd'hui.
Comme il lui fallait bien circuler dans Paris et à de lointaines
distances, elle usait, en le regrettant, d'un carrosse, mais alors, celui-ci,
sans armoiries ni laquais, et conduit par un seul cocher, le tout si simple
qu'une commerçante, à peine à son aise, en eût
rougi. Telle était sa manière. Mme de Gondi en avait une
autre qui, au lieu de s'abîmer comme son amie dans un absolu renoncement,
consistait à mener de front une double existence. Habillée
de grand matin, elle commençait sa tournée d'indigents et
de malades, et non de ces passages en tourbillon où fonctionne seul
le corps et qui s'expédient par ce qu'on appelle si improprement
" acquit de conscience ". Les visites de Mme la Générale
étaient assises, sérieuses, de vraies stations au chevet
des malheureux qu'elle ne se bornait pas à soigner, mais qu'elle
interrogeait, les entreprenant sur tout ce qui pouvait encore les intéresser
et les raccrocher à la vie. Et quand elle avait ainsi " fait son
marché " elle rentrait chez elle, où parée alors et
reprenant son rang, elle présidait la table de M. de Gondi et dirigeait
ensuite dans ses salons les causeries sur les lettres, les arts, la Cour
et la ville, et maints autres sujets qu'elle animait de sa grâce
et d'un piquant esprit à travers lequel rayonnait toujours le charme
de sa bonté. Pensez maintenant qu'elle était mal portante,
aussi délicate que belle, et vous apprécierez mieux tout
le courage qu'il lui fallait pour pratiquer cette double et dévorante
vie, ne fût-ce que pour soutenir ces deux conversations d'un tour
si différent dans les deux sociétés qui se partageaient
ses jours et ses nuits. Mais M. Vincent était là qui lui-même,
souvent malade et fatigué, entraînait tous ceux qu'il s'avisait
de marquer pour le suivre. Il leur rendait d'ailleurs la tâche presque
facile ou qui la leur semblait, par le soin méticuleux, le souci
touchant avec lesquels il la leur avait préparée. Montaigne
assurait : " La vie nous mâche. " On pourrait dire de Vincent que
lui " mâchait la vie ", la sienne et celle des autres, de ceux-là
seuls qu'il aidait de tout le possible à la condition que d'abord
ils s'aidassent eux-mêmes. Alors rien ne lui coûtait pour les
alléger dans leur rude devoir. Il leur mâchait la besogne
et la leur apportait si bien triturée qu'elle était comme
faite aux trois quarts. Tout ce qu'il a créé, fondé,
une fois l'idée première et les grandes lignes qui, elles,
jaillissaient en quelques instants de géniale lueur, fut ensuite
longtemps creusé, médité, pris et repris et, par-dessus
cela, poli encore et repoli à petits coups. Toujours il y revenait,
ne pensant jamais : " C'est fini ! C'est la perfection. " Même quand
ça l'était. On n'imagine pas jusqu'où il poussait
l'art et la science de la mise au point. Il avait le don de tirer le meilleur
parti des êtres et des choses, une puissance incroyable pour embrasser
à la fois l'ensemble et le détail, et régler chaque
compartiment. Organisation, archives, dépenses, qu'il s'agît
de loger, de vêtir, de nourrir, il n'oubliait rien. Tout était
tracé à l'avance, jusqu'à la façon de traiter
les pauvres dans le courant le plus humble et le plus terre à terre
: comment il convenait d'apprêter leurs mets, de les servir à
table, de les tenir en bonne hygiène et propreté, selon leur
âge et selon la saison, les soins spéciaux pour les enfants,
les femmes, les vieillards, mille petits moyens de les amuser ; et il repoussait
la tristesse, étant d'avis que la gaieté rendait plus aisée
la vertu. Lui-même, pour se conformer à ce précepte,
avait toujours le sourire à la bouche et aux yeux, un sourire qui
au lieu de se figer dans une immobilité béate avait des rayons,
pétillait, sous les gros sourcils, de malice gasconne et d'enjouement
affectueux. Ce qui tout d'abord avait confondu, c'était la tranquillité,
la présomption, semblait-il, avec laquelle il s'embarquait dans
ses croisières pour le bien et comme sans savoir où mettre
le cap.
D'aucuns en plaisantaient, d'autres en montraient de l'effroi. " Quel
bon cur ! gémissaient-ils, mais quelle cervelle ! Il est fou. C'est
un de Gascogne. Il se croit. Comment pourrait-il arriver au bout de tout
ce qu'il entreprend ? "
Il les laissait dire et suivait en paix son chemin. Jamais il n'avait
l'air d'être en retard ou en avance, ni inquiet, ni essoufflé.
Chaque chose en son temps. Ne pas vouloir aller trop vite était
pour lui la garantie d'arriver le plus tôt. Il avait coutume de répéter
" qu'il ne fallait, point enjamber sur la Providence, mais dès que
la Providence avait ouvert la voie, alors on pouvait quitter le pas, et
on devait courir ".
Quand il eut établi, comme nous l'avons dit, à Villepreux,
à Joigny, à Montmirail, dans tous les villages qui relevaient
de la seigneurie du général des galères, plus de trente
confréries de femmes, il étendit son uvre en instituant
aussi des confréries d'hommes qui devaient en une action similaire
et parallèle assister les pauvres valides, en laissant de plus en
plus aux femmes le soin de s'occuper de ceux que l'âge ou la maladie
rendait incapables de tout travail. C'est à Folleville que fut fondée
en 1620 la première de ces confréries de Charité.
Une fois mises sur pied, les deux sortes d'associations, hommes et femmes,
se complétant les unes par les autres et parfois même se réunissant
pour mieux combiner leur effort commun, Vincent de Paul, qui suivait son
idée et en découvrait chaque jour, avec une ineffable joie,
le développement et la profondeur, fut conduit à élargir
son uvre, limitée jusqu'ici aux campagnes, en la faisant pénétrer
dans les villes. Elle y venait d'ailleurs déjà toute seule
et presque malgré lui, poussée par la force des choses. En
même temps que le saint, marchant pour ainsi dire à l'avant-garde
de ses espoirs, se hâtait vers un plus grand but, ceux-ci, se réalisant,
le débordaient, le dépassaient, et c'était même
quelquefois lui qui, devenant le retardataire, se voyait obligé
de retenir et de modérer ses propres desseins prenant corps plus
vite qu'il ne l'eût désiré, tant il craignait qu'un
zèle imprudent ne vînt du dehors tout gâter. Il estimait
que la précipitation, quand elle semblait réussir, n'avait
qu'un succès passager toujours suivi d'une déconvenue. Mais,
arrête-t-on des courants pareils ? L'institution de Charité,
issue au cur de Vincent, comme le simple filet d'eau d'une source, et
accrue peu à peu à travers la province où elle était
née, par tous les ruisseaux de bonne volonté généreuse
qui étaient venus se verser en elle, élargir son lit, en
faire une rivière, et puis un fleuve impétueux, irrésistible
et cependant toujours endigué par l'admirable ingénieur qui
le canalisait... cette institution, telle un torrent qui tournerait au
lac, gagna bientôt tout le royaume. Elle l'inonda par endroits ;
et franchissant même ses frontières, elle se répandit
en Lorraine, en Savoie, en Italie, jusqu'en Pologne, partout où
les enfants de Vincent étaient allés en son nom dépister
au loin et évangéliser les pauvres " d'ailleurs " qui, pour
eux, de quelque pays qu'ils fussent, n'étaient jamais " des étrangers
".
CE QUE VINCENT VOULAIT FAIRE DU PAUVRE
En propageant ainsi, le plus loin possible, au prix de maintes difficultés
et parfois d'assez grands dangers, la méthode du saint, ses disciples
avaient la conscience de remplir son vu le plus cher, d'opérer
le travail d'instruction qui était à ses yeux la seule clef
permettant d'ouvrir toutes les portes instruction dans tous les sens, religieuse,
intellectuelle et morale. Secourir les pauvres, les soigner, quoique
l'on eût raison de commencer par là, n'était cependant
pas suffisant et ne terminait rien. Ce qui restait à faire s'imposait
comme le principal. Il fallait leur apprendre s'ils devaient toujours demeurer
des pauvres, à l'être du moins autrement, avec dignité.
Après qu'en bonne justice on n'avait pas craint de leur dévoiler
leurs droits, il fallait leur montrer et leur commander leurs devoirs,
les relever vis-à-vis d'eux-mêmes, ne plus les laisser croire
à leur déchéance irrémédiable et fatale,
leur persuader que, pour être estimés et respectés
à l'égal des meilleurs, ils n'avaient qu'à vouloir
devenir respectables, enfin les éduquer, s'adresser, autant qu'elle
le permettait, à leur intelligence en passant par leur cur. Quoique
moyenne et souvent endormie, l'intelligence était chez eux capable
d'étonnants réveils et combien de curs, qui semblaient à
jamais durcis par les épreuves, étaient au contraire attendris
plus facilement que ceux des heureux, et fondaient à la première
avance !
Comme Vincent jugeait que la mendicité, qui nourrit la paresse
et encourage tous les vices, était le plus grand obstacle au salut
des pauvres, il la leur interdisait sous peine de retrait d'aumônes
et il défendait à ses fidèles de leur donner. Sa bonté
ne désarmait pas sa rigueur. Il connaissait admirablement sa clientèle,
son caractère, la façon de la traiter. Personne, mieux que
lui, n'en a fait l'analyse. Autant il savait, quand il le fallait, rendre
hommage à ses vertus, autant il n'ignorait rien de ses défauts,
de ses roueries, de ses bassesses. La misère des pauvres ne l'empêchait
pas de voir clairement leurs laideurs. Il les plaignait, mais sans trop
s'apitoyer au dehors, surtout devant eux. Il ne les embellissait pas pour
se procurer le plaisir un peu vain d'en avoir fait des êtres à
part et des modèles dans leur genre. Non, sans illusion ni mésestime,
il les tenait pour ce qu'ils étaient, ni plus ni moins : des infortunés.
Toujours accessible à la charité, ne reculant pas devant
ses flots, s'y mettant jusqu'au cou, il ne consentit cependant jamais à
ce qu'elle le submergeât. Il voulait, par crainte d'en devenir le
jouet ou l'épave, en rester le pilote. Mais, que cette apparente
indépendance de sentiment, qui aurait pu faire croire à de
la froideur, abritait au contraire d'attention et de sollicitude ! Tout
ce qui a été accompli depuis son temps jusqu'au nôtre
dans l'ordre de la philanthropie pour améliorer le sort de l'humanité
souffrante, il en est le créateur.
Toutes les grandes idées fondamentales, non seulement des uvres
qui lui sont personnelles mais de celles qui, en dehors de ses directives
religieuses, ont été créées par des laïques,
depuis deux siècles, c'est lui le premier qui les a conçues.
On n'a fait que le copier, sans jamais trouver mieux. Le jour où,
préoccupé des errants qu'il voyait, brisés de fatigue
et de faim, coucher à la belle étoile, il voulut leur assurer,
au moins pour quelques heures, un semblant de foyer, et où il décida
" qu'un asile leur serait ouvert dans lequel on leur donnerait à
souper et à coucher et le lendemain deux sous en les renvoyant ",
il fondait tout simplement l'hospitalité de nuit. Ah ! sans doute,
aujourd'hui, elle a des dortoirs à parquets, des lits, des calorifères,
des lavabos, du gaz et de l'électricité. C'est très
bien. Mais tout de même c'est lui, Vincent de Paul, qui est pour
la plus grande part dans ce luxe et ces résultats dont peut-être,
d'ailleurs, fut-il le visionnaire ? Il a contribué au progrès
en le devançant. Il l'a amorcé. Le fils du laboureur, l'ancien
berger de Pouy, sut bien profiter aussi des leçons de son enfance.
Ayant observé que les uvres des villes auraient beaucoup de peine
à vivre et à se perpétuer si elles n'étaient
pas soutenues par celles des campagnes, il engagea les confréries
de ces dernières à se pourvoir de troupeaux, à acquérir
le plus possible de vaches et de moutons dont la vente leur serait d'un
très bon bénéfice et qui ne coûteraient rien
à nourrir si on les menait paître " à la vaine pâture
" comme c'était alors l'usage. " Les brebis, spécifie-t-il
en éleveur entendu, seront marquées de la marque de l'Association
et renouvelées tous les cinq ans. " Pour se procurer d'une autre
façon des ressources dans les villes, c'était aussi bien
simple. Il préconisait la création " d'ateliers " où
les enfants d'abord, et tous les hommes valides ou convalescents trouveraient
à choisir et à apprendre un métier selon leur aptitude
et gagneraient ainsi leur vie. Là encore M. Vincent émettait
bien avant nous l'idée pratique et moralisatrice de l'hospitalité
par le travail.
Considérez qu'il ne s'agissait pas seulement d'avoir sur le
papier le génie inventif de ces entreprises, ni même de les
mettre ensuite en marche vaille que vaille. Il fallait en même temps,
pour obtenir la pleine réussite, les faire accepter par les esprits,
les rendre vraisemblables, créer autour d'elles un mouvement d'opinion,
un goût, une chaleur susceptibles de les emporter. C'était
là, pour l'époque, des innovations hardies et qui, même
lancées et certifiée par un homme de valeur et d'expérience
aussi autorisé que Vincent, risquaient d'être accueillies
avec mollesse ou de tomber à plat. Néanmoins, il fut tout
de suite compris. Il n'eut qu'à parler, Avant d'avoir agi, il vous
dégourdissait. Quand il prêchait, ça n'était
jamais dans le désert ; il était acclamé jusqu'à
l'enthousiasme. Les foules venaient à lui, le faisaient prisonnier.
Sa modestie souffrait bien de sa gloire, mais son uvre en grandissait
et en rayonnait à chaque trouvaille. Il faudrait des pages pour
conter toutes ses fondations. Il s'en forma même dont on ne retrouva
les traces que plus tard, comme à Bourg, à Trévoux,
à Châlons, à Maçon, où seulement en 1846
de vieilles archives révélèrent le procès-verbal
d'une assemblée tenue à l'occasion " d'un religieux prestre
de M. le général des galères qui rempli de dévotion
et de piété, a communiqué des formes nouvelles par
le moyen desquelles on a pourvu au soulagement et nourriture desdits pauvres,
tant à Trévoux que dans les autres villes circonvoisines,
et que, pour le bien de la ville, il faut profiter de l'occasion ".
Là et ailleurs, en maints endroits que nous ignorons peut-être
encore, on dut s'empresser certes d'en profiter. L'effacement du fondateur
est pour beaucoup dans notre ignorance à ce sujet, car, une fois
son uvre installée, il s'appliquait à en ôter son
nom. Il est remarquable que dans les mémoires de l'époque,
alors qu'il était déjà célèbre et vénéré,
on le cite très rarement. Les procès-verbaux des assemblées
et des conseils où nous savons qu'il assista ne le mentionnent presque
jamais. Passer inaperçu était son seul plaisir.
Des deux genres de confréries qu'il avait imaginées,
celles de femmes et celles d'hommes, les premières furent les plus
nombreuses, soit que leur recrutement offrît plus de facilités,
grâce à la passion naturelle que les femmes mettent à
se dévouer et aussi parce que la douceur, la grâce et l'agrément
de leurs soins les font toujours plus rechercher et apprécier de
ceux qui les reçoivent. Les associations d'hommes, d'un chiffre
restreint au début, s'accrurent dans la suite, et chose merveilleuse,
subsistèrent jusqu'à la Révolution, après laquelle
nous les avons vues donner encore naissance en ce siècle à
l'admirable société dite de Saint-Vincent de Paul, que l'esprit
directeur du génie qui l'a prévue continue d'inspirer.
Cet homme extraordinaire, si avisé dans la persévérance
et la consolidation de ses projets, avait surtout entrepris, au point où
il en était, l'apostolat des campagnes. Y instruire et y sanctifier
non seulement les pauvres tout court, au sens déterminé de
misère où on l'entend, mais tous les autres pauvres qui,
pourvus à la rigueur du moindre nécessaire, manquaient cependant
au moral de l'essentiel, les pauvres dénués de pensée
religieuse, d'espoirs, de bonté, d'amour du prochain... les desséchés,
les pauvres de cur, tel était un de ses grands buts et de ses buts-sommets.
Ces pauvres-là l'intéressaient, lui, le pêcheur de
pécheurs, car il se promettait, après les avoir convertis,
de trouver en eux des disciples pour le répercuter, pour lancer
dans leurs sillons en friche le grain de l'Evangile et le faire lever.
De même qu'il avait créé des Missions, celles-ci devaient
créer des missionnaires. Excédés ou abrutis par des
années de luttes, de massacres, poussés à la haine
ou tombés à l'inertie bestiale, les pauvres proprement dits,
dont le nombre s'était augmenté dans des proportions effrayantes,
et l'autre catégorie de villageois moins avilis mais bien bas encore,
composaient une immense et pitoyable humanité privée de tous
secours, matériels et spirituels, les seconds au moins aussi précieux
que les premiers " parce que l'homme ne vit pas seulement de pain mais
de toute parole qui... " eh ! bien, c'était cette parole que Vincent,
avec le pain quotidien, voulait donner à manger, à dévorer
à ceux qui avaient faim de tout.
Avant d'arriver à mettre sur pied, de façon parfaite,
exactement comme il la rêvait, cette Congrégation des piètres
de la Mission, il lui fallut quatre ans. Mais sa patience était
inusable. On eût dit que, pressentant qu'il travaillait pour une
éternité, il se figurait la posséder lui-même.
Il était sûr d'avoir toujours le temps. La poursuite de son
dessein de grande envergure allait d'ailleurs de pair avec le reste.
LA GRANDE HORREUR DES HÔPITAUX
Aussi attentif à ce qu'il avait l'air d'oublier loin de lui qu'à
ce qui l'absorbait sur place, il se trouvait cependant partout à
la fois. Que ce fût par lettres ou par la bouche de ses envoyés,
il parlait où il n'était pas, il présidait aux réunions
bien que son fauteuil de paille y fût vide. A tout instant, à
tout propos, se manifestait sa présence au milieu de ceux qui la
devinaient. Du matin au soir il n'était absent de rien, même
la nuit, où il semblait, fantôme amical et rassurant, répondre
par un furtif passage auprès de leur lit, à l'appel de ceux
qui le priaient. Son ombre paisible habitait les murs, les rideaux, traversait
les sommeils. Et puis, tout à coup, elle le livrait en personne
au fond des caveaux humides, sous les toits rompus des greniers, dans les
sombres ruelles ranimées et éclairées aussitôt
qu'il y tâtonnait, et à l'hôpital enfin où sa
main levée pour bénir arrêtait les blasphèmes.
Ces hôpitaux, on ne peut se faire une idée, quoi que l'on
imagine, des fournaises de douleur et d'horreur que c'était. La
peste sévissait à Paris de façon courante. Elle ne
le lâchait pas. Pendant tout le seizième siècle, elle
l'avait rongé. Fléau constant du royaume, elle montrait pour
la capitale une prédilection singulière, " calamité,
comme l'avait autrefois marqué en traits de feu le grand Ambroise
Paré, déchaînée par l'ire de Dieu, furieuse,
tempestive, ennemie mortelle des hommes et bêtes, plantes et arbres
". Par peste, on entendait toutes les maladies. Montaigne, atteint de la
coqueluche, a décrit dans ses "Essais" la panique de sa maison et
de sa famille égarée : " Soudain, qu'un de la troupe commence
à se douloir du doigt, toutes maladies sont prinses pour peste.
" Ainsi les fièvres pernicieuses ou bénignes, tout ce qui
était susceptible de se gagner ou qu'on croyait l'être, aussitôt
prenait dans les bouches ce nom terrible. Etait-on indisposé, on
passait pour pestiféré. L'absence totale ou l'insuffisance
de voirie propageait avec une rapidité foudroyante les infections.
Partout des cloaques, des fumiers, " des charognes mortes ", des ordures
puantes, les immondices en tas, se desséchant ou se liquéfiant.
Pas de fosses d'aisances et des égouts obstrués et fétides.
Des cimetières, trop petits, ou vite remplis, surtout ceux, plus
recherchés, autour des églises. Depuis tant d'années
de morts violentes, mystérieuses, on avait enterré n'importe
où, souvent en hâte, la nuit, dans des cours, des caves, des
jardins, le long des routes, et si peu profondément que la pioche,
quand on creusait plus tard le sol pour planter ou y bâtir, en arrachait
des ossements, même des lambeaux de cadavres encore en putréfaction...
Aussi quel air que celui de Paris ! " air pollué et souillé,
qui corrompt nos esprits et nos humeurs, engendrant peste mortifère
", écrit Abraham de la Framboisière, un des médecins
de Henri IV et de Louis XIII. Et il résume son ordonnance en ces
trois mots catégoriques : Cito, longe, tarde, avertissant quand
on voit poindre la Maudite de " tost partir, bien loing fuir, tard revenir
". Sans doute des mesures de protection étaient recommandées,
mais on ne les observait pas. En avait-on les moyens et le temps ? On se
bornait à des conseils impossibles à suivre. Il eût
fallu entre la Faculté et la Police une étroite entente,
aboutissant à une organisation de salubrité générale...
Au lieu de cela, les soins d'entretien et de nettoiement de la voie publique
étaient tour à tour livrés avec incohérence
à des entrepreneurs cupides, ou imposés aux habitants qui
s'en acquittaient plus mal encore que les concessionnaires et même
pas du tout. Et puis les médecins alors, sauf de rares exceptions,
manquaient du courage professionnel et simplement de la conscience que
nous admirons chez ceux d'aujourd'hui. Ce gros mot de peste, qui n'aurait
dû émouvoir que le populaire, exerçait aussi sur eux
une influence néfaste. Il les détraquait. Les malades n'étaient
plus seulement des dangers mais des ennemis. On ne les soignait qu'en tremblant.
On les pansait en détournant la tête, en retenant son souffle.
Il faut lire dans les traités du temps toutes les précautions
dont s'entouraient ceux qui osaient les approcher. C'était par en
dessous, " une chemise trempée dans des sucs, des huiles, et sept
poudres différentes, et, par-dessus, un vaste habit de maroquin
que le mauvais air pénètre très difficilement ". En
outre une gousse d'ail dans la bouche, de l'éponge dans le nez et
des besicles sur les yeux. On juge combien ces manières qui suaient
la terreur étaient propres à relever le physique et le moral
des pauvres victimes, voyant ceux dont elles attendaient la guérison
épouvantés autant sinon plus qu'elles ! L'intérieur
des hospices était loin de présenter l'aspect agréable
et cossu des estampes d'Abraham Bosse avec leurs lits carrés à
colonnes, à baldaquins bourgeois et à pommeaux d'étoffe
où, bien calés dans des oreillers rebondis et sous des draps
que la gravure étale d'une blancheur éblouissante, les malades
sourient aux gens de qualité qui leur rendent visite en parlant
" phbus ". Rien ne ressemblait moins à ces riants et ragoûtants
tableaux d'école hollandaise que les salles des hospices, d'une
telle hideur qu'on n'y avançait qu'avec l'envie de reculer et de
s'enfuir. Où donc ces bons lits à l'ange ? Où ces
beaux bassins de cuivre godronnés et posés à terre,
au creux desquels trempaient, sur le flanc, des flacons qui semblaient
de vins à rafraîchir ? Où donc ces bois luisants cette
lingerie d'église, ces parquets à miroirs pour refléter
la pavane des robes ?... Des couches disloquées, branlantes, des
draps immondes, troués, poissés de bave et de crachats, de
crasse et de poussière et plus durs que voiles de barque ; et des
pots cassés, des vases d'étain, de plomb, jamais récurés,
des bois pleins de punaises (il y en avait bien au Louvre et jusqu'en le
lit du Roi !), d'ignobles pansements déroulés, traînant
partout, coulés à terre sur un plancher maculé selon
le temps d'une boue humide ou sèche, et où, à moins
de patauger parmi les épluchures, les flaques d'eau sale et de déjections,
le pied cherchait comment se poser sur la pointe ; enfin, sous les lambrequins,
et dans la pénombre des rideaux déchirés, mangés
aux vers, les pauvres... pauvres calamiteux, étalant leurs plaies,
leurs difformités, et montrant aussi à nu, sur des visages
qui n'avaient déjà plus rien d'humain, l'angoisse d'une âme
ardente à rester malgré tout dans ce débris de corps
ou n'aspirant plus qu'à s'en évader. Ne pensez pas que nous
exagérions, comme l'on dit : à plaisir. D'un rapport officiel
sur le spectacle qu'offraient par exemple les salles de l'Hôtel-Dieu,
il résulte que fiévreux, blessés, femmes enceintes,
accouchées, galeux, varioleux, y étaient confondus dans le
voisinage de la salle des morts et de celle où les dissections se
faisaient. On venait en ce plus bas des mondes, on y souffrait, on y râlait
ce qu'on avait de vie, on y mourait, et on y était dépecé
sans changer de place, en communauté. Les lits destinés à
deux personnes en recevaient six, entassées, étirées
tête-bêche, trois à la tête et trois aux pieds,
ainsi contraintes, pour y pouvoir tenir, de rester sur le flanc, jamais
sur le dos. Ah ! c'est là qu'il était tué, le sommeil
! Se figure-t-on le supplice de ces martyrs encaqués, collés
les uns contre les autres, sans distinction d'âge et de condition,
atteints de maux affreux et différents qu'ils se communiquaient,
mêlant leurs haleines empestées, lueurs sueurs et leurs pleurs,
toutes les misères de leurs corps, bues et gardées par les
draps où elles s'épandaient, sans parler des désespoirs,
des colères, des haines qui s'emparaient de ces êtres liés
les uns aux autres et en arrivant à force de gêne et d'exaspération
à se griffer, à se mordre, à se battre. On en trouvait
parfois d'étranglés, d'assassinés. La température
de ces lits surchauffés, qu'ils fussent de plumes ou de paillasse,
était indicible. On ne se contentait d'ouvrir et de remuer ces couches
que de temps en temps, dans les salles mêmes, au milieu des malades
qu'elles empoisonnaient. Les transportait-on dans les cours pour les aérer,
qu'elles semaient aussitôt l'infection dans cette traînée
à travers les escaliers et les corridors. Autre chose : quand il
fallait opérer des malades, on ne se bornait pas à en faire,
en leur présence, les effrayants préparatifs, l'opération
se pratiquait sous leurs yeux, et il suffit de réfléchir
à la façon rudimentaire dont s'exerçait alors la chirurgie
pour comprendre l'épouvante" de ceux qui étaient forcés
d'en subir l'intolérable vue. Il y avait aussi les pouilleries,
nom assez significatif infligé au vestiaire des hommes et des femmes.
Ces pouilleries renfermaient les bardes des galeux et de tous les contaminés,
mêlées indistinctement aux vêtements propres et non
gâtés des autres malades. Et il y avait encore... A quoi bon
poursuivre ? Arrêtons-nous devant les dernières horreurs dépassant
celles que nous nous excusons d'avoir paru délayer avec trop de
complaisance. Mais il était utile et même nécessaire
qu'il en fût ainsi, car la pitié, hélas ! a souvent
besoin du dégoût, que nous vous soulevions le cur et vous
fassions frissonner pour vous faire bien voir et toucher les choses telles
qu'elles étaient, tandis que deux lignes distinguées, sans
rien de pénible et jetées vite, en passant, comme un voile
sur ces laideurs, vous auraient laissés ignorants, insensibles et
peut-être incrédules. En vous montrant crûment la vérité,
en ne vous en montrant même qu'une partie, nous vous avons encore
ménagés... et cependant trompés, car ce sinistre tableau,
le réquisitoire officiel, dressé si vigoureusement et dont
je n'ai choisi que quelques traits, savez-vous de quand il date ? De 1788,
époque à laquelle il fut rédigé par le chirurgien
Tenon et imprimé par ordre du Roi. Alors, et c'est là que
j'en voulais venir, si, à cette époque-là, on n'en
était tout de même plus pour ce qui regardait la médecine,
la chirurgie, l'hygiène, les soins des malades au même point
obscur et arriéré qu'en 1617, et si l'on admet qu'en un pareil
espace de temps il était impossible que, de ce côté,
de sérieux progrès n'eussent été réalisés,
on en arrive à se demander, plein d'angoisse, quel devait être,
par comparaison avec celui de la fin du dix-huitième siècle
passant pour raffiné, l'état des hôpitaux de Paris
au début du dix-septième, plus de cent cinquante ans avant
! Quoi ? C'était donc pire ? la pensée se détourne
et ne veut plus savoir, l'esprit se refuse à reconstituer... Eh
! bien, c'était là dedans que Vincent venait, qu'il entrait,
tous les jours, à toute heure, et comme il était, sans se
changer. Ah ! il ne prenait pas de précautions ! Il n'avait pas
d'habit de maroquin, ni de lunettes, de masque ni de gants ! Il n'aurait
plus fallu que ça ! Les malades d'abord ne l'eussent point permis.
Ils voulaient le voir, bien voir ses joues, ses yeux profonds et malicieux,
son gros nez, sa bouche, son front veiné, en sueur, toute sa bonne
figure enfin, et voir aussi ses mains, déjà plus vieilles
que lui, qui commençaient à s'abîmer à leur
service. En ces géhennes, l'aumônier se sentait, de son côté,
aussi heureux et aussi soulagé que ceux qu'il assistait. Il laissait
même entendre ensuite aux personnes trop promptes à le plaindre
et à l'admirer qu'il éprouvait auprès des malheureux
des villes une jouissance spéciale et si différente de celle
que lui procuraient les malheureux de la campagne, qu'elle devenait un
délassement, une récréation. Il disait cela et il
le pensait, ce qui n'empêchait pas qu'un beau matin, pris tout à
coup de regrets et d'inquiétude en ressongeant à ses chers
villageois, il partait les retrouver avec un même entrain.
LA PLUS GRANDE HORREUR DES PRISONS
Il n'avait pourtant pas, dans les hôpitaux de Paris, touché,
comme il le croyait, le fond de la souffrance humaine. Attiré par
ce titre sonnant si haut de Général des galères que
portait M. de Gondi, le désir lui vint d'approcher les criminels
placés sous l'autorité de ce seigneur, son ami. C'était
là un genre de misérables qu'il se reprochait parfois de
ne pas connaître encore, d'avoir négligés et qui lui
manquaient. Il se fit conduire aux cachots de la Conciergerie et du Châtelet,
où, avant de les envoyer dans les ports de mer, on les tenait enfermés.
On les lui ouvrit, presque à regret, comme si l'on avait honte de
ce qu'il allait y voir et que l'on pressentît l'état de douleur
dans lequel il en sortirait.
Cette première visite devait, en effet, laisser à Vincent
un souvenir qui ne le quitterait jamais.
Il y avait deux sortes de prisons : les unes souterraines, sombres,
vertes d'humidité et moisies de salpêtre, aux voûtes
basses de crypte et de sépulcre ; les autres, au jour, un peu éclairées,
mais laissant voir alors la rocailleuse et terrible épaisseur des
murs, les stalactites immondes qui en pendaient, tout l'arsenal des portes
à verrous, des gonds, des serrures, des guichets, des barreaux aussi
épais que ceux des cages de lions, et glacées en outre par
les vents, la neige et les rafales de pluie qui, s'engouffrant dans les
fenêtres sans carreaux, les traversaient l'hiver. Dans ces deux prisons,
les forçats, rongés de vermine, étaient entassés
les uns sur les autres, et tous chargés de chaînes qui, en
anneaux aux chevilles et en carcans au cou, les tenaient, comme de méchants
chiens, attachés à la muraille, chaînes si courtes
qu'ils pouvaient à peine bouger. La lourdeur des anneaux, leur étroitesse,
la hauteur et le poids des carcans en faisaient une torture. Les hommes,
de la tête aux pieds, étaient à demi nus, couverts
de plaies qui les vêtaient plus que leurs guenilles. Il y en avait
de tout âge, des jeunes et des vieux, et certains de ces jeunes semblaient
des vieillards. Quelques-uns portaient de longs cheveux gris, emmêlés,
englués, traînant sur leurs épaules, et des barbes
blanches jusqu'au ventre, mais de ces chevelures et de ces barbes luxuriantes
de misère, comme devait en avoir Job, et comme il n'en croît,
dans les catacombes du crime, qu'au front et au menton des captifs oubliés
; et cependant, même déchus, déshonorés par
la vermine qui les possédait, ils gardaient un air vénérable.
Leurs compagnons les aidaient et les respectaient ainsi que des aïeux.
Ces cachots de l'ancienne France avaient leurs patriarches.
En revanche, la plupart étaient des hommes dans toute la force
de la jeunesse et de la virilité brutales, hommes du peuple et de
la lie, avec des têtes sauvages, des fronts bas, des mâchoires
féroces, et des membres de bronze, musclés comme ceux des
lutteurs, qui semblaient les rendre capables, s'ils l'avaient voulu, de
briser leurs fers ; et il fallait bien qu'ils fussent ainsi puisqu'ils
étaient spécialement destinés au service des galères,
d'une exigence surhumaine. Ces malheureux ne se comportaient pas tous,
dans leur abjection, de la même manière. Il y avait ceux qui
pliaient, terrassés par leurs chaînes, et ceux qui les secouaient
comme des ours, ceux qui se laissaient mourir de faim et ceux qui croquaient
leur paille et qui auraient dévoré leur semblable, et puis
ceux qui chantaient, ceux qui hurlaient, ceux qui écumaient de rage
ou bien poussaient d'épouvantables rires. Pas un seul qui pleurât.
Aucun ne priait. Tous blasphémaient. Quelques-uns, frappés
de folie, se fendaient la tête sur la pierre ou se mutilaient pour
ne pas servir. Ils demeuraient ainsi des semaines, des mois.... davantage,
sans que personne s'occupât d'eux, n'ayant pour compagnie que les
hordes de rats qui venaient leur fouiller les pieds, les chauves-souris
descendant le soir des voûtes pour voleter sur leur visage où
se posaient aussi, à la nuit, les araignées épineuses
grosses comme des châtaignes... Enfin l'enfer, l'enfer.
La première fois qu'apparut Vincent à ces damnés,
ils ne comprirent d'abord pas. D'où venait cet homme en noir, sans
épée, sans clefs, sans bâton ? Un prêtre ? Comment,
même à son habit, l'auraient-ils deviné ? La plupart,
d'ailleurs, n'en avaient jamais vu, ou il y avait si longtemps qu'ils ne
savaient plus ce que c'était. Du passé, de l'avenir, il n'existait
rien pour eux que le présent, obscur, et peut-être éternel
? Que leur voulait-il donc " ce nouveau " ? Ne serait-ce pas, soupçonnaient
quelques-uns aussitôt contractés de haine, un geôlier
supérieur, plus dur que celui que nous abhorrons ? Alors, que va-t-il
nous faire ? " Ceux qui n'étaient pas prostrés le scrutaient,
farouches. " Ou bien, se demandaient-ils encore, serait-ce simplement un
de ces visiteurs gâtés, favorisés, un de ces personnages
de cour, curieux de notre bassesse et friands d'en jouir ? "
En effet, les forçats recevaient parfois, quoique de loin en
loin, la visite de gens de qualité ayant fini par obtenir cette
permission difficile. En riches atours, ils arrivaient, seigneurs bien
campés et grandes dames, un couple ou deux, avec un valet de police
et tout animés de s'offrir cette " partie ". Elle ne durait jamais
longtemps. Les condamnés qu'irritait leur luxe ainsi qu'une bravade,
les recevaient mal. Quand ils ne les obsédaient pas avec effronterie
de leurs requêtes, de leurs plaintes, ils les insultaient en leur
argot, raillant " la moustache en satyre " du cavalier, " son petit manteau
à la clistérique " et sa barbe " en queue de renard ", sans
ménager les dames, qui, elles du moins, pouvaient, sous le masque,
en rire ou en rougir.
Avec Vincent, c'était tout autre chose. Impossible de le moquer
; encore moins de l'offenser. Il commandait l'étonnement d'abord,
et tout de suite le respect. Ils lui trouvaient presque, à leur
idée, un air de connaissance. Il portait de mauvais habits, de gros
souliers poudreux qui n'étaient pas " à pont-levis ni à
bousfettes ". On aurait dit un pauvre. Avant de parler, il souriait et
il tendait les mains. Jamais on ne leur avait fait ce cadeau d'un sourire
et de mains si franchement offertes. Mais quand, de ces lèvres amènes
sortit une voix qui les appelait : mes amis, mes enfants, et que ces mains
venant à eux, toutes nues, sans effroi, sans dégoût,
touchèrent les leurs, les serrèrent, et qu'elles se mirent
ensuite à panser leurs plaies, à enlever doucement la vermine
attachée à leur chair... avant d'en être heureux, ils
furent stupéfaits. Quelques-uns même, à la fois si
confus et si méfiants, qu'ils résistaient et se dérobaient
aux soins de ces mains merveilleuses. Et puis tout d'un coup vaincus, ils
s'y abandonnaient dans une langueur ineffable. Ils croyaient rêver.
Mais non : c'était bien une réalité, n'y eut-il eu
pour la prouver, en dehors de la présence du prêtre et de
ses consolantes paroles, que la vue des paniers pleins jusqu'aux bords
de pains et d'aliments qu'il leur avait fait apporter et qu'il leur distribuait.
Et le plus fort, observaient-ils, c'est qu'il restait, qu'il ne paraissait
pas du tout pressé de s'en aller aussitôt les paniers vidés,
qu'il avait l'air de se trouver très bien chez eux, les questionnant,
leur demandant leur nom, s'informant de leur pays natal, de leurs parents,
de leur ancien état, de leur santé... enfin causant avec
eux " comme s'il avait tout son temps ". Il s'asseyait sur leur grabat,
sur leur billot de pierre, à même la paille pourrie, et là,
tout en maniant leurs chaînes et les soupesant, pour les alléger
au moins une seconde, il les exhortait à l'obéissance, au
courage, au pardon, à la bonté, leur montrant sur la croix
qu'il tirait alors de sa ceinture, l'image de Celui qui avait souffert
de bien autres souffrances qu'eux, et enduré de bien autres supplices
que tous les prisonniers et tous les forçats du monde ! quoique
Lui, pourtant, fût l'Innocence même ! Et il leur disait que
s'il avait été flagellé, et crucifié comme
ils le pouvaient voir, et percé de ces gros clous, c'était
pour sauver tous les hommes et surtout les coupables comme eux, pour les
racheter. C'est ainsi qu'il les avait sauvés, pour toujours ! Ils
l'étaient ! " Vous l'êtes ! " leur assurait-il. Ces pauvres
gens, à qui on n'avait jamais dit cela, étaient si saisis
en l'apprenant, qu'ils voulaient voir de près la croix et la toucher.
Vincent la leur mettait en mains. Ils se la passaient, les uns simplement
curieux, les autres impénétrables, et un grand nombre indifférents.
Quelques-uns s'en emparaient dans un geste de vol qui semblait de l'amour,
avec des yeux ardents de convoitise. " Est-ce de l'or ? " demandaient-ils
en désignant le Christ en métal, dont le corps reluisait.
" Non, c'est du cuivre, disait Vincent, mais il vaut plus et m'est plus
cher que l'or de tous les galions ! " Et quand un hargneux refusait la
croix, proférant des menaces, le saint ne s'en émouvait pas,
pensant : " Il la prendra plus tard. "
Dès sa première visite, en moins d'une heure, il conquit
ces rebelles, il amollit ces curs pétrifiés. Quand il les
quitta en promettant de revenir, il vit briller dans leurs yeux de bêtes
fauves un éclair de joie qui mettait sur le mur de leur face un
rayon de soleil : et cette joie n'était pas seulement l'expression
d'une gratitude immédiate, elle était faite aussi de confiance
et d'espérance. Alors que jamais ils ne revoyaient deux fois les
rares visiteurs qui s'aventuraient jusqu'à eux, ils étaient
sûrs aujourd'hui que celui-là reviendrait, et sans les faire
attendre. Ils ne se sentaient plus seuls et abandonnés. Ils avaient
un ami. S'ils avaient pu savoir lequel ils venaient de gagner !
Vincent était sorti de ces cachots, bouleversé. Après
les horreurs des hospices qu'il croyait bien ne pouvoir être égalées
nulle part, voilà que celles des prisons les dépassaient.
Incontinent il se précipite chez M. de Gondi, et tout vibrant encore
de son émotion, il lui dit, en flots de douleur, tout ce qu'il a
vu. Il fait mieux, malgré sa répugnance aux grands mots et
à leurs excès, il lui décrit, il lui peint dans les
termes les plus vifs, les moins voilés, l'affreux tableau qu'il
aura toujours sous les yeux, et s'enhardissant jusqu'à engager le
général comme s'il lui adressait déjà pour
le passé un reproche indirect : " Ah ! monseigneur ! faites attention
que ces pauvres gens vous appartiennent. Comme vous êtes leur maître
sur terre, vous en répondrez devant Dieu. Ils ont mérité,
je ne le nie pas, le châtiment qui leur est réservé,
mais il est, d'ici là, de votre charité et aussi de votre
honneur, d'en prendre plus de soin, de ne pas permettre qu'ils soient ainsi
sans secours, sans consolation. Pitié pour eux ! "
Cette apostrophe ne pouvait manquer de toucher M. de Gondi. L'abominable
état des troupes de condamnés dont il était, comme
le lui avait rappelé Vincent, le maître absolu, le seul disposant,
il le soupçonnait, même il le connaissait, et, quand il lui
arrivait par hasard d'y songer, il en éprouvait autant de peine
que de honte, car il était, juste et avait du cur. Il autorisa
sur-le-champ l'aumônier à prendre toutes les mesures qu'il
estimerait les plus efficaces pour améliorer le sort de ces malheureux
; et en agissant ainsi il ne se contentait pas de donner satisfaction à
leur avocat et de soulager sa triste clientèle, il se soulageait
lui-même. Empêché par sa grandeur de descendre à
ces bandits, de paraître même leur témoigner une humanité
que tous croiraient de la faiblesse, il était bien aise de les savoir
dans les mains si bonnes de M. Vincent, meilleures que les siennes ! Le
saint avait pour habitude, en face d'un devoir qui lui paraissait souverain
et urgent, de ne jamais calculer jusqu'où celui-ci pourrait l'entraîner,
non qu'il craignît que l'étendue et les difficultés
de la tâche fussent capables de l'en détourner, mais parce
qu'à son avis c'était du temps et aussi de la pensée
perdue, puisque les choses s'accomplissaient presque toujours à
l'opposé de leurs prévisions les plus vraisemblables. C'est
ainsi qu'en plaidant auprès du général la cause des
galériens, il ne voulut pas regarder dans quoi il se lançait.
Il suivit, comme en tout, l'élan de sa bonté sans la marchander.
Pensant n'avoir dans la circonstance à s'occuper que de répondre
à un besoin momentané, il entrevit, seulement après,
la profondeur d'un nouvel horizon. Par une grâce d'état de
son pieux génie, le moindre bien qu'il découvrait à
faire prenait aussitôt en lui et hors de lui toute son extension,
s'épanouissait et se traduisait par tous les résultats de
son futur possible. Il n'avait pas la charité bornée ni capricieuse.
Elle était de grande envergure et il la suivait sans vertige. A
peine fut-il en possession des pouvoirs obtenus de M. de Gondi qu'il traça
vite son plan.
Puisqu'il s'était déclaré le protecteur des forçats
et qu'on lui permettait d'exercer en plus auprès d'eux la charge
d'intendant, ses visites, si fréquentes qu'il les fît, à
présent ne lui suffisaient pas. Ces ignobles caveaux dont il avait
pour eux l'horreur et la nausée, il n'en voulait plus. Il fallait
que ses prisonniers le fussent au moins chez eux. Il mit donc une grande
et saine maison du faubourg Saint-Honoré en état de les recevoir,
et dès qu'il les y eut installés, il entreprit, dans les
conditions qu'il souhaitait, non seulement de les soigner, et de leur rendre
moins dur leur régime, mais, après les avoir consolés,
il s'avisa de les instruire, de les relever, de les transformer. Au lieu
de prétendre leur faire accepter, même chrétiennement,
la plénitude de leur déchéance, il se piqua de l'atténuer
et de la réduire à son minimum : " Plus de damnés
dans l'autre monde ni de maudits dans celui-ci ! " Son but, en un mot,
était d'essayer de persuader à ces parias qu'ayant été
sauvés par le Galiléen, les galériens, s'ils le voulaient,
pouvaient l'être aussi par eux-mêmes, par leur repentir et
leur docilité, et devenir, quoique sous les fers, des hommes ayant
cessé aux yeux de Dieu, et à ceux de lui, Vincent, qui le
représentait d'être des criminels... des hommes qui seraient
admis les mains libres dans le royaume sans tempête, et y monteraient
en récompense, la barque miraculeuse de Pierre qui vogue toute seule,
où on ne rame pas. Tentative insensée, disait-on autour de
lui, que celle de croire amender des voleurs, des assassins tombés
aux derniers degrés du vice et de la dégradation. Vincent
pourtant y réussit. L'effet de sa vertu sur ces gangrenés
qui semblaient incurables, outrepassa même ses espérances.
Il n'avait eu qu'à paraître, pour les exorciser. Ces hommes,
des monstres d'insensibilité, ayant versé le sang et jamais
une larme, étaient secoués de tremblements à la simple
vue de leur grand aumônier, et en l'écoutant, ils pleuraient
autant qu'ils avaient fait pleurer. Tous étaient remués.
Beaucoup se repentaient. Plus d'un se convertit. On ne parlait que de cela
dans Paris et à la Cour, en criant au miracle ; et comme la mode
se mêle à tout, même à l'exercice du bien qu'elle
aime présider, c'en fut une un moment d'aller visiter les prisons
afin de constater de près les beaux résultats " de ce M.
Vincent ". On y affluait, et un peu trop à l'ennui de l'ancien berger
s'apercevant non sans malice que la charité pouvait avoir, elle
aussi, ses moutons de Panurge. Habile cependant à ne rien négliger,
pour ses entreprises, de tout ce qui était susceptible de les servir,
il profita de ce bruit, quoiqu'il ne l'aimât guère, pour élargir
son dessein, le répandre dans tous les milieux, en faire une chose
attachante et, en même temps qu'utile, éveillant la sympathie,
une uvre enfin de pitié populaire. Car on en arrivait là.
On y était poussé. Ce qui n'avait été hier
qu'une pensée bonne à cueillir en passant, aujourd'hui devenait
une uvre exigeant la durée et Vincent, sublime impulsif malgré
son esprit réfléchi, se voyait une fois de plus débordé
par les rêveries de son cur. Mme de Gondi, Mme de Maignelais, les
grandes dames de la société, tous ceux qui le connaissaient
et ceux aussi qui ne le connaissaient pas encore, étaient accourus
vers lui, fiévreux de l'aider par tous leurs moyens. On lui offrait
de l'argent sans qu'il en demandât. L'évêque de Paris
approuvait son idée et la recommandait à ses diocésains
; enfin il avait créé un mouvement dont il se réjouissait,
mais qu'il ne parvenait à régler qu'avec beaucoup de peine.
Cependant M. de Gondi, passionné dès le début autant
que Vincent pour cette entreprise d'humanité, y mettait une sorte
de point d'honneur et d'orgueil personnel. L'uvre de ces galériens,
c'était pour lui, leur général, comme une question
de famille. Il voulait, de Paris, l'étendre en province à
tous les bagnes. L'affaire était mûre pour obtenir son couronnement
: la consécration du Roi. Louis XIII la lui accorda, en octroyant
à son fondateur, par brevet authentique de sa main, le 8 février
1619," la charge d'aumônier Réal aux gages de 600 livres par
an, et aux mêmes honneurs et droits dont jouissaient les autres officiers
de la marine du Levant, voulant Sa Majesté que le dit de Paul, en
la dite qualité de Réal, ait dorénavant égard
et supériorité sur tous les autres aumôniers des dites
galères." Cet acte considérable, en faisant du modeste prêtre
un personnage presque officiel, plaçait sous sa juridiction non
seulement les forçats des prisons de Paris mais ceux de tous les
bagnes de France. Il apparut donc aussitôt à l'aumônier
" réal " que le premier devoir de sa charge nouvelle était
de visiter sans retard ces autres dépôts de condamnés.
Cela aussi était une mission, après tant d'autres, sans parler
de celles que, probablement, espérait-il, lui ménageait l'avenir.
" Missionnaire en tout et pour toujours " ...telle était la devise
qu'il eût pu prendre. Oui, mais se rend-on compte des fatigues et
des difficultés de toutes sortes que présentait un aussi
long parcours ? Tous les bagnes du royaume ! Quelle tournée redoutable
! Et pourtant Vincent, après l'avoir bien préparée,
l'entreprit avec joie, comme le plus beau des voyages. Le roi lui avait
donné des sujets, ceux dont personne ne voulait, qui n'étaient
jugés bons à vivre que comme chiourme et menés à
la dure sous le gourdin et sous le fouet... eh bien, puisque c'était
là son peuple à lui, innombrable et réprouvé,
son peuple d'esclaves, il courait le voir, en prendre possession, s'en
faire reconnaître, il avait faim et soif de lui porter le pain et
le vin de son avènement. Et puisqu'il ne pouvait pas, hélas,
briser les chaînes des corps, il détacherait au moins celles
des âmes, et les affranchirait. Il partit.
AUX GALÈRES ! AUX GALÈRES !
La route que faisait Vincent, à petites journées (il commençait
à n'être plus jeune), les forçats, eux aussi, la faisaient
plus vivement, sinon en même temps que lui, du moins aux époques
où avait lieu, d'après les règlements, le départ
de la chaîne. Il eût été heureux de les accompagner.
S'il s'en privait, bien malgré lui, c'est que cela se fût
mal accordé avec le caractère officiel de sa haute fonction.
De Paris aux ports de mer où ils étaient affectés,
les forçats allaient à pied, la chaîne au cou, pesant
pour chacun cent cinquante livres, et n'ayant pour toute nourriture qu'une
livre et demie de pain par jour et de l'eau souvent croupie comme boisson.
Ils étaient encadrés d'archers munis, en dehors de leurs
armes, de nerfs de buf et de bâtons. Ces gardes, avant le départ,
avaient pour habitude de dépouiller les prisonniers, de les mettre
nus entièrement, quelle que fût la saison, et de les tenir
ainsi une heure ou deux pendant lesquelles ils fouillaient à fond
leurs vêtements, empochant tout ce qu'ils y trouvaient. Ensuite,
on leur rendait ces hardes, lacérées, durcies en hiver par
le froid, et hop ! au pas, mes drilles ! Ceux qui ne pouvaient marcher,
ou suivre assez vite étaient bourrés de mousquetons.
Il y avait, bien des chariots pour les éclopés, les malades,
mais ceux-ci préféraient se taire, parce que, sans cela,
ils recevaient aussitôt une double ration de coups qui leur étaient
donnés à cette fin de bien s'assurer qu'ils disaient vrai,
et ne simulaient pas les impotents, pour se faire voiturer. Quand on arrivait
le soir aux étapes, on les poussait tous, soit dans des écuries,
soit en plein air, le long des murs où ils étaient cramponnés
par leur chaîne, et au bas desquels, autant que cela leur était
possible, ils se laissaient choir, brisés de fatigue, pour y dormir
à même le sol, sur les immondices des chevaux et du bétail.
Cependant, d'une façon générale, ils disaient qu'ils
aimaient bien ces ordures parce que, surtout en hiver, cela leur tenait
chaud. Certains s'y enfonçaient exprès jusqu'au menton. Le
lendemain, ils repartaient dès l'aube. Ceux qui, à bout,
se voyaient obligés de requérir les chariots, n'obtenaient
cette faveur qu'après avoir passé par l'épreuve du
nerf de buf. On leur détachait les pieds de la grande chaîne,
et pour les mettre sur les voitures, sans même arrêter celles-ci
ni les ralentir on les traînait à terre, par l'autre chaîne
de leur carcan, ainsi que des bêtes mortes, jusqu'au véhicule
où on les jetait et les lançait à la volée.
Ils y tombaient, comme des sacs, sur les ridelles de bois hérissées
de gros clous. Leurs jambes nues, pendant dehors, ballottaient. Ils saignaient.
Après le passage de la chaîne on en suivait la trace sur le
sol, rouge par endroits, à croire que c'étaient des tonneaux
de vin qui avaient fui. Jamais on ne faisait descendre des chariots ceux
qui avaient eu le malheur de demander à y aller. S'ils se plaignaient
en déclarant qu'ils ne voulaient pas ou ne pouvaient plus y rester,
on leur disait : " Crevez-y ! " Et s'ils gémissaient trop à
cause de leurs souffrances, on les tuait à coups de trique. Il en
mourait un cinquième. Leurs corps étaient balancés
dans le champ bordant la route. " Les enterrerait qui voudrait ! " Les
forçats parvenaient ainsi au Havre de Grâce, à Dunkerque,
à Calais, le plus grand nombre à Marseille, dans un état
d'épuisement impossible à décrire et couverts de gale
et d'une vermine dont ils n'avaient jamais eu pendant le trajet le temps
ni les moyens de se débarrasser. " Elle pullulait sur nous, a raconté
un de ceux qui l'avaient endurée, qu'il nous eût fallu des
heures pour l'ôter de nos corps à pleines mains. " Marseille
était le lieu principal désigné pour la grande chaîne.
A peine arrivés, les condamnés prenaient rang sur la trentaine
de galères qui occupaient ce port. Maintenant embarqués,
les voici donc rendus au terme de leur voyage, mais non à celui
de leurs souffrances. Une vie nouvelle, sans qu'ils sachent quand elle
finira, va commencer pour eux, si terrible, que par moments, ayant perdu
mémoire du passé, ils regretteront l'ancienne. Et cependant...
Mais qu'était-ce que ces galères ? Apprenons-le. Il le
faut. Autant que Vincent qui ne les connaît pas, et appelé
par ses fonctions à constamment y monter, nous avons besoin d'être
instruits sur elles. Nous ne cédons pas à une vaine curiosité
ni au goût du pittoresque. Avant tout, nous songeons à notre
saint. C'est son intérêt qui nous pilote. Or, il nous paraît
utile, pour apprécier dans leur plénitude tous les mérites
et tous les sacrifices de l'aumônier général, de montrer
sous ses vraies couleurs le théâtre où ils sont à
présent à la veille de s'exercer. Ses vraies couleurs, avons-nous
dit. C'est qu'en effet ce mot de galère en fait éclater et
ondoyer un bouquet d'un disparate étrange qui éblouit, et
qui trouble. On voit étinceler des ors et serpenter des oriflammes,
s'allumer au bout de hampes de velours des lanternes d'église, et
se cambrer des torses de chimères, des figures de proue que viennent
fouetter dans le vent les pavillons marins écaillés de fleurs
de lis. Et on voit se lever, se tendre, se courber des rangées de
dos nus, jaunes, bruns, noirs, baveux d'écume et luisants de sueur,
bleuis par la bastonnade, et rayés en tous sens par le cuir des
lanières. Fifres et hautbois... vous entendez des airs de danses,
des musiques, et de durs coups de sifflet, des grincements de dents et
de rames. Les bois, les os craquent à chaque effort. C'est l'honneur
et l'horreur " l'une sur l'autre " et à l'étroit, que tout
sépare et pourtant réunit ici, sur cette embarcation fine
et robuste, à la fois puissante et légère, la plus
haute noblesse et la plus basse canaille accouplées en quelque sorte,
et voisinant sans que l'esprit puisse les diviser. On pense aux deux en
même temps. Le même cri les évoque : " Aux galères
! " l'implacable arrêt de la Justice, la malédiction poussée
par le cruel peuple à la face des condamnés au passage des
chaînes, l'injure courante de la rue, le méchant souhait craché
au cours de la moindre dispute : " Aux galères ! " comme on avait
dit dans le temps jadis : " A Montfaucon ! Au bûcher ! " Comme on
dira plus tard : " A la lanterne ! " Et puis l'autre, le : " Aux galères
! " éclatant, empanaché, pompeux, sonnant d'orgueil, proclamant
la gloire du Roi et Sa puissance sur les mers, les privilèges de
Sa maison, la convoitise de Ses gentilshommes si enivrés de pouvoir
répondre aux belles : " Moi, Madame, où je sers ? Aux galères
! " Mais, où naturellement cette dualité s'avérait
la plus rigoureuse et la plus frappante, c'était, en dehors des
mots, dans le réel, sur le navire.
Un long bâtiment, étroit et plat, de 125 à 160
pieds de longueur sur 18 à 30 de large et bas de bord, surtout dans
son milieu occupé par les rameurs et n'étant élevé
que de trois pieds au-dessus de l'eau, telle se présente à
première vue la galère, avec ses deux mâts barrés
en travers de grandes voiles latines, le plus souvent carguées.
A la proue, l'artillerie, cinq pièces. A la poupe, le carrosse,
là, où sous un tendelet fait de soie, de brocart et de velours
suivant que le lui permet sa fortune, se tient le capitaine. De la poupe
à la proue s'étend, dans l'axe du navire, un long conduit
légèrement surélevé qu'on appelle la coursie.
Ce passage qui sert pour la manuvre des voiles et la promenade incessante
des officiers, est comme la rue de la galère ; et de chaque côté
de cette rue, en un autre passage nommé le courroir, ménagé
le long des bords, se tiennent assis, joyeux ou rogues, les soldats. Les
bancs des rameurs, fixés perpendiculairement à la coursie
et au bord même du navire, sont garnis d'un sac en peau de vache
bourré de laine. Au-dessous du banc, il y a un marchepied sur lequel
un des pieds du galérien, le gauche, est enchaîné ;
l'autre trouve un point d'appui, la rame une fois mise en mouvement, sur
une planche plus en avant que la banquette et qu'on appelle la pédagne.
Chaque rameur n'a à sa disposition que dix-huit pouces d'emplacement,
et c'est dans l'intervalle des deux bancs que le forçat dort, broyé,
à même le bois.
Voilà ce qui se trouve sur le pont, ou la couverte; et quant
à l'intérieur, divisé en onze chambres, nous n'avons
pas à en parler. Mais ce dont nous ne pouvons nous dispenser de
donner un aperçu, c'est la terrible façon dont peinaient
dans leur service les forçats. Composée de 250 hommes, la
chiourme à cinq galériens sur chacun des vingt-cinq bancs
garnissant de chaque côté les flancs du navire, était,
comme nous l'avons dit, enchaînée jour et nuit. Les cinq galériens
du même banc manuvraient ensemble une seule et même rame,
car ces rames de soixante pieds de long, soit dix-sept mètres, étaient
d'un poids qui rendait leur maniement très difficile et réclamait
autant de force que d'adresse. La totalité des rameurs composait
la vogue. Cette chiourme, entre elle et les officiers avec qui elle n'avait,
quoique vivant tout contre leur grandeur, pas plus de contact que si des
immensités les eussent séparés, cette chiourme était
surveillée et commandée par le comite, chef en premier, qui
se tenait toujours debout à la poupe, près du capitaine,
et deux sous-comites, l'un au milieu de la coursie l'autre près
de la proue, chacun de ces drôles ayant au poing un nerf de buf,
un fouet ou un bâton. Mais, direz-vous, pourquoi trois engins ? Un
seul n'eut-il pas suffi ? Non. Il ne fallait pas, les coups à distribuer
étant nombreux, continuels, qu'ils fussent tous et toujours de la
même nature, qu'ils fissent le même mal et les mêmes
plaies, car alors, ou bien les forçats n'auraient pu à la
longue les endurer, ou bien ils auraient fini par y être insensibles,
ce qui, dans les deux cas, était contraire au bon ordre des choses.
Un lieutenant et un sous-lieutenant, avec le pilote, officier considérable,
étaient, après le capitaine, chargés de commander.
A leur suite venaient, moins importants que le comité et les sous-comites,
les "argousins" et les "sous-argouzins" qui ferraient et déferraient
les forçats, les faisaient raser, fouetter, estrapader et, s'ils
avaient la chance de mourir, enterrer ; puis l'écrivain, le " majordome,
le sirurgient, les canonniers, la maestrance et le prestre de la gouallère
" qui doit avoir la candeur et bonté que requiert sa profession
et être docte et charitable et dilligent d'assister tant les gens
de liberté que les pauvres forssats, car toutes les asmes sont également
chères à Dieu "". Il avait aussi, bien entendu, à
veiller aux confessions et à célébrer les divins services.
sauf sur mer où jamais on ne disait la messe.
Mais voici qu'une galère va sortir. Le capitaine, donnant l'ordre
de voguer que lancent d'abord le comite puis les sous-comites avec le sifflet
d'argent suspendu à leur cou, aussitôt tous les galériens,
assis sur les bancs un pied sur la banquette, l'autre sur la pédagne,
se lèvent, étendent les bras, avalent de l'air, allongent
leurs corps tant que faire se peut et battent, tous ensemble. Action de
trois temps. Le premier, pour se dresser de dessus le banc, le deuxième,
étant ainsi, pour pousser à fond la rame vers la poupe et
le troisième pour se laisser retomber comme plomb sur le banc en
se renversant à tous reins du côté de la proue. C'est
alors que la pale de la rame plonge en velours dans la mer et fait force
sur l'eau. La précision de la vogue est telle que les cinquante
rames semblent n'en faire... n'en font qu'une. Ordre parfait. " Abreva
! " Cadence large et suavement vigoureuse. La régularité
d'une horloge et d'un solide cur bien accroché dans une ample poitrine.
Aucune hâte, aucune fièvre. Pas de saccades ni d'à-coups,
de jaillissements maladroits, de frappe molle ou brutale. Au ras des flots
où elle pèse à peine, la galère bondit et file
ainsi qu'un grand poisson volant qui glisserait, toutes nageoires dehors,
pour se jeter et s'enivrer à la surface.
Au lieu d'une seule, imaginez alors quatre, cinq, six, sept, dix, un
groupe, une bande de ces galères, quand elles partaient, prenant
comme on disait " leur caravane " avec, en tête, la plus belle de
toutes, la Réale, celle que montait justement, " en 1620, M. de
Gondi, pour " aller donner la chasse en pays barbaresque aux corsaires
qui ravageaient les côtes d'Espagne, et l'année suivante en
1621 sur la mer Océane ".
A la sortie du port, la foule inonde les quais. Fenêtres et balcons
plient sous des grappes humaines. Un signal. Les honneurs rendus, les cloches,
le canon, le délire du peuple et la joie des femmes, des enfants
hissés à tous les mâts, perchés sur le toit
des maisons. Sous leur tente, là-bas, en rade, à portée
de mousquet, les capitaines, les officiers debout, qu'on distingue galonnés
d'or, habit rouge à grandes poches, saluant de loin, levant le chapeau
à nud noir, ou tenant l'esponton élégamment comme
une canne. Quelques-uns braquent des lunettes. Le reste, sur les bateaux,
n'est que pavois, draperies, un étourdissement d'étoffes,
tous les parements de taffetas, damas et boucassin de pourpre ou d'un blanc
de neige, et de toutes formes, lâchés dans l'air, s'y ébattant,
les bandières, les gaillardets, timbrés des armes du Roi,
les flammes pendant du bout des antennes jusque sur le plancher de la galère
qu'elles balaient de leur double pointe à franges d'or. Enfin, soutenant
d'un mât à l'autre et de vergue en vergue tous ces tissus
gonflés ainsi que des voiles, ajoutez un entre-croisement de cordelières,
de cordons de soie, de houppes et de glands, fouettant l'air comme des
frondes, ou balancés comme des encensoirs. Tant qu'on n'était
pas sorti du port, et qu'on restait en vue de la ville en fête, la
manuvre gardait ses belles façons de cérémonie, sa
bienséance de gala. Mais aussitôt au large, une fois l'escadre
éloignée et affranchie des yeux qui ne voulaient que du spectacle
et auxquels on venait largement d'en donner, tout changeait sur la galère
et y prenait soudain sa vraie figure de bagne. Ayant assez de la parade,
les officiers quittaient la pose et rentraient s'allonger sous la tente
ou dans la chambre du Conseil. Le comite et ses valets étaient maintenant
les seuls grands personnages. Maîtres du coursier, ils régnaient.
C'était leur bon temps. " A nous la grêle ! " pensaient
de leur côté les forçats dont le poil déjà
se dressait. " Augmentez la vitesse ! " Elle atteignait rapidement celle
d'un cheval de poste, et, pour l'obtenir, les bâtons et les nerfs
de buf, assénés à tour de bras, tombaient sur les
dos, ces dos impersonnels, passifs, numérotés, qui de la
nuque aux reins en frissonnaient et vibraient comme des tambours. " Arranque
! Accélérez ! " ordonnait le capitaine. A ce mot avertissant
qu'il fallait voguer " avec toute sa force ", un redoublement d'énergie
farouche, enragé, tendait la chiourme, et si l'on ose dire, la déchaînait,
lui rendant un instant pour ce nouvel effort la souplesse et la liberté
de ses membres rompus. Pour se donner du courage ou s'empêcher d'exhaler
sa colère, il lui arrivait de crier entre les ahans, de hurler,
de chanter, de rire en folie, de se tordre... Alors retentissait le terrible
: " Tap en bouche ! " A leur cou. les forçats portaient un morceau
de liège épais qu'on leur faisait prendre entre les dents
comme un bâillon pour les empêcher de parler. Ils redoutaient
entre tous ce supplice et cependant ils étaient tellement matés
qu'à la seconde ils se bâillonnaient et sans tricherie, pour
raboter la mer à présent en silence. Leurs jurons et leurs
blasphèmes à ravaler les étouffaient, mais ils ramaient.
Jamais ils ne ramaient si bien. Ils connaissaient d'ailleurs que cela ne
pouvait durer longtemps, car ils auraient fini par suffoquer. Ils prenaient
donc patience. Ah ! qu'il leur en fallait !... Et pourtant, si dur que
fût en mer leur sort, ils le préféraient mille fois
au régime des cachots.
Ici, du moins, ils respiraient, au grand jour, dans la lumière
et le vent, et la nuit, aux étoiles. Ils avaient bien la morsure
et la brûlure du soleil, mais aussi sa chaude caresse. Le fouet des
argousins les faisait moins souffrir à l'air libre qu'entre les
murs d'une prison. Et puis ils voyaient du ciel et des cieux lointains,
dont plus d'un gardait la nostalgie, et ils bougeaient, ils remuaient.
Ils s'agitaient, et tout autour d'eux grondait, se démenait aussi.
Les fureurs de la mer les satisfaisaient et les soulageaient comme une
image et un écho des leurs. Bondissante elle les emportait vers
la bataille et l'inconnu. Elle seule semblait les comprendre. En les couvrant
de son écume, elle les lavait, les assainissait, les fortifiait.
Leurs mouvements, même réglés et imposés, disciplinés
sous la trique, leur donnaient par instants une espèce d'ivresse
où ils se figuraient avoir la liberté. Chaque coup de rame
réussi, parfait, profond, désespéré, était
pour eux comme un élancement vers elle, la délivrance, un
envol qui les en approchait. Voguer c'était ne pas penser, s'évader
un peu, avancer... vers quelque chose, en s'y ruant... au large. Ils se
courbaient, mais pour se redresser. Ils peinaient, ils vivaient une horrible
vie, mais ils vivaient !
D'eux et de tout cela, que voyait-on cependant du dehors ? Presque
rien. Autant dire rien. Le soubassement où ils étaient, entre
les flancs du navire et leur position d'esclaves toujours pliés
en deux, les tenaient, avec aussi leurs chaînes de fer, attachés
à la partie inférieure où ne pouvaient que difficilement
aller les chercher les, regards. Il n'y avait, et à divers degrés,
pour les bien voir entièrement, que ceux qui étaient sur
le bateau et les y dominaient : le capitaine et ses officiers, le comite
et les sous-comites. Or, le capitaine et ses lieutenants pour lesquels
ils n'existaient pas, pour qui ces gueux étaient moins que des chiens,
des bêtes à l'attache, un simple rouage animal dont le fonctionnement
relevait des subalternes qui en avaient la corvée... comment auraient-ils
consenti à abaisser leurs yeux si fiers et une seule minute leur
haute et puissante pensée vers la tourbe entassée sous leurs
pieds ? C'était déjà bien trop qu'ils fussent obligés
d'en subir, malgré eux, le voisinage immonde !... Ah ! loin de chercher
à les voir, ils s'appliquaient à les éviter, à
les oublier. C'était leur vermine à eux tant ils en avaient
le dégoût. Et le comite ? Une terreur ! " A son commandement,
prescrit un article, il faut que la chiourme tremble. " Il surveille, il
guette, il frappe. Il est lui-même surveillé, il ne doit pas
avoir un instant d'inattention. Très peu de repos et jamais complet,
toujours coupé, harcelé. " Défense en naviguant de
dormir la nuit. " Que dire ensuite des sous-comites ? De leur douceur ?
Ils en savaient sans doute plus long sur leurs forçats que le
capitaine et ses officiers, mais ce que tous en somme ils connaissaient
d'eux le mieux, étaient-ce les visages ? Non. C'était les
dos ; ces dos sur lesquels ils étaient entraînés à
lancer le nerf de buf, ces dos familiers ayant chacun leur physionomie
de musculature, leurs particularités de cicatrices, et sur lesquels
ils mettaient le nom de l'homme, aussi vite et aussi sûrement que
sur sa face. Les plaies de ces échines étaient pour eux les
traits d'une figure. Celle-ci comptait à peine. Avec leurs crânes
rasés où on ne laissait au sommet qu'une touffe de cheveux,
et leurs mêmes longues moustaches, ils se ressemblaient d'ailleurs
presque tous, qu'ils fussent à demi nus ou vêtus de la casaque
de cordillet et du bonnet rouge, car c'était, sur la galère,
la note dominante, aussi bien chez les officiers qu'à la chiourme.
Ici, de soie, et là de laine..., chacun son rouge mais la couleur,
la livrée de tout l'équipage. Alors, comment, en ces conditions,
aurait pu se trahir au dehors, en quoi que ce fût, la personnalité
de ces gens, tellement méprisés qu'ils ne passaient plus
pour des hommes, qu'on ne les regardait pas, et qu'il leur était
même interdit, comme à des lépreux, " de regarder dans
le service le chef qui leur parlait " ? Voilà pourquoi, sur la galère,
on ne voyait donc, et on n'en connaissait, on n'en admirait, on n'en saluait
que le haut, l'or, le brillant, le claquant, le glorieux, le faste et les
chimères...
Eh bien, le reste qu'on ne voyait pas, le bas, la suée, le sang
et le pus, les fers, la souffrance et la haine, la vogue enfin, l'autre
rouge, c'est tout cela, surtout cela, que Vincent voulut voir.
VINCENT A LA CHIOURME
Dès son arrivée dans un port, il se fait conduire au quai
où mouillent les galères, il y monte, et le voilà
qui, descendant du coursier, se faufile, de rang en rang, parmi les forçats,
sans crainte ni honte de les coudoyer. Il les contemple chacun, de tout
près, les yeux dans les yeux, car il demande, lui, il prie qu'on
le regarde, afin qu'il puisse ainsi pénétrer mieux jusqu'au
fond des âmes, jusqu'à cette " cale, où il sait que
sont les vivres ". Ces hommes n'y comprennent rien. Ils attendent. " Que
nous veut-il ? " Vincent les interroge. Il fait plus : il les écoute
! Et quelle patience ! Leurs plaintes ? il les accepte. Leurs rebuffades
? Il les subit. Puis il se penche... et il s'émeut. Il a vu " les
chaînes ". " Ah ! mes pauvres enfants ! C'est donc cela vos fers
? Oui ! Tenez ! Pesez ! " Et on les lui montre, on les lui tend avec
la complaisance et l'orgueil de l'esclave. Leur pensée se devine
: " Hein ! Qui donc, en dehors de nous, porterait pareil poids ? Personne
au monde ! Personne ! Quelle force il faut ! C'est que nous sommes les
forçats, nous ! les galériens ! " Vincent approuve, admire,
il soulève les fers et il les baise ! A ce coup les hommes sont
tout saisis et se font des signes... " Baiser des fers ! et les fers d'un
forçat ! pendant qu'il est dedans ! Non ! cela ne s'est jamais vu
! Il se moque ! ou bien il est fou ! " Pourtant ce baiser du prêtre
à leurs chaînes, il leur semble que c'est à eux qu'il
a été donné. Et puis, comme si Vincent avait conscience
que cela ne suffit pas, il les caresse et les embrasse aussi, les enchaînés,
avec des mots d'une douceur qui les fait défaillir... Quelques-uns,
parmi les plus scélérats, qui n'ont jamais pleuré,
sentent couler, pour la première fois, se demandant si ce n'est
pas du sang, des larmes chaudes sur leurs joues et ils voient " Monsieur
l'aumônier des galères " qui pleure aussi avec eux. Sont-ils
en train de manger, il goûte à leur pitance et boit dans leur
écuelle l'eau saumâtre qu'il trouve bonne. Arrive-t-il en
pleine bastonnade, il crie : " Arrêtez !... " Il demande grâce
et l'obtient. D'ailleurs, jamais, une fois qu'il est là, on n'oserait,
devant lui, battre et même punir d'un châtiment mérité
un de ses " enfants ". Il le sait bien ; et eux aussi le savent. Ils voudraient
donc le retenir, mais ils n'en ont pas besoin, car dans la même pensée
il reste leur tenir compagnie le plus longtemps possible ; et il ne les
quitte qu'en leur promettant de revenir bientôt. Du haut du coursier,
il regarde encore les cent, les deux cents terribles visages qui rayonnent
de sa lumière. Il va présenter maintenant ses humbles devoirs
au capitaine et aux officiers, mais sans oublier un instant pour cela ceux
qui tourmentent son cur, dont il est l'autre capitaine et a " la vogue
d'âme ". L'entretien, bref ou long, ne porte que sur eux. Il les
recommande. Le capitaine est en général un personnage humain,
capable de bonté. Pour ce qu'elle lui coûte de dessous sa
tente, et surtout en paroles ! Mais le comite et les sous-comites, voilà
les durs, les rocs à entamer. Vincent y parvient. Il les attire
à part, en confidence, il leur prend les mains qu'il garde et chauffe
dans les siennes, et eux aussi, il les embrasse, la tête sur leur
épaule. De même qu'il a, tout à l'heure, en bas, touché
les fers, il touche ici, en haut, le gourdin et le nerf de buf, mais ne
les baise pas. Seulement, il soupire : " Ah ! mes amis ! Tâtez donc
ce bois de chêne ! Ces gros nuds ! Et ce fouet ! Ces lanières
! Comme c'est dur et coupant ! Que cela doit faire mal !... " Il engage
au moins les argousins à plus de douceur : " Pas si fort, allons
! Et puis, ça vous fatigue ! " Mais c'est au comite, au plus important
de tous qu'il s'attache avec ardeur : " Je vous en prie, mon homme, ménagez
ces pauvres gens ! ayez pitié d'eux ! Est-ce dit, mon homme ? "
Et en se servant lui-même ainsi, gentiment, du nom que les forçats
doivent donner au comite, Vincent ne manque pas de lui observer que c'est
à dessein qu'en ses ordonnances le Roi a choisi ce terme amical
afin qu'il crée entre la chiourme et ses surveillants un petit lien
familier, que d'une part il donne confiance au forçat, et que de
l'autre il rappelle aux gardiens d'être vraiment sans méchanceté,
leur homme et non leur bourreau.
Ceci se passait de 1620 à 1623, à l'époque héroïque
où les escadres de galéasses, de galiotes, de brigantins,
faisaient sans répit une chasse enragée aux caramoussets,
aux polacres, aux tartanes, à tous les bateaux du Grand Turc, où,
sur les mers sillonnées en tous sens par les flottes de Gènes
et de Venise, les galions chargés pour aller au Levant, les caraques
de Portugal et les roberges d'Angleterre... étaient partout respectés
et salués nos étendards au retour de la victoire. Pas de
jour alors " où ne fulminât le canon avec diligence ", où
abondamment " ne fumât la mousqueterie ". Il y avait souvent tant
de morts sur le pont qu'aussitôt on les faisait couvrir, leur vue
effrayant les soldats nouveaux " mal accoutumés à cette muzicque
".
M. de Gondi avait à cur, chaque fois qu'il le pouvait, de prendre
en personne pour ces expédition " la commodité de ses galères
", montant alors la sienne, la Réale aux couleurs du Roi.
En 1620, avec six galères d'Espagne, il fait une course en Barbarie.
De même en 1621 ; et on le signale en 1622, au siège de la
Rochelle. Alors se pose à nous une question pressante.
M. Vincent fut-il de ces campagnes ? Certainement non, car s'il y avait
pris part, quelque soin que sa modestie eût mis à le cacher,
on en aurait la trace. Mais, ceci dit, nous pensons que l'on se tromperait
en s'imaginant que le saint, toujours si attentif à justifier ce
beau titre d'aumônier général des galères, ne
quitta pas la terre ferme. Il semble impossible que, soucieux comme il
l'était de se rendre compte de tout par lui-même, il n'ait
pas voulu, au moins de temps en temps, voir de près ramer sa chiourme,
et se faire de visu une exacte idée d'une galère en marche.
Il ne craignait pas la mer, ni les pirates ; elle et eux étaient
pour lui de vieilles connaissances. Il s'embarqua donc et vogua, n'en ayons
aucun doute. Il fit bien plus. L'histoire est fameuse dans le monde entier
: on ne doit pourtant pas craindre de la redire. Vincent à son arrivée
à Marseille n'avait pas voulu y être reçu avec les
honneurs attachés à la dignité de sa fonction, préférant
garder l'incognito pour juger plus sûrement de l'état des
choses. Un jour, allant de côté et d'autre sur les galères
pour voir comment tout s'y passait, il aperçut un forçat
qui se désespérait parce qu'on venait de l'arracher à
sa femme et à ses enfants que son absence allait condamner à
la dernière misère. Comment aider ce pauvre homme ? Anxieux,
désolé lui-même autant que le forçat, il cherche
par quels moyens il pourrait le secourir. Il n'en voit aucun. Alors éclairé
tout à coup par l'arc-en-ciel d'une idée divine, il conjure
l'officier de ce canton de lui laisser prendre la place du forçat.
L'officier surpris, intimidé, ou lui aussi peut-être ému,
y consent, accepte l'échange. Aussitôt les fers sont dérivés
et mis tout chauds encore aux jambes du saint qui s'assoit sur le banc
et empoigne la rame au milieu des galériens étonnés
de ce dévouement et qui s'en font avec joie les complices. Le forçat
délivré, à la fois fou de reconnaissance envers son
sauveur inconnu et qui n'ose pourtant pas la lui témoigner par crainte
de tout perdre, est entraîné par les siens, comme si déjà
il était ingrat, tandis que Vincent, soulagé par son départ,
tire et pousse en silence avec ses quatre voisins de bord, la rame de 17
mètres... Ah ! qu'il devait être heureux et même aussi,
que l'on nous pardonne ce mot, amusé de sa réussite ! La
malice gasconne avec laquelle il prenait volontiers plaisir à envisager
le bien qu'il faisait pour l'atténuer à ses yeux comme à
ceux d'autrui le rapetisser, en retirer tout semblant de mérite,
eut là beau jeu à s'épanouir dans son cur. " Voilà
! pensait-il simple et bonhomme en faisant ses trois mouvements : Après
avoir déjà porté la chaîne au pays de Tunis,
je croyais de ce côté-là en avoir fini. Je raisonnais
mal. Ces vieux fers, le bon Dieu me les rapporte. Il veut qu'ayant été
autrefois esclave, pour un temps, je sois aujourd'hui pour un autre, forçat,
sans doute afin que j'apprenne, aumônier des galères, ce que
c'est qu'être galérien. Cette rame, c'est ma croix qu'il me
donne à porter. Qu'elle soit bénie ! Vogue ! " Et la galère
glissait bien. Abreva ! Les oriflammes dansaient. Sous la tente des officiers
le fifre riait au tambour. Alors, représentez-vous Vincent, martyrisé
par les bracelets à ses chevilles et coiffé du sale bonnet
rouge, offrant à toute minute, ainsi courbé, son dos nu à
la tentation, à la distraction du cruel comite et des sous-comites
qui pouvaient, du haut du coursier, le cingler d'un de ces terribles coups
de fouet qu'ils distribuaient au hasard... qu'il eût reçu
disant amen sans se trahir. Cela navre et fait trembler.
Ce fait inouï, nous ne l'ignorons pas, a été rejeté
comme controuvé ou impossible, par des auteurs même remplis
pour Vincent de la plus fervente admiration. Il nous paraît à
nous cependant véridique, ainsi que l'ont déclaré
de leur côté maints autres biographes du saint ayant creusé
la question. " Ce fut seulement, dit un d'entre eux, au bout de quelques
semaines que Vincent fut reconnu ; il ne l'eût pas été
de sitôt sans la comtesse de Joigny qui, inquiète de ne point
recevoir de ses nouvelles, entreprit des recherches auxquelles il lui devenait
alors difficile d'échapper. On se souvenait encore à Marseille
de cet événement lorsque les prêtres de la Mission
y furent établis, plus de vingt ans après. " A cette judicieuse
déclaration faite, il y a un siècle passé, par M.
Collet, instituteur de la Congrégation de la mission et des Filles
de la Charité, s'ajoute l'opinion d'un des derniers et des plus
autorisés historiens de saint Vincent, M. Emmanuel de Broglie, à
qui l'impossibilité matérielle alléguée par
la plupart des contradicteurs, paraît sans fondement : " Il suffit,
dit-il, pour être désabusé sur ce point, de lire dans
la correspondance de Colbert, si bien analysée par Pierre Clément,
les dépêches relatives aux galères du Roi et aux forçats
qui les montent. On y verra que trente ans après l'époque
qui nous occupe, après Richelieu, Mazarin, en pleine gloire et grandeur
de Louis XIV, jeune, puissant, sous l'administration vigilante et réparatrice
de Colbert, il est constaté par les documents officiels qu'on ne
se faisait aucun scrupule de garder sur le banc des galériens des
condamnés ayant fini leur peine, un an, deux ans et même plus,
jusqu'à vingt ans au delà de leur condamnation, suivant les
besoins du service ! "
Après cela, et nous le répétons les pièces
des archives en font foi avec une naïveté qui étonne,
on avouera qu'à ce moment de confusion qui suivit la régence
de Marie de Médicis, pendant la guerre de Trente ans d'une part,
et les derniers restes de la guerre civile de l'autre, il n'y a rien de
surprenant à ce que le fait dont nous parlons ait été
possible,
d'autant plus que la substitution fut un acte brusque, tout d'impulsion
subite, suivie d'effet sur-le-champ, mais de peu de durée. "
Et puis, pourquoi d'ailleurs rechercher tant de preuves ? quand la
plus grande, on pourrait dire la seule qui compte à nos yeux, nous
est fournie par Vincent lui-même ? Un des membres de la Mission s'étant
enhardi à lui demander un jour, à la fin de sa vie, si les
plaies dont il souffrait aux jambes depuis plus de quarante ans ne venaient
pas des fers qu'il avait dû supporter pour avoir pris la place d'un
forçat, le bon Vincent se contenta de sourire et, détournant
la conversation, négligea de répondre. Avec quelle chaleur
indignée ne s'en fut-il pas défendu si le fait avait été
faux ! Il lui répugnait de l'avouer, et de le nier ne voulant pas
mentir. Alors il sourit et se tut. Mais ce sourire et ce silence le condamnent.
Ils sont le plus émouvant des aveux.
QUATRIÈME PARTIE
LES CRÉATIONS MAGNIFIQUES
IL DÉLIVRE UNE VILLE
Un des gros chagrins de Vincent de Paul était le retentissement
qu'avait toujours, malgré lui, le bien qu'il faisait, surtout quand
il croyait avoir pris tout le soin possible pour le cacher. Il était
forcé alors de se dérober à la curiosité dont
il devenait l'objet et aux témoignages de gratitude qu'on brûlait
de lui rendre. Son service de " galérien ", si bref qu'il eût
été, lui ayant permis de partager la pénible vie des
forçats en mer, il se promettait de se consacrer désormais
encore plus à la leur adoucir, quand il en fut empêché
précisément par le bruit qu'avait causé son action
si simple et si naturelle à ses yeux, et comme chaque fois il était
ainsi obligé de suspendre, en s'en allant, une bonne chose commencée,
il se reprochait toujours d'être l'auteur maladroit de ces interruptions.
Ce fut le cas dans cette dernière et notable circonstance. Il dut
quitter Marseille, où, d'ailleurs, les galères n'ayant pas
de séjour fixe en ces temps troublés, sa présence
en ce port qui n'était pas celui de leur attache eût bientôt
risqué d'être inutile.
Il reprend donc précipitamment la route de Paris.
Il marchait à grandes journées quand une affaire l'arrête,
affaire de charité bien entendu. C'est à Macon. Il tombe
là, très surpris, dans une ville en effervescence, investie
depuis peu par une foule d'affreux mendiants, ivrognes et débauchés,
qui y ont jeté le trouble et même l'épouvante. Leur
nombre et leur brutalité terrifient les habitants impuissants à
s'en défendre et plus encore à les chasser. Les pires excès
sont à craindre. Au moindre incident, le sang coulera... et avec
la tuerie ce sera le pillage, le viol, le feu, toutes les horreurs.
Voilà donc Vincent, tout seul, sans escorte, sans armes, au
milieu de cette vermine humaine qui l'entoure et le presse, au point de
l'étouffer. Que va-t-il faire ? Un autre y perdrait la tête.
Lui pas. Il a, du premier coup d'il, compris la situation. Ces hommes
ne sont pas des criminels résolus, des bandits de métier,
mais des gueux de route, des mendiants que leur extrême misère,
et surtout la faim ont poussés et accrochent dans cette ville. On
peut donc s'entendre. Les vagabonds, il les connaît bien. Il sait
la manière de les traiter. Va-t-il prendre avec eux le ton du commandement,
de la prière ? Non. Mais le seul auquel ils ne s'attendent pas et
qui peut tout droit aller à leur cur en venant du sien : celui
de la bonté. " Eux aussi, pense-t-il, sont d'autres galériens.
" Alors, au lieu de les gronder ou de les prêcher, il les plaint.
Il s'apitoie. Il leur dit qu'il souffre de leur détresse, et qu'il
veut la soulager. Ainsi qu'il en a l'habitude, il touche sans dégoût
leurs plaies, il examine et palpe les malades. Il caresse les enfants,
il sourit aux mères, et pour bien leur prouver à tous la
sincérité de sa compassion, il déclare " qu'il les
considère comme des voyageurs pareils à lui mais qui, eux,
auraient été dépouillés et dangereusement navrés
par les ennemis de leur salut, et qu'il s'engage en conséquence
à rester avec eux, et à ne pas quitter la ville avant qu'il
ne les ait secourus et remis en bon état ". Les misérables
qui l'ont écouté s'apaisent et lui obéissent. Ils
se mettent même à le suivre, immense troupeau tout à
l'heure en révolte, à présent docile et ramassé
autour de ce berger nouveau et merveilleux. Il ne s'agit plus maintenant,
le péril écarté, que de débrouiller cette confusion.
Mais Vincent est un maître de l'ordre. Appliquant ici son éternel
système de groupement qui lui a toujours réussi, il divise
les pauvres en deux classes, les mendiants et les honteux, secourus chacun
de leur côté par deux associations, l'une d'hommes, l'autre
de femmes, établies à l'exemple des confréries de
la Charité. Grâce à ces mesures, nées de la
circonstance, à l'appel du grand aumônier de tous, " des chemineaux
comme des reines ", l'aspect de la ville, en moins de quinze jours, change
entièrement. Plus de troubles dans la rue. La paix dans les maisons
comme dans les esprits ; et tous les pauvres, plusieurs centaines,
logés, nourris, instruits et consolés par la charité
publique.
A qui en revenait une fois de plus le mérite sinon à
notre saint ? Mais, une fois de plus aussi, la reconnaissance générale
prit de telles proportions qu'il dut s'en évader. " Chacun, a-t-il
conté lui-même dans une de ses lettres, fondait en larmes
de joie. Les échevins de la ville me faisaient tant d'honneur que
ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette pour éviter
ces applaudissements. " Ce qui ne l'empêchait pas de revenir quand
c'était nécessaire, mais toujours à l'improviste,
et sans faire de bruit. On le croyait loin, il était là,
pour une semaine, un jour, une heure. Où donc ? Quelqu'un l'avait
vu... Et puis, à peine signalé, il s'éclipsait, accourant
et disparaissant, lui l'éternel sauveur, comme quelqu'un qui se
sauve... Après son départ on découvrait qu'il avait
couché dans quelque étable sur la paille...
Son uvre achevée à Macon, Vincent, de retour à
Paris, pensait y séjourner et se remettre à ses pauvres de
la capitale, quand il en fut bientôt détourné. Jamais
il ne pouvait faire tout ce qu'il voulait, et c'est pour cela, comme nous
l'avons dit, qu'il avait pris le bon parti de ne pas avoir, par anticipation,
de volonté propre et arrêtée ; il en avait une tout
de même qui était de n'en pas avoir, ou du moins seulement
pour suivre, et alors avec confiance et énergie, les desseins qui
venaient déranger les siens et dans lesquels il se plaisait à
discerner la volonté de Dieu. La flotte de dix galères, commandée
par M. de Gondi, devant hiverner dans les ports de l'Océan après
le siège de la Rochelle, il partit pour Bordeaux afin d'y faire,
comme il l'avait fait à Marseille, une tournée de charité
aux forçats qui s'y trouvaient. Pour la mener à mieux et
craignant de n'y pas suffire tout seul, il obtient du cardinal de Sourdès,
archevêque de Bordeaux, vingt religieux pour l'aider dans son entreprise.
Les ayant choisis lui-même, et promptement instruits de ce qu'il
attendait de leur zèle, il les enrôle et les jette pour ainsi
dire deux par deux sur chaque galère... Ils sont " ses sous-comites
spirituels " et lui, le comité, lui le capitaine et le général
de la Charité, il se multiplie sur chaque vaisseau, donnant ses
soins, sa parole et son cur à ces hommes auxquels, en même
temps qu'à croire et à prier, il apprend à aimer,
dans les limites où le peut un galérien. Mais s'il n'arrive
pas toujours à leur inspirer l'amour difficile des hommes, il sait,
lui se faire aimer et plus que tous les hommes. Pour ces misérables,
c'est lui tout le prochain, c'est lui, Dieu. Il les gagne, il est leur
ami, un père aux entrailles maternelles, il obtient d'eux ce que
nul autre ne pourrait jamais. Quand il est là, on ne les reconnaît
plus tant ils deviennent sages. Dès qu'il leur parle, il en fait
des moutons. Un d'entre eux, un Turc, obstiné musulman, est si remué
par sa tendresse qu'il en renonce à Mahomet pour se donner au Christ
et qu'il se voue, pour toujours, au service de Vincent. Ce prosélyte,
qui fut nommé Louis à son baptême, suivit partout son
libérateur et lui survécut longtemps, inconsolable de l'avoir
perdu.
LES LANDES LE RAPPELLENT
Cependant, Vincent se trouvait alors tout près de son pays natal.
Depuis vingt-quatre ans il n'y était pas retourné. Sa mère,
très âgée, y vivait encore avec ses frères et
surs. Qu'on ne s'étonne pas de cette longue absence du fils. Ni
l'insensibilité, ni l'oubli n'en était la cause. Vincent,
la bonté même, aimait beaucoup les siens, d'une affection
renfermée comme il arrive chez les gens de la campagne moins expansifs
que ceux des villes, mais profonde et sincère. S'il était
resté pendant tout ce temps sans revenir à son berceau, c'est
que justement il se méfiait de son cur. Cet homme si doux et qui
aurait pu, en s'appliquant, ainsi qu'on le sait, à se défendre
de toute volonté, paraître irrésolu, avait sur certains
points, et en premier lieu sur les nécessités que lui imposait
sa mission, une énergie de fer. Il était convaincu que, dut-il
en souffrir, son apostolat ne pouvait s'accorder avec les attaches de famille.
Précisément parce que c'étaient là des liens,
il fallait, malgré ce qu'ils avaient de sacré, de naturel
et de permis aux autres, que lui, dans son cas spécial, il s'en
libérât. Il ne prétendait pas les rompre tout à
fait, sachant bien qu'un sacrifice pareil n'était pas exigé,
mais il ne voulait en rien les sentir ni s'en soucier. Du moment qu'il
avait pris pour règle de tout quitter, il n'était plus qu'à
Dieu et à tous... y compris, entre tous, ses parents, auxquels cette
inflexibilité ne l'empêchait pas de garder, à distance,
une place réservée dans sa dévotion. Les grandes âmes,
douées d'une souplesse qui leur vient de la grâce, ont l'art
de se mouvoir sans erreur dans cette façon de concilier en Dieu,
sans qu'aucun en pâtisse, des devoirs qui semblent s'opposer, et
même leur double tendresse, au lieu d'en être diminuée,
trouve au contraire en cet exercice un moyen d'agrandissement. Sûr
à présent de lui, Vincent décida d'aller revoir les
siens. Après la rude et salutaire épreuve à laquelle
il s'était condamné, il se sentait tout heureux de pouvoir
se livrer sans scrupule à une joie n'offrant plus de danger. Et
puis, en ce faisant, il ne cédait pas seulement à un affectueux
désir, depuis trop longtemps réprimé ; son dessein
principal et très supérieur était d'observer si, avec
les années, leur pitié ne se serait pas relâchée
et en ce cas de les remonter en vertu. Appréhendant aussi que les
titres et les honneurs que, bien malgré lui, il avait dû subir,
ne leur eussent donné de l'orgueil au point de leur faire oublier
la bassesse de leur condition, il se proposait, d'abord de leur apprendre
à la chérir, et ensuite de leur déclarer " une fois
pour toutes que pouvant vivre, comme ils l'avaient fait jusqu'ici, du travail
de leurs mains, ils ne devaient rien attendre de lui ". Ce langage et cette
conduite peuvent surprendre ; ils sont cependant à la fois conformes
au rigorisme religieux du temps et au caractère de l'aumônier
qui s'était donné à Dieu, sans restriction, et, ayant
résolu de ne rien posséder, aurait cru voler les pauvres,
en consacrant quoi que ce fût de son temps, de son travail et de
ses deniers, à des parents qui, selon lui, en avaient moins besoin.
Les biographes de Vincent nous ont tous laissé de son retour
au pays natal le même récit de grâce émouvante.
Il ne descendit pas chez sa mère, toujours sans doute pour ne
pas risquer de s'attendrir, en revenant même pour quelques heures,
habiter sous le toit qui l'avait vu naître. Il fut logé par
le curé de Pouy, son ami et son parent, confus de le recevoir. Pendant
le peu de temps qu'il y resta, il mena, parmi les siens, sa vie quotidienne
de piété et de mortification. Quand il trouvait autour de
lui tant de changements, les autres, malgré son âge et les
dignités dont ils le savaient revêtu, ne trouvèrent
rien de changé en lui. Il leur parut le même petit enfant
merveilleux qu'ils avaient connu autrefois. Il commençait pourtant
déjà à grisonner. Sa tête " moutonnait ". Rapidité
décevante des minutes, qui fuient plus vite encore quand elles sont
si précieuses ! Les quelques journées qu'il passa à
Pouy furent trop courtes pour tout ce qu'il avait projeté d'y faire
tenir. Il les combla de son mieux de l'aube au crépuscule et même
plus tard. Rassasié de souvenirs, il mangea peu et il dormit peu,
profitant aussi de la nuit et de ses confidences pour retourner à
un passé qui lui semblait d'hier, dont il goûtait de nouveau
la fraîcheur. Son âme, rebaptisée, ressuscitait à
chaque instant celle des choses. Il revit la forêt, la lande, et
d'autres troupeaux et un autre chien qui accourut à lui comme s'il
le connaissait ; il respira le vent qui soufflait de la côte ; il
quitta par moments ses souliers pour marcher pieds nus dans le sable. Il
s'assit, il rêva, il pria dans les bois. L'Adour coulait, toujours
limpide et sûr, "per scula". Le ciel était monastique. Tout
avait un air éternel, et, dans les ténèbres bleues,
brillaient ici, du même éclat formidable et troublant, les
mêmes étoiles que fixaient là-bas les galériens
couchés sur leurs chaînes. En accomplissant ce pèlerinage,
il savait qu'il le faisait pour la dernière fois. Son pays natal,
sa mère, ses parents, il savait ne plus les revoir. Tout lui parlait
de séparation. Son cur et sa pensée se remplissaient d'adieux.
Il n'embrassait que pour quitter.
Il fallut enfin partir.
Ce jour-là il alla en procession depuis l'église de Pouy
jusqu'à la vieille chapelle de Notre-Dame de Buglose, où
jeune pâtre il avait si souvent conduit ses prières. Sa famille
et presque tous les habitants l'accompagnaient en ce lieu, plus respecté
que jamais, parce qu'on y avait rapporté, en 1620, la statue de
la Vierge, sa patronne. Cette statue, c'était un petit enfant, berger
comme Vincent, qui l'avait retrouvée dans un marais où, ensevelie
en secret depuis plus de cinquante ans par de pieuses personnes désireuses
de la soustraire à la fureur des calvinistes, elle attendait que,
par miracle, une vache, en y venant boire, la fît découvrir.
Ce fut là que Vincent dit la messe. Ayant, après la cérémonie,
rassemblé dans un repas intime et frugal tous ses parents affligés
déjà de son imminent départ, il leur adressa les derniers
mots qu'ils entendraient de lui : des recommandations... presque des volontés.
Il les conjurait de demeurer toute leur vie dans le simple état
où Dieu leur avait fait l'honneur de les placer... Ensuite il les
bénit et sans la moindre faiblesse il leur dit adieu, pour toujours...
Mais dès qu'il fut loin d'eux et se trouva seul, plus seul et plus
loin qu'il ne l'avait jamais été, plus qu'au temps où
il languissait esclave en Barbarie, son cur éclata, et il le laissa
se fondre en une bonne douleur qui ne pouvait plus être retenue.
Longtemps après, à ce souvenir, il s'en accusait pourtant,
comme d'une faute, à ses frères en religion : " Le jour que
je partis, j'eus tant de peine à quitter mes pauvres parents, que
je ne fis que pleurer tout le long du chemin et pleurer quasi sans cesse.
A ces larmes succéda la pensée de les aider, de donner à
tel ceci, à tel cela... Mon esprit attendri leur partageait ainsi
ce que j'avais et ce que je n'avais pas ! " Assailli de scrupules, de regrets,
de remords, il ne savait plus par moments où donner du cur, où
était son devoir. Tantôt, se représentant le pauvre
état dans lequel il avait retrouvé ses parents et où
il les laissait, il s'en faisait d'amers reproches et, à la même
seconde, il se jugeait bien coupable de s'abandonner à des faiblesses
de sentiment qui le distrayaient de Dieu. Pendant plus de trois mois, il
s'interrogea sur ce point de venir matériellement, oui ou non, en
aide à ses frères et surs, allant d'un désir à
l'autre et sans jamais se décider. Et puis avec le temps, et à
la réflexion qui chez lui n'était toujours qu'une façon
de prière, il prit le grand parti, celui qui lui coûtait le
plus, de résister à la nature. Il ne fit pas seul ce dur
chemin, la Providence en fit la moitié. Ainsi qu'il nous le dit,
avec un profond accent de gratitude : " Dieu m'ôta ces tendresses
pour mes parents; et quoiqu'ils aient été depuis à
l'aumône et le soient encore, il m'a fait la grâce de les commettre
à sa bonté, et de les estimer plus heureux que s'ils avaient
été bien accommodés. "
Si rigoureuse que nous semble envers les siens cette conduite de Vincent,
nous devons la comprendre et ne pas la blâmer. Nous avons affaire
à un saint. Or, les saints relèvent d'une morale au-dessus
de celle des autres hommes ; ils sont préoccupés d'obligations,
et tourmentés d'exigences supérieures qui nous échappent
; ils ont une vision spéciale de leurs devoirs, ils reçoivent
des commandements qui ne nous sont même pas donnés et auxquels
ils doivent obéir. Leurs affections naturelles se transfigurent
dans l'amour divin. Ils aiment mais autrement, du point de vue du ciel
et non de celui de la terre. Ils n'opèrent en tout que dans l'infini,
où ils nagent. En se reposant sur Dieu seul du soin de ses parents,
il lui faisait confiance de la manière la plus habile et la plus
sûre, il l'engageait plus efficacement que s'il s'était engagé
lui-même..., il acquérait la certitude d'assister et d'enrichir
ainsi sa famille mieux que par tous les présents dont il l'aurait
comblée. D'ailleurs, pouvait-il tellement répondre de la
vertu de ses frères et surs qu'il fût certain de leur discrétion
? Etaient-ils même sans défauts et désintéressés
? Nous n'en savons rien. Il est possible que Vincent, connaissant leur
caractère et les penchants de leur nature, ait craint d'être
entraîné par sa bonté à encourager chez eux
la paresse, et de se trouver forcé d'opposer quelque jour un refus
à des demandes trop fréquentes. Plutôt que d'en arriver
à cette extrémité, il préféra ne pas
l'encourir. Les saints sont catégoriques et le sont malgré
eux, par destination. Vincent n'ignorait pas, en priant pour sa famille,
la puissance de ses prières ; il savait qu'exaucées elles
vaudraient pour eux plus que tout l'or du monde ; de même que, s'il
la quitta sans arrachement, quoique persuadé qu'il ne la reverrait
jamais, c'est qu'il savait que cette terre n'est qu'un lieu de passage
avant la grande halte au séjour éternel où on n'aura
plus à se dire adieu.
Ayant donc ainsi consommé son dernier sacrifice, à présent
détaché et dépouillé de tout, entièrement
pauvre d'esprit, libre et maître de soi autant que l'est un homme
qui ne possède rien et ne s'appartient plus, s'étant décrété
serviteur de la misère humaine, il va désormais se lancer
avec joie, à âme perdue, dans l'immensité des desseins
dont il a fait son vu.
LA MISSION
Vincent, jusqu'ici, s'était toujours montré ardent et
obstiné, dans les grandes choses comme dans les petites, à
ne compter que sur lui pour fournir le maximum d'efforts qu'il eût
exigé des autres et sans peut-être l'obtenir ; et s'il s'acharnait
à vouloir tout faire lui-même, c'était aussi par raison
d'économie. Sans doute, il n'avait pas à aller bien loin
pour trouver des dévouements gratuits trop heureux de s'offrir,
mais justement parce qu'ils s'offraient, il se croyait parfois obligé
de les rémunérer d'une façon ou d'une autre, et si
peu que ce fût c'était encore trop pour ses moyens continuellement
limités..., tandis que lui..., il n'avait pas à se payer,
il n'avait à observer vis-à-vis de lui-même aucun égard,
aucun ménagement. Ajoutez à cela l'idée fixe de la
peine et du mérite personnels qui lui faisait volontiers repousser
une aide, sans parler d'un goût prononcé d'indépendance
dans les entreprises qu'il avait conçues sans personne et dont il
aimait bien, tout en s'en faisant l'unique ouvrier, demeurer le seul maître.
Il était né directeur et directeur de tout, d'une simple
vie comme d'une communauté, d'une uvre comme d'une conscience,
que cette dernière fût celle d'une reine ou celle d'un forçat.
Surchargé, néanmoins, par les difficultés et le poids
d'une tâche accrue de jour en jour, il finit par craindre d'y plier,
et c'est alors qu'il fut ramené par son esprit au conseil que ne
cessait depuis longtemps de lui donner Mme de Gondi : celui de s'adjoindre
des collaborateurs, à la condition que, préparés à
son école, ils fussent zélés et eussent comme lui
l'expérience des pauvres. Toujours Vincent avait résisté
à cette invite, alléguant sa confusion à l'idée
d'avoir des disciples et de se croire même capable de les bien former,
et puis il se demanda si cette belle humilité ne cachait pas un
grand orgueil à se prétendre de taille à tout accomplir
seul, pour peut-être en retirer seul aussi aux yeux d'autrui et aux
siens toute la gloire. Dès lors que de ce côté il était
troublé, il était vaincu : il revint donc en hâte chez
Mme de Gondi pour lui annoncer qu'il se rendait à ses raisons, jugeant
en effet le moment venu de donner à cette uvre des Missions, qui
était aussi la sienne, la forme définitive indispensable
à son caractère autant qu'à sa durée.
Frappée de l'heureux succès des premières missions
de l'aumônier, la comtesse de Joigny s'était déjà
préoccupée dès l'année 1617 d'en augmenter
le nombre et de les perpétuer au moyen d'une fondation et elle avait
décidé par testament d'attribuer un fonds de 15 000 livres,
à peu prés cinquante mille francs d'aujourd'hui, à
quelque communauté pour faire prêcher de cinq ans en cinq
ans dans toutes ses terres. Vincent, le seul homme, bien entendu, qu'elle
eût jugé digne et capable d'être l'exécuteur
de son dessein, s'était chargé aussitôt de faire au
mieux l'emploi de cette somme. Mais, chose assez inattendue, les Jésuites,
les Pères de l'Oratoire, d'autres Ordres encore auxquels il s'adressa
la refusèrent, oui, s'excusant les uns sur leur petit nombre, les
autres sur ce qu'ils étaient déjà liés par
trop d'engagements anciens qui les empêchaient d'en prendre de nouveaux.
Bref, il eut cette piquante surprise de constater qu'on avait parfois,
même dans la pratique du bien, plus de peine à faire accepter
de l'argent qu'à s'en faire donner. Et pourtant !... Mme de Gondi
ne s'affecta en rien de cet échec. Certaine qu'elle ne manquerait
pas de trouver pour ses fonds le placement conforme à son désir,
elle rangea son pécule en ses coffres. Celui-ci dormit sept années,
mais pendant lesquelles Mme de Gondi se garda bien, elle, de s'endormir.
Ayant jugé que son projet, pour avoir échoué, n'était
peut-être pas au point, elle le poussa davantage et le perfectionna,
avec le concours de son mari qui, gagné à ses vues, promit
d'ajouter trente mille livres aux quinze mille déjà fournies
par sa femme. Forts de ce premier capital, plus que suffisant pour commencer,
ils découvrirent que, loin de regretter le refus des communautés
où ils avaient espéré caser leurs missionnaires, ils
devaient aujourd'hui s'en féliciter. En effet, puisqu'il y avait
presque chaque année, réfléchit Vincent, un nombre
de docteurs et de prêtres vertueux qui se joignaient à lui
pour travailler dans les campagnes, quoi de plus pratique et de plus facile
alors que d'en former une espèce de communauté perpétuelle,
pourvu qu'on leur procurât une maison où ils pussent se réunir
et vivre en commun ? Etant ainsi chez eux au lieu d'être chez les
autres, quels profits supérieurs et de toutes sortes n'en tireraient-ils
pas ?
Le comte de Gondi, tout brûlant de cette idée, en fit
part à son frère, l'archevêque de Paris, lequel, non
content de l'approuver, lui promit son aide active. Pour ce qui était
de la maison, justement il s'en trouvait une de vacante, un vieux collège
fondé vers le milieu du treizième siècle sous le nom
des Bons-Enfants ; il serait pour la Congrégation le berceau rêvé
; et quant au fondateur à mettre à la tête de la communauté,
qui pouvait l'être en dehors de l'indispensable Vincent ?
Il se fit pourtant prier, malgré sa joie devant le succès
si prompt de ses secrets désirs, mais toujours par cette habitude
de repousser tout ce qui lui semblait un honneur, une dignité. Il
ne cédait qu'au devoir, et ne courait qu'au sacrifice. On n'eut
pas de peine à lui démontrer qu'en acceptant il trouverait
les deux plus qu'il ne l'espérait, et alors il consentit, en faveur
de tous ces motifs, à se laisser, oserons-nous dire, " bombarder
" fondateur de l'uvre naissante et Principal du Collège. Mais si
cuisant était resté en lui, malgré cela, le souvenir
de ses scrupules, qu'il ne voulut donner sa réponse définitive
qu'après être entré en retraite afin de s'y préparer
; et là, tellement surexcité par les dépenses de vertu
qu'il voyait à faire, il résolut une fois pour toutes " de
ne rien entreprendre à l'avenir tant qu'il serait dans les ardeurs
d'espérance et dans la vue de ces grands biens qui le transportaient,
"
Ce fut officiellement le 6 mars 1624 qu'il reçut le titre de
Principal du Collège des Bons-Enfants, dont six jours après,
Antoine Portail, un de ses premiers compagnons, prit possession pour lui
; et celui de fondateur de la Mission (ainsi devait s'appeler la fondation
nouvelle) ne lui fut donné que l'année suivante, le 17 avril
1625. Il n'est pas défendu d'imputer cette lenteur aux désirs
de Vincent toujours enclin à reculer tout ce qui était décor
et cérémonie où il devrait paraître. Celle-ci,
qu'il avait demandée la plus simple du monde et qui le fut selon
son vu, eut lieu en l'hôtel de Gondi, rue Pavée, paroisse
Saint-Sauveur. A ce contrat, où M. et Mme de Gondi figurent en première
ligne, Vincent de Paul est à peine nommé, soit qu'il l'eût
voulu ainsi, ou que, par l'habitude qu'on avait de son effacement, on l'eût
exprès mentionné le moins possible afin de lui être
agréable. Mais son nom a beau manquer partout où il devrait
briller, sa présence éclate à chaque ligne de cet
admirable document. Il porte le tour de sa plume et la marque de sa pensée.
Nul autre que lui n'aurait été capable d'en établir
avec une pareille et ferme netteté les dispositions. Ici, comme
ailleurs, c'est encore lui qui a tout préparé, tout fait.
On retrouve à chaque mot le constant souci de sacrifice et de charité
qui hantait son âme. Quand M. et Mme de Gondi en parlant disent nous,
Vincent doit toujours être sous-entendu entre eux deux, au milieu
d'eux, les ayant dirigés et les dépassant, malgré
leur mérite, de toute sa hauteur. C'est eux qui ont pu écrire,
mais c'est lui qui a composé et dicté. Ils n'ont été,
au vrai, que les secrétaires zélés de son génie,
les généreux banquiers de sa conception. Que disaient-ils
donc, tous les trois, en substance ? Ceci : " que frappés de voir
les habitants des villes pleinement instruits, tandis que le peuple de
la campagne demeurait seul et comme abandonné, ils ont voulu lui
venir en aide en réunissant quelques bons prêtres de doctrine,
piété et capacité connues, qui s'appliqueraient entièrement
et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village, aux
dépens de la bourse commune, prêcher, instruire, exhorter
et catéchiser les pauvres gens, les porter à faire tous une
bonne confession générale, sans en prendre aucune rétribution,
afin de distribuer gratuitement les dons qu'ils ont reçus eux-mêmes
gratuitement de la main libérale de Dieu..." Ces prêtres ne
devaient en outre exercer leur ministère que dans les campagnes
: il leur était défendu de prêcher et d'administrer
aucun sacrement dans les grandes villes, "sinon en cas d'une notable nécessité
et prescrit d'assister spirituellement les pauvres forçats pour
qu'ils profitent de leurs peines corporelles". En observant ce contrat
si simple et si précis, on ne peut qu'être touché du
parfait désintéressement de ses fondateurs : ils donnent
tout et ne demandent rien, ou si du moins ils exigent beaucoup, ce n'est
pas pour eux, mais pour les pauvres, leurs éternels créanciers.
Il n'y avait pas deux mois que l'affaire des missions était
terminée lorsque Mme de Gondi, dont la santé de plus en plus
délicate allait déclinant, tomba gravement malade. Elle n'était,
depuis des années, maintenue en vie que par les uvres dont elle
arrivait à faire sa santé. Il lui paraissait et elle le
disait que tant qu'elle aurait en son cur le désir et le souci
d'une occupation de vertu, celui-ci continuerait de battre. Elle était
dans la force de l'âge et pouvait espérer avoir encore devant
elle de longs et beaux jours pour fournir du bien en ce monde, mais comme
si, prodigue et imprudente, elle eût dépensé d'un coup
jusqu'ici toute la somme de charité qui lui avait été
attribuée pour son existence entière, elle se trouva soudain
ruinée de corps et de projets, détachée d'ici-bas,
toute prête à tomber, c'est-à-dire à monter,
mûre pour le ciel. L'aboutissement de cette dernière grande
uvre où elle s'était livrée et épuisée,
semblait la libérer, la dégager à jamais de toute
autre entreprise. L'acte de naissance de la Congrégation avait la
valeur de son testament. Sa mission était finie. A ce passage elle
eut, comme elle l'avait toujours espéré, Vincent pour la
conduire.
Ainsi s'éteignit, le 23 juin 1625, dans sa quarante-deuxième
année, illustre et vertueuse dame Françoise-Marguerite de
Silly, comtesse de Joigny, marquise des Iles d'Or et autres lieux, dont
nous n'avons plus, pour nous la représenter, que l'image du graveur
Duflos où elle se maintient a nos yeux, en robe de cour bouffante
cousue de perles fines, et grand col d'archal à la Médicis,
avec une aigrette à la coiffure, éventail à la main,
éblouissante de luxe et de spirituelle jeunesse.
Après avoir rendu, à ce qui n'était plus alors
que sa terne dépouille, les derniers devoirs, il en restait pour
Vincent un autre à remplir : celui d'annoncer cette nouvelle au
général se trouvant alors en voyage dans le Midi. A ces époques-là,
en effet, il était rare, en cas d'absence et surtout au loin, que
les proches parents des moribonds eussent les moyens d'arriver exactement
pour recevoir le dernier soupir des leurs. L'agonie n'attend pas. Ils avaient
beau faire diligence, et payer triples guides, et crever des chevaux, la
mort presque toujours, autrement cavalière, allait plus vite qu'eux.
Le plus souvent même il était trop tard pour les prévenir,
par un courrier, dès qu'on voyait le malade en péril, et
celui-ci partait donc, souvent privé du visage où il eût
voulu poser l'adieu de son regard, des bras dans lesquels se coucher lui
eût été si doux. Vincent, plutôt que d'écrire,
préféra se rendre en Provence auprès de M. de Gondi,
certain d'être mieux à même ainsi d'atténuer
le coup qu'il allait lui porter. Mais s'il eut l'art de le faire, grâce
à la science de son cur, avec toutes les précautions voulues,
il sut encore mieux ensuite apaiser le désespoir qui en résulta.
Nul ne possédait mieux que lui le don de consoler, Les plus
grands chagrins ne résistaient pas à la vertu de sa parole,
à la force de sa confiance en Dieu, de sa foi dans l'éternelle
réunion de ceux qui la méritaient et l'avaient gagnée
par la beauté de leur amour. Mais M. de Gondi, s'il trouva dans
Vincent le directeur d'âme et l'appui dont il avait, en cette épreuve,
un si pressant besoin, n'en fut pourtant pas consolé. La mort de
sa femme l'arrachait de tout. Abattu, flottant désormais comme une
épave dans la pauvre barque de sa vie, ne voyant plus de refuge
qu'en Dieu, il résolut de se vouer à lui pour le restant
de ses jours. Vincent avait trop de raisons de le comprendre pour ne pas
l'approuver. Il était, de son côté, dans l'intention
de quitter la maison seigneuriale où plus rien ne le retenait. Bien
que la défunte eût dans son testament demandé de façon
expresse que son bon aumônier " restât auprès de son
mari et de ses enfants " et malgré l'insistance qu'y mît aussi
le général, il lui demanda et en obtint sa liberté.
Peu de temps après, renonçant au monde, abandonnant titres,
fortune, emplois, toutes ses dignités d'hier qui lui pesaient, honneurs,
cordons et Réale aux flottants étendards, ne gardant plus,
et encore à regret, que son grand nom qu'il eût, lui aussi,
bien volontiers jeté, M. de Gondi s'en fut se cacher à l'Oratoire,
que M. de Bérulle avait fondé en 1621... à l'Oratoire
où, comme le lui prescrivait ce mot grave et rayonnant, il ne fallait
plus que prier : Oremus. C'était la meilleure façon qu'en
attendant de rejoindre en son tombeau et ailleurs celle qui l'y appelait,
il eût trouvé de commencer à s'ensevelir. Cette retraite,
dont le retentissement fut énorme à la Cour et à la
ville, étendit encore, s'il était possible, la puissance
spirituelle de Vincent à qui on se plut à l'attribuer, quoiqu'il
n'y eût pris, comme nous l'avons vu, qu'une part bien indirecte...
et cependant, qui sait tout de même si la longue fréquentation
du saint, son exemple et l'irrésistible influence qu'il exerçait
par sa vertu ne furent pas, pour le futur Oratorien une préparation
mystérieuse et providentielle ?
M. de Gondi, retiré en religion, devait y vivre plus de trente-cinq
ans, laissant après sa mort le renom d'un homme exceptionnel et
" aussi distingué dans l'obscurité par son pieux effacement,
sa hauteur d'âme et sa mortification, qu'il s'était illustré
dans le siècle par son courage, et l'éclat de son zèle
au service du Roi. "
EN ROUTE
Dès lors, Vincent, ayant tout coupé derrière lui,
attaches de famille et de grand monde, affranchi en plus, par la disparition
de ses protecteurs, de toute obligation envers leur maison, se trouvait
plus libre que jamais pour la grande uvre dont il venait, avec M. et Mme
de Gondi, de poser les bases. La situation n'était pas des plus
brillantes. Le Collège des Bons-Enfants n'abritait que quelques
rares disciples. Ils formaient le noyau de la petite famille, à
peine née, dont il était, sans soupçonner le nombre
et le mérite de tous ceux qui lui succéderaient, l'humble
et le premier directeur. Tous même ne pouvaient lui prêter
qu'un concours bien insuffisant, car un seul parmi eux, M. Antoine Portail,
prêtre du diocèse d'Arles, qui depuis plus de quinze ans n'avait
pas manqué de le suivre en disciple résolu, se déclarait
aujourd'hui prêt à l'imiter activement, à se consacrer
sans délai, comme lui, à l'évangélisation des
paysans dans les campagnes. Deux hommes... pour tant de monde ; pour toute
la France... Ah ! il n'y avait pas là de quoi effrayer Vincent,
ni le décourager, mais c'était pourtant assez pour le faire
réfléchir. Il se contentait toujours de peu, comme, deux
fois plus que le sage, le doit le chrétien... " Si au moins nous
étions trois ! "...pensait-il. Et le troisième se trouva,
qui consentit du moins pour un temps à se joindre à eux.
C'est ainsi qu'ils partirent. Que la route était longue ! On n'en
voyait pas la fin. Mais ils n'y regardaient pas de si loin ! Leur étape
quotidienne les bornait à chaque aurore ; et le soir, là
où les arrêtait la nuit, souvent à la belle étoile,
ils s'endormaient le corps brisé, l'âme en repos. Point de
bagages. Un méchant petit paquet porté sous le bras et qui,
la plupart du temps, leur servait de dur oreiller ; quelques menues monnaies,
juste de quoi se nourrir en serrant la corde ou le cuir de la ceinture,
monnaies bien ménagées. Ils étaient en effet si pauvres
que, n'ayant pas les moyens en quittant Paris de payer un gardien de leur
maison, ils avaient remis à un voisin la clef du Collège
des Bons-Enfants où il n'y avait d'ailleurs pour ainsi dire rien
à prendre, puisqu'ils donnaient tout.
Ils commencèrent, dans une pensée de gratitude légitime,
par s'attaquer aux terres appartenant à la maison de Gondi. " Nous
allions, le rapporta Vincent bien des années après, tout
bonnement et simplement évangéliser les pauvres, ainsi que
Nôtre-Seigneur l'avait fait. Voilà ce que nous faisions. Et
Dieu faisait de son côté ce qu'il avait prévu de toute
éternité ". Tout bonnement et simplement, ces mots qu'il
avait sans cesse à la bouche et qu'il a employés pour tout,
pourraient servir, mieux que n'importe lesquels, à résumer
à la fois sa vie et son uvre entières. Ils ont été
sa terrestre devise. Ils expriment toute la patience et la confiance qui
faisaient sa force et sa fortune. Le temps ne comptait pas à ses
yeux. Il ne le perdait pas. mais il en usait comme s'il avait des siècles
devant lui. Il voyait dans le temps, dans les apparentes déceptions
de sa longueur, et dans la lenteur raisonnée que l'on mettait à
son emploi, un moyen d'aboutissement plus rapide et plus sûr que
si on le dévorait. Il savait, au lieu de le considérer en
ennemi, s'en faire un ami, un auxiliaire, et une fois les choses confiées
à ses heures, il s'en remettait à lui. Le temps travaillait
comme personne. Il mûrissait tout ce qu'on lui donnait. Il fallait
donc le laisser faire, ainsi que la parole, laisser le grain lever, la
prière monter, le cierge brûler, respecter en tout la marche
et l'ordre naturels. Le temps c'était Dieu qui n'est jamais pressé.
Telle se formulait et se pratiquait la pieuse politique de Vincent, suivie
de sagesse paysanne, et c'est parce qu'il ne courait pas après les
résultats que ceux-ci venaient le trouver. Résultats qui
auraient pu sembler bien minces à d'autres plus fiévreux,
mais qu'il trouvait, lui, suffisants et encore trop beaux pour le peu qu'il
faisait. Pas à pas : c'est ainsi, jugeait-il, qu'on avançait
sûrement sans avoir à reculer.
Après avoir été trois, ils furent huit et puis
onze... Au bout de dix ans, ils n'étaient que trente-cinq.., On
s'écriera : " Quoi ? Pas plus ? Ce n'est rien !... " Mais ces trente-cinq
avaient une puissance de multiplication morale extraordinaire,.. Ils renouvelaient
chaque jour le miracle éternel des pains et des poissons... Leurs
filets n'étaient pas grands, mais bien lancés et toujours
pleins. Et quelle troupe merveilleuse il avait su, précisément
à cause de son petit nombre, grouper, instruire et modeler ! C'était
des prêtres comme il les voulait, comme il les aimait et les avait
rêvés, humbles, modestes, dociles, doux, détachés
jusqu'à l'absolu, ne désirant rien que de le suivre en faisant
ce qu'il leur disait, et ayant l'esprit de rusticité, de bon sens,
et de gravité aussi, le plus propre à toucher et convaincre
les gens de la terre. Vincent, fils de cette mère chérie,
avait gardé pour la campagne et ses enfants malheureux une tendresse
avouée, une prédilection. Sans doute, les pauvres des villes
recevaient de lui, avec un dévouement égal, la même
part de soins et de secours, mais ceux des campagnes, dont le rapprochait
son origine, l'intéressaient et l'émouvaient bien plus parce
qu'il se sentait et voulait se sentir de leur famille.
Comment s'y prenaient, pour accomplir leur mission, ces bons serviteurs
du saint ? Mais on vous l'a dit, " tout bonnement et simplement ", selon
son précepte. Ils marchaient, trois par trois, de village en village,
et dans chacun ils s'arrêtaient pour parler, confesser, exhorter.
Ces fatigants exercices leur servaient de repos. C'étaient les ambulants,
les bohémiens de Dieu qui n'avaient même pas de tente. Parfois
leur passage était, malgré eux, annoncé à l'avance.
Alors on les attendait, comme des curiosités. Mais le plus souvent
c'est à l'improviste qu'ils tombaient dans les bourgades. En les
voyant arriver, besaciers, tout poudreux, ayant plus l'air de gens qui
viennent demander l'aumône que la faire, on était surpris
d'abord, et puis aussitôt gagné par la misère même
de leur aspect. Ils n'effarouchaient pas. Eux qui, de si loin, apportaient
à pied le pain et l'eau qui ne se voyaient point, ils n'inspiraient
à première vue qu'une envie, celle de les faire asseoir,
de les sustenter et de les rafraîchir. Les portes s'ouvraient : "
Entrez ! " mais ils restaient dehors parce qu'il y a là plus de
place que dedans et que la vraie, la belle prédication se fait surtout
sous le ciel, au grand air, dans le vent qui la développe, la porte
au delà des murs, par-dessus les toits, jusque dans les sillons
où elle doit germer. Dehors ils parlaient donc. Tout de suite, dans
l'humilité, l'exquise candeur de leur boniment, ils " s'exposaient
", imitant un peu le procédé des pauvres bateleurs routiers
qui déjà couraient le monde. Ce n'était pas, bien
sûr, le même ton ni la même chanson, mais au début,
c'était les mêmes mots. " Qui nous sommes ? Pourquoi nous
venons ?... Eh bien, le voici !... " Et ils le disaient, en employant,
selon la formule adoptée par Vincent : la petite méthode.
LA PETITE MÉTHODE
En quoi consistait-elle ? A n'user que d'un langage familier capable
d'être compris par le moindre des auditeurs, un langage emprunté
à leur façon de vivre, avec des exemples puisés dans
leur métier, dans les travaux dont ils avaient l'accoutumance. De
quoi s'agissait-il pour les orateurs ? (et en vérité, c'est
à regret que faute de mieux, je dis orateurs, car il n'y eut jamais
rien de moins oratoire que le système de Vincent). Il s'agissait
de trois points bien définis : " Montrer les motifs qui doivent
porter à la vertu et à détester le mal. En quoi consiste
la vertu. Comment on peut l'acquérir. " La façon de traiter
ces trois points, Vincent l'avait enseignée à ses prêtres...
sans rien abandonner au hasard ni à la fantaisie. Dans des conférences
tout intimes où il les rassemblait en cercle autour de lui, il leur
avait bâti et détaillé auparavant la bonne manière
de prêcher, de penser, de préparer et de composer d'abord
un discours avec ses divisions et subdivisions et ensuite de le prononcer
; bref la théorie et la pratique au grand complet. Mais, une fois
établie cette forte et savante et subtile armature, il voulait que
l'exécution qui allait la recouvrir ne laissât plus rien voir
de sa rigidité. C'était pour lui essentiel : Bonnement. Tout
simplement. Ne pas parler trop haut. Mieux eût valu trop bas, parce
que au moins cela force à prêter l'oreille, tandis que trop
haut peut donner envie de se la boucher. Mais les bons colporteurs d'Evangile
n'avaient besoin ni d'élever ni de baisser la voix... On se taisait
dès qu'ils ouvraient la bouche et leur parole était si claire
! Il suffisait de l'entendre pour l'écouter et pour la retenir.
Pas de grands cris ni de grands bras. Le moins de gestes possible. Une
causerie : des regards, des sourires... une effusion constante du cur
et des mains que fait parler, à leur manière, entre les phrases,
la bonté qui les anime.
Si la place nous en était ici accordée sans mesure, nous
aimerions citer au long l'admirable conférence de 1655, où
Vincent répétait les raisons de prêcher selon sa "
petite méthode ", celle même, rappelait-il, dont se servit
Jésus et ses apôtres... Avec quelle gaieté pleine de
malice et quelle mordante bonhomie, il y raille les prédicateurs
du temps, leurs sermons, l'emphase à la mode ! " Qu'est-ce que toute
cette fanfare ? Quelqu'un veut-il montrer qu'il est bon rhétoricien
? bon théologien ? chose étrange, il en prend mal le chemin
: pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un
homme éloquent, il faut persuader l'auditoire et le détourner
de ce qu'il doit éviter. Or cela ne consiste pas à trier
ses paroles, à bien agencer les périodes et à prononcer
son discours d'un ton élevé, d'un ton de déclamateur
qui passe bien haut par dessus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils
leur fin ? Persuadent-ils fortement l'amour de la piété ?
Le peuple est-il touché et court-il après à la pénitence
? Rien moins. Rien moins ! "
" Non, poursuit-il, ma prédication est la méthode de
bien prêcher... " et il dit alors : 1° les motifs qui doivent
faire affectionner cette méthode, 2° en quoi elle consiste,
et 3° les moyens qui peuvent servir à son acquisition.
La première raison est " son efficacité " (qu'il va développer
et prouver tout à l'heure) et elle seule est capable de mener à
la vertu. " Mais est-ce assez de me déclarer les grandes obligations
que j'ai d'avoir une vertu, si je ne sais ce que c'est que cette vertu,
ni en quoi elle consiste principalement, quelles sont ses uvres et ses
fonctions ? Et voilà le second point qui fait tout cela... vous
tirez le rideau et vous découvrez pleinement l'éclat de la
beauté de cette vertu, faisant voir simplement, familièrement
et en particulier ce qu'elle est, quels actes il en faut pratiquer, et
descendant toujours au particulier ! "
Il continue son raisonnement, faisant à la fois les questions
et les réponses... allant au-devant des interrogations de ses auditeurs
que le respect retient muets... " Oh ! oui !... je vois bien maintenant
ce que c'est, en quoi consiste cette vertu... les actions où elle
se trouve... voilà qui est bon et fort nécessaire, mais monsieur,
qu'il est difficile !... Les moyens d'y parvenir ? Je ne sais ce que je
suis obligé de faire pour cela, ni de quelle manière je dois
m'y prendre. Comment voulez-vous que je fasse une chose, bien que je sache
que j'en ai grand besoin et que je veuille la faire, si je n'ai aucun moyen
pour cela ? Cela ne se peut. Mais donnez à cet homme les moyens...
oh ! le voilà satisfait. "
Alors aussitôt Vincent les donne. Et quand il les a donnés
: " Que reste-t-il à dire après cela ? Rien. Car, qu'est-ce
qui se fait, qu'est-ce que l'on emploie quand on veut persuader l'amour
et la pratique de quelque chose à un homme ? L'on vous représente
les grands profits qui en reviennent, les désavantages où
vous jette le parti contraire, l'on fait voir quelle est cette chose, l'on
vous montre sa beauté, et enfin si l'on vous met en main les moyens
pour l'acquérir, il ne reste plus rien... et voilà ce que
c'est et ce que fait notre méthode. Je vous proteste, en vérité,
que tant vieux que je suis, je ne sais pas, je n'ai point ouï-dire
qu'il faille autre chose pour persuader un homme. "
Toutes ces considérations, ensuite, il les reprend, les entrouvre
et les ouvre, si l'on peut dire, comme on détaillerait, après
l'avoir fait respirer, une fleur, pour en révéler et étudier,
l'une après l'autre, chaque feuille, chaque pétale avec ses
particularités... Tout cela sans perdre un instant le point de vue
de la " petite méthode " et la considération des grands profits
qui ont suivi, qu'elle procure. " Je n'aurais jamais fini, s'il fallait
que je vous racontasse la moindre partie de ce qu'il a plu à Dieu
d'opérer avec la méthode. Nous en avons tant d'exemples que
je n'achèverais de ce soir. En voici un d'une chose qui ne s'est
point vue jusqu'à nous. Je n'ai jamais Ouï dire, moi qui suis
tout blanc, que prédicateur en soit venu là. Les bandits,
plusieurs de vous, messieurs, savent que les bandits sont des voleurs d'Italie
qui tiennent la campagne, volent et pillent partout, comme il arrive beaucoup
de meurtres en ce pays-là, à cause des vengeances qui y sont
extrêmes, se mangeant les uns les autres, sans se pardonner jamais.
Telle sorte de gens, après s'être défaits de leurs
ennemis, pour faire la justice, et même beaucoup d'autres méchants
se tiennent sur les avenues, habitent les bois pour voler et dépouiller
les pauvres passants. On les appelle bandits, et ils sont en si grand nombre
que l'Italie en est remplie ; il y a peu et presque point de villages où
il n'y ait des bandits. Or, la mission ayant été faite dans
quelques-uns de ces villages, les bandits qui y étaient ont quitté
ce maudit train de vie et se sont convertis par la grâce de Dieu,
qui a voulu en cela se servir de la petite méthode. Chose jusque-là
inouïe, inouïe ! Jamais on n'avait vu les bandits quitter, pour
quoi que ce fût, leurs voleries ! "
En appelant alors à M. Martin, un de ses principaux disciples
: " Est-ce pas vrai, monsieur Martin, que les bandits en Italie se sont
convertis en nos missions ? Vous y avez été, n'est-il pas
vrai ? Nous sommes ici dans un familier entretien, dites-nous, s'il vous
plaît, comment cela s'est fait ? Oui, monsieur, répond M.
Martin, cela est ainsi. Dans les villages où on a fait mission,
les bandits, comme les autres, sont venus à confesse. Oh ! chose
prodigieuse ! s'écrie Vincent, les bandits convertis ! par la petite
méthode ! "
" Mais voici un autre petit exemple, ajoute-t-il aussitôt dans
son enthousiasme. Il y a quelque temps deux de nos séminaristes
se trouvaient à faire la mission dans un village sur les côtes
de la mer. Un navire avait fait naufrage sur cette côte. Les marchandises
et autres choses dont ce navire était chargé furent portées
sur le bord. Tout ce village dont je vous parle et les environs y accoururent
comme au pillage et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent emporter,
qui un ballot, qui des étoffes, qui d'autres hardes. C'était
voler ces pauvres et malheureux marchands qui avaient fait naufrage. La
mission ayant donc été faite là selon la petite méthode
on a fait rendre ce qui avait été pris à ces pauvres
marchands. Après qu'on les eut exhortés et prêchés,
ils se déterminèrent à restituer tout, les uns des
ballots, les autres des étoffes, de l'argent... Et voilà,
messieurs, les effets de la petite méthode ! Allez m'en trouver
de semblables dans le grand apparat et la vaine pompe d'éloquence
! A peine en voit-on un seul se convertir en avents et en carêmes
par de telles prédications ! Nous le voyons dans Paris. Et cependant
la petite méthode est bonne aussi pour la cour. Déjà,
deux fois, la petite méthode a paru à la cour, et, si j'ose
le dire, elle y a été bien reçue... et elle y triomphe.
On y vit des fruits merveilleux, malgré toutes les oppositions.
Et puis, ce n'est dites-vous, que pour des gens grossiers et pour les villages
? On voit que dans Paris, à la cour et partout, il n'y a point de
meilleure méthode et de plus efficace ! Concluez. Entrons-y donc
tous. "
Les jolis accents ! comme ils sonnent ! La chaude gentillesse ! Les
mots, les idées, les sentiments, les conseils, les instructions,
tout cela, administré semble-t-il au hasard, pêle-mêle,
est néanmoins bien à sa place, amical et limpide, dans l'ordre
qu'il faut. C'est du langage le plus courant, terre à terre et qui
trouve le moyen d'atteindre l'éloquence et l'élévation
à force de désir et de sincérité, de frémissement,
de volonté, de ténacité sereine. Il ne craint pas
les redites il semble au contraire qu'il les recherche afin d'enfoncer
toujours de plus en plus, chez ceux qui l'écoutent sa conviction
personnelle. Cette chère petite méthode, il la présente
sans cesse, il la tourne et la retourne en tous les sens, pour la montrer
sous toutes ses formes, pour prouver jusqu'à l'évidence que
de quelque côté qu'on la regarde et qu'on l'inspecte, elle
est parfaite, sans défauts. Et quand on croit qu'il a fini, il recommence,
il y revient, encore et toujours, tant il l'a dans le sang, dans son âme
inépuisable et forte. Elle est la goutte de pensée qu'il
fait tomber exprès, sans interruption, du commencement au bout de
son discours, parce qu'il sait qu'à s'écraser toujours au
même endroit, sur l'esprit qu'elle vise, elle le percera et y entrera
comme la goutte d'eau dans le roc le plus dur. Il ne se contente pas, sa
" petite méthode ", de la recommander et de la vanter, d'après
sa propre expérience, il en est fier aussi et bien plus à
cause de ceux qui n'ont pas craint de l'employer,,. " Notre méthode...
de laquelle vous savez que se sont servis et se servent encore de très
grands personnages, c'est la méthode des prédicateurs qui
font des merveilles.., Mgr l'évêque de... me disait que quand
il prêcherait cent mille fois il n'en aurait jamais d'autre. Et Mgr
de Sales ! ce grand homme de Dieu qui m'en disait autant ! Et tant d'autres
! Dans la mission qui fut faite à Saint-Germain, le monde y accourait
de toutes parts, de tous les quartiers de grande ville. On en voyait de
toutes les paroisses et des personnes de condition, des docteurs même.
Or on ne prêcha à tout ce grand monde que suivant la petite
méthode. Mgr l'évêque de Boulogne, qui portait la parole,
n'en eut jamais d'autre. Et quel fruit ne fit-on pas ? O Dieu ! Que fruit
! On fit des confessions générales,., aussi bien que dans
les villages ! Oh oui ! Dieu soit béni ! Tandis que vit-on jamais
tant de monde converti par toutes les prédications raffinées
? Cela passe par-dessus les maisons. Toute la conversion qui s'y fait,
c'est que les auditeurs disent : " Oui cet homme en sait long ; il dit
de belles choses... " Et cela est tellement vrai que si aujourd'hui un
homme veut passer pour un bon prédicateur dans les églises
de Paris et à la cour, il faut qu'il prêche de la sorte, sans
nulle affectation ; et l'on dit de lui : " Cet homme fait des merveilles
: il prêche à la missionnaire. "
On trouvera peut-être que nous nous sommes étendu sur
cette fameuse " petite méthode " et les conférences dont
elle faisait le sujet toujours renouvelé ; mais c'est qu'il nous
eût trop coûté de ne pas donner un aperçu de
la manière instructive de Vincent, de ne pas essayer de le montrer
tel qu'il était dans le privé de ses entretiens. Grâce
à la reproduction fidèle de ses paroles, on l'entend, on
connaît, au son de sa voix, celui de sa pensée. On en goûte
les inflexions, la douceur communicative, l'inlassable persévérance,
enfin le charme qui n'est qu'à lui. Il cause, il bavarde, il rabâche
même, pourrait-on dire et sans lui manquer de respect, mais cette
causerie, ce bavardage, ce retour volontaire et continuel au dessein qui
l'obsède, ont une force et un pouvoir de séduction, d'enveloppements
inouïs. Sous leur apparence de décousu, ses petits sermons
de chambre se tiennent si serrés, sont si bien reliés, les
arguments y sont accrochés les uns aux autres avec tant de logique
et d'adresse, qu'on est aussitôt pris dans leur calme engrenage ;
et la candeur, la bonté, la foi, toutes les grâces naïves
qui parent le débit font de sa leçon copieuse un enchantement,
prompt comme l'éclair. Ces pages que l'on pourrait croire aujourd'hui
glacées par le temps et inanimées, ont gardé leur
train, leur chaleur. On les lit en souriant avec un plaisir pur auquel
on ne peut s'arracher. Qu'était-ce donc à entendre, quand
on avait devant soi l'homme " déjà blanc " dont on ne quittait
pas des yeux l'étonnante physionomie ? Avec son vaste front de pierre,
ses traits taillés, sa face brunie couleur de terre, où le
soc du sacrifice avait creusé tous ses sillons, et son col de gros
linge ayant l'air d'être celui d'une unique chemise, il offrait l'image
d'un de ces vieillards engoncés, à forte tête et dure
barbe rase, aux yeux vifs dans le nid des sourcils, qu'a poussés
avec tant de feu le crayon noir de Lagneau. Mais ce qui n'existe pas dans
les cruels portraits de l'artiste tournant parfois au burlesque, c'est
la tendresse et la fraîcheur d'âme, empreintes chez Vincent
dans le ratatiné de la bouche indulgente et tout le bas du vénérable
visage au menton de grand-père. Aussi, en l'entendant, le voyons-nous
revivre au naturel, tandis que, le plus souvent debout, il déroule
son prêche.
Il est vêtu de noir, avec le surplis-papillon raide et court
comme en ont les enfants de chur, ou bien en habit de chambre. Sans s'arrêter
de discourir, il va et vient, trottine de l'un à l'autre, observant
et visitant pour ainsi dire chacun, lui touchant le bras, lui frappant
l'épaule et le prenant, pour tirer sur un mot, par un bouton de
la soutane. Il parle longtemps et il le sait bien. Aussi, tout à
coup, quand il s'aperçoit de l'heure, il se récrie, s'excuse,
et de quel ton touchant ! " Voilà les trois quarts, messieurs, supportez-moi
encore, je vous en prie, supportez-moi, misérable !... " Au bout
d'un moment, confus de nouveau, il se bat la poitrine, il demande pardon,
répétant, dans la crainte de fatiguer ou d'ennuyer ceux qui
l'entourent, son humble " supportez-moi ". Mais on ne se lassait pas de
l'entendre. On l'eût écouté tant qu'il aurait voulu,
à tel point il vous attachait et vous ravissait à la fois.
On n'avait pas l'impression d'un prêche, de quoi que ce fût
de professé ! Rien de magistral chez ce maître. C'était
les propos d'un ami qui pense avec vous tout haut, pas trop haut, en
disant ce que vous pensez et qui le dit mieux que vous. Quel délice
alors de lamper ce boniment sublime, de boire à cette source exquise
! On s'y abreuvait pour des mois, des années.
APRÈS LE COLLÈGE, LA LÉPROSERIE
Dès 1630, le collège des Bons-Enfants était trop
étroit pour le nombre des missionnaires augmentant d'année
en année ; avec cela, tombé dans un délabrement, tel,
que la dotation Gondi ne suffisait plus à l'entretenir. Vincent
ne s'en émouvait pas ; il laissait faire Dieu. Il fut de nouveau
récompensé de sa bonne habitude. L'antique léproserie
de Saint-Lazare, occupée depuis le seizième siècle
par des religieux réguliers et ayant à sa tête un prieur
nommé par l'archevêque de Paris, formait une riche seigneurie
ecclésiastique. Ses revenus étaient considérables.
Etablie sur la route de Saint-Denis, elle comprenait de vastes bâtiments,
où il n'y avait plus de lépreux, et seulement quelques chanoines.
En 1632, leur supérieur songeant, à la suite de démêlés
qu'il avait eus avec eux, à se retirer, proposa son bénéfice
à Vincent. Mais celui-ci, malgré tous les avantages qu'il
y voyait, le refusa. L'idée que " sa petite compagnie ", et plus
encore lui-même, " ce misérable ", pouvait être l'objet
d'une pareille fortune et d'un tel honneur le confondait, l'inquiétait.
Il en fit l'aveu, tout naïvement. " Eh ! quoi, monsieur, vous tremblez
? " s'écriait le prieur, Adrien le Bon, surpris de sa résistance.
" Il est vrai, mon Père, répondait le saint, que votre
proposition m'épouvante, et elle me paraît si fort au-dessus
de nous que je n'ose y élever ma pensée. Nous sommes de pauvres
prêtres qui vivons dans la simplicité, sans autre dessein
que de servir les pauvres gens des champs. Nous vous sommes grandement
obligés, et vous remercions très humblement, mais permettez-nous
de ne pas accepter votre offre. " Et il tint ferme. Il fallut un an pour
vaincre ses scrupules. Il était toujours très long à
se décider, par excès de prudence, mais une fois qu'il l'avait
dit, il allait de l'avant. Le 7 janvier 1632, il prit résolument
possession du prieuré de Saint-Lazare, avec ses missionnaires qui
se trouvaient ainsi, du jour au lendemain, baptisés lazaristes.
L'immense établissement, vide et désert, où il
n'y avait plus, au fond du jardin, que de pauvres fous enfermés
dans des cabanes dut paraître à Vincent et à sa congrégation,
quand ils y firent leur modeste entrée, d'une énormité
bien triste et bien décourageante ! Aurait-on jamais, hélas,
assez de prêtres pour le remplir ? Ils étaient loin de se
douter alors que le colossal ensemble de ces constructions serait un jour
trop petit pour toutes les uvres dont il deviendrait le centre et l'ardent
foyer. On se demande même aujourd'hui, dans le recul de la merveilleuse
histoire, si cette gigantesque et vieille commanderie de Saint-Lazare n'était
pas bâtie et disposée exprès, de tout temps, pour devenir,
à l'heure prescrite, le berceau, et le domicile attitré,
la maison-mère des ordres de tout genre auxquels Vincent devait
attacher son nom et sa gloire. C'est désormais sa résidence,
son palais ; palais sans lambris dorés ni plafonds à peintures,
dont les murailles sont nues et les galeries carrelées, où
ne s'ouvrent, sur des cours et des enclos sévères, que des
cloîtres, des salles d'étude, des réfectoires, des
dortoirs, des oratoires, des lingeries, de froides cellules... mais, quand
même, une demeure, royale aussi à sa façon, et dont
Vincent, avec une rapidité et une intelligence admirables, va faire
pendant vingt-huit ans et pour longtemps encore après lui, le Louvre
de la Charité, le Vatican de son humble génie.
LES FILLES DE LA CHARITE
Il avait toujours eu pour la Vierge une dévotion spéciale.
De même qu'il mettait tout en Dieu et voyait tout homme en Lui pour
le replacer dans sa pure origine, il s'était naïvement appliqué
aussi, vous vous en souvenez, à considérer et à honorer
en Mme de Gondi la mère du Sauveur. Ce désir, ce goût
qu'il avait de vénérer Marie, de la faire par moments descendre
dans ses enfants les plus dignes ou plutôt de faire monter celles-ci
en Elle avait pour effet, si l'on peut dire, de féminiser, d'abord,
dans la mesure permise et dans la plus parfaite expression du mot, sa forte
piété et de communiquer ensuite à sa charité
cette douceur suave, cette tendresse aux attentions maternelles qui étaient
une des caractéristiques de sa manière.
Le primitif et grand souci continuel d'aider et d'évangéliser
l'homme par l'homme ne lui avait pas fait négliger la femme, tout
ce dont elle avait besoin de son côté, ce qu'elle attendait
de lui, les puissants et particuliers secours qu'elle était seule
à présent capable de donner. Une fois certain de la solidité
de ses confréries d'hommes et de leur avenir, il sentit que l'heure
de la femme et de sa mission personnelle était enfin venue, qu'il
allait pouvoir maintenant compléter et achever par les femmes la
grande croisade commencée avec les hommes, et il créa ce
chef-d'uvre unique et virginal né de son amour pour la Vierge et
soufflé en lui par l'Esprit-Saint, la Sur de Charité, de
son vrai et premier nom " la Fille de Charité ". Mais n'est-elle
pas à la fois la sur et la fille, et la mère aussi, l'amie
et tous les parents réunis des pauvres, des déshérités
? Elle vaut une famille entière. A n'importe quel âge elle
a tous les âges. Avec elle plus d'orphelins. C'est la fée
de Dieu, envoyée un matin du ciel ici-bas pour y rester toujours,
jusqu'au dernier soupir de l'agonie du monde. Les Filles de Vincent seront
les dernières à remonter prés de lui et de celle qui
fut leur inspiratrice, Mlle Le Gras, car il fallait bien tout de même
que l'idée de cette uvre d'amour naquît au fond d'un cur
et d'un cerveau de femme.
Mlle Le Gras, née Louise de Marillac, était nièce
du chancelier Michel de Marillac et du maréchal Louis de Marillac,
tous deux victimes de la vengeance de Richelieu après la journée
des Dupes. Elle avait été mariée à Antoine
Le Gras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis,
Mais comme à cette époque de rigoureuse noblesse il fallait
être femme au moins d'un baron ou d'un chevalier pour mériter
le titre de Madame, Louise de Marillac, n'ayant épousé qu'un
écuyer, ne pouvait être appelée que Mademoiselle. Cela
ne l'empêcha pas, cette simple demoiselle... cette " grande Mademoiselle
", de laisser, grâce " à ses filles ", un nom plus illustre
et surtout plus béni que celui de bien des reines.
Qu'était-ce donc que cette fille de la charité dont elle
avait, en communion avec Vincent, façonné et créé
le type immortel ?
De préférence une bonne fille de la campagne ayant,
pour bien servir les hommes, toutes les qualités et les vertus de
la servante et de la servante de Dieu, alerte, gaie, et hardie aux plus
basses besognes. Levée à quatre heures et couchée
tard, dormant peu, souvent tout habillée, logée en camp volant,
elle doit pourtant toujours être de bonne humeur, rester forte et
saine, et vivre en chasteté et en obéissance. Elle n'est
pas, du moins au début, une religieuse proprement dite, elle ne
prononce pas de vux, ne s'enferme pas au fond d'un couvent derrière
des grilles. Son costume n'est même pas celui sous lequel à
présent nous la distinguons... Une bonne fille de la campagne, on
vous l'a dit, vêtue de gros, à la paysanne ; et pas de voile,
une fanchon. Dieu veut que le pauvre voie sa figure. Son cloître,
c'est la rue, toutes les rues où cent fois le jour et la nuit elle
passe et repasse, le raide escalier qu'elle monte et descend, l'infecte
salle d'hôpital, la mansarde où la fait grimper son malade,
et le bouge où bravement elle fonce en retroussant ses manches.
Elle ne se mortifie pas, ne contemple pas ; elle remue et trotte. Ses travaux
de tous les instants la dispensent de méditer. Que d'autres soient
des immobiles, des muettes, assises, agenouillées, ce n'est pas,
elle, son affaire. Vincent ne le veut pas. Il entend qu'elle bouge, parle,
rie, chante... des chansons... plutôt que des cantiques, et qu'elle
se répande. Il va, pour qu'elle soit corps et âme à
son uvre, et y consacre tout son temps jusqu'à la priver d'exercices
de piété, comme s'il la punissait : " Oui, que les pauvres
soient votre office, vos litanies ! Il suffit. Pour eux, lâchez tout
! Ce faisant, c'est quitter Dieu pour Dieu... Vos pauvres seuls vous exigent.
Aussi traitez-les bien, avec douceur, compassion, amour, car ce sont vos
seigneurs, vos maîtres et les miens. Oh ! que ce sont de grands seigneurs
au ciel ! Ce sera à eux d'en ouvrir les portes. "
En revenant sans cesse à ce thème qui lui est cher, à
cette idée fondamentale que les pauvres sont nos maîtres,
même s'ils se croient moins que nos valets, et que nous leur devons
soins, secours, aide, respect, Vincent s'applique à pénétrer
" ses surs " de l'esprit de servitude volontaire avec lequel chacune doit
se considérer auprès d'eux comme une domestique... Depuis
bientôt trois cents ans qu'il l'a ainsi formée, persuadée
et établie, la "fille de charité" n'a pas changé.
Elle est restée telle qu'il l'avait mise au point. Sans doute, de
sur grise qu'on l'appelait, elle a, heureusement, pris le nom de son Père,
sa robe est d'une autre couleur, le mouchoir noué sur sa tête
s'est transformé en une cornette... mais c'est toujours la même.
LA CORNETTE
Et d'abord, cette cornette, d'où vient-elle ? Qui l'a inventée
?
Contrairement à ce que vous supposeriez, elle ne serait pas
due à Vincent, mais à M. Joly, son disciple et successeur.
Cependant, pour tous et pour nous, la légende a raison. Il nous
est difficile et par trop pénible de séparer du saint cette
créature digne de son génie, d'admettre un seul instant que
le bon Père, avec son esprit si attentif et son cur si minutieux,
n'en ait pas eu le souci et y soit étranger. Y aurait-il tant d'invraisemblance
à ce qu'il en eût devisé avec son secrétaire,
qu'il lui en eût exposé le projet au déclin de sa vie,
à ce moment où son grand âge et sa faiblesse ne lui
permettaient plus les réalisations immédiates ? et même
que, dans son incorrigible effacement, il lui eût laissé le
plaisir de mettre au jour, après lui, sa pensée ? Pourquoi
pas ? Mais non. Parce qu'alors le vertueux M. Joly n'eût jamais consenti
à en usurper le mérite et qu'il l'eût reporté
tout entier à son maître. Aussi la vérité, telle
que je me risque à la concevoir, est-elle beaucoup plus simple.
Ils sont, tous les deux, les pères de la cornette ; ils peuvent,
tous les deux, s'en partager la gloire. Et voici comment. C'est Vincent
nous en mettrions notre âme au feu qui, sinon de son vivant du
moins après sa mort, a dû suggérer à son disciple,
au cours d'un songe, la coiffure qu'il voulait pour ses filles, en la lui
dessinant, en lui en montrant le patron, la coupe et l'assemblage ; et
c'est M. Joly qui, dès son réveil, tout illuminé,
s'est, au saut du lit, jeté sur sa table pour y fixer claire encore,
avant qu'elle ne se dissipe, la surprenante vision. Il a compris que c'était
là plus qu'un signe, mais un ordre, et, ayant reçu la commande,
aussitôt il l'a exécutée. C'est bien cela, ce chef-d'uvre,
ce poème, n'a pu qu'être rêvé.
Au vrai, cependant, quand on l'examine avec attention, en oubliant
qu'on en a l'habitude, sa forme singulière est bien près
d'étonner. De qui s'agit-il ? De braves filles, et " de la campagne
", accoutumées au grand air, appelées à vivre dehors,
à coudoyer le peuple. Il leur faut donc s'enfourner dans des taudis
étroits et étouffants, bas de plafonds, sordides, se heurter
à des poutres et se pencher sur des grabats, et laver, lessiver,
balayer, faire le ménage et la cuisine, vaquer à mille travaux
exigeant, avec la liberté du corps, celle du front, des yeux, des
oreilles, de toute la tête... alors, en ce cas, dites-moi, est-ce
qu'un bonnet rond, le plus simple et le plus léger, " à trois
pièces " comme ceux des petits enfants, ne semblait pas s'indiquer,
s'imposer. .. ou du moins quelque chose de souple et tenant peu de place,
facile à mettre, à retirer ?
Au lieu de quoi, bon monsieur Vincent, grand saint Vincent, qu'allez-vous
chercher ? Et vous, aveugle et touchant monsieur Joly, comment avez-vous
pu, tout de même, sans une observation accepter pareille chose ?
Mes chers Pères, si ce n'était vous, on croirait à
une gageure. Regardez-moi vos innocentes filles et voyez à quoi,
pour toujours, vous ne craignez pas de les condamner ! A porter, pire qu'un
chapeau, et même qu'un casque... une espèce d'architecture,
une cathédrale de toile empesée qui brave le bon sens ! Au
lieu de dégager le chef, vous l'enserrez, le comprimez de la nuque
aux sourcils. Les oreilles, vous les bouchez ! Enfin, là où
pour circuler sans encombre à travers les foules et se frotter à
toutes ses souillures, se recommanderait une étoffe molle et plutôt
sombre, est-ce que vous n'avez pas l'idée de cette forme haute et
roide dont la pointe est faite comme exprès pour se cogner et se
casser partout ? Et non contents d'emprisonner de cette façon cruelle
la figure de vos servantes, pourquoi, en plus, ces larges pans qui les
gênent, dont le poids les retient de courir à leur devoir
aussi vite qu'elles le voudraient ? Et comment, vous toujours si sages,
si économes, avez-vous choisi ce beau tissu, le plus fragile et
le plus salissant qui se puisse trouver, cette étamine qui, pour
demeurer propre et fraîche, va réclamer en lavage et repassage
des soins incessants et coûteux ? Vite, expliquez-nous tout cela
! "
Ces messieurs sourient et nous répondent : Calmez-vous. Sans
doute, à première vue, nous paraissons avoir agi au rebours
de ce qu'on attendait de notre expérience, et cependant, en établissant
ainsi tissu, forme et couleur cette coiffure qui vous égare,
nous n'avons pas sacrifié au plaisir de là fantaisie, ni
procédé à la légère.
Nous savions où nous allions, et vous n'y entendez rien. S'il
a été résolu de couper puis de cacher les cheveux
de nos filles, de leur couvrir l'oreille et de mettre à leur front
ce ferme et collant bandeau, c'est pour imprimer en elles matériellement,
et par là moralement, la constante pensée que, sans être
obligées à la réclusion, elles doivent toutefois se
considérer, quoique lâchées dans le monde, comme étant,
à moitié déjà, retirées de lui. Plus
de boucles, donc, ni de caprices dans la chevelure ! Sur la nuque et le
front, rien qui dépasse et qui voltige. L'oreille, en ne percevant
plus désormais la parole et le bruit que par le tamis de la toile,
apprendra sans cesse à se clore à ce qui n'est pas de son
entretien ; et, ne pouvant plus regarder devant elle qu'entre les deux
semblants de petits murs que nous plaçons exprès contre ses
joues, notre fille s'imaginera, où qu'elle soit, être toujours
en un corridor tranquille et frais de nos maisons. Si, d'ailleurs, nous
lui restreignons la vue sur les bords de son chemin, nous n'avons garde
par devant, vers le but, de la lui limiter ; nous la prolongeons au contraire,
et nous permettons qu'elle aille le plus loin et le plus haut, ce qu'indiqué
l'extrémité de la coiffe aussi vivement dirigée et
piquant en flèche, tout droit, de telle sorte qu'avec un pareil
point de mire, notre bonne petite enfant ne peut faire le moindre mouvement
sans viser le ciel. Tout ce qui est d'elle débouche sur lui. Qu'elle
est bien dans cette ombre douce, le visage en retraite, abritée
ainsi ! C'est l'endroit rêvé pour se sentir chez soi, n'être
pas dissipée, voir sans être vue. se recueillir partout jusque
dans le tumulte.
On porte sa cellule. Vous prétendez que " ça n'est pas
pratique ? " Interrogez nos pratiquantes ! Elles vous prouveront que rien
n'est à la fois plus agréable et plus commode que cette invention.
Neige, averses, soleil et vent, elle garantit de tout. Difficile à
mettre ? Allons donc ! Pliée, retroussée, épinglée
en un tournemain, à peine le temps d'un signe de croix ! Et
ne dites pas non plus que cette grande coiffe, avec son envergure, alourdit
mes voyageuses, au contraire, elle les allège et les soulève
en leur donnant des ailes. Restent, si délicats, les soins de blancheur
nous en convenons qu'elle nécessite ! Mais justement, c'est
là notre orgueil nécessaire, la coquetterie de notre pureté.
En l'honneur de l'Immaculée, il fallait que nos filles fussent bleues
et blanches, d'un gros bleu dans de gros habits, d'un blanc fin dans de
fines coiffes, et que ce blanc, le plus parfait, le plus complet, le plus
lisse, le plus uni, le plus chastement glacé, le demeurât
toujours, du matin au soir, à travers tout, ne fût jamais
attaqué ni terni par rien, qu'il éclatât et reluisît,
au front de celles qui le convoitaient, comme un virginal emblème
à la couleur de leur âme sans tache. Et maintenant, me demanderez-vous
encore, ajoute Vincent : D'où cela vous est-il venu ? Ah ! que
vous me gênez ! Le sais-je ? De mon passé, de ma vie, avant
tout de Dieu, sans que j'aie eu à le chercher. C'est toujours de
lui les trouvailles. Moi et M. Joly, nous n'y sommes pour rien. Mettons,
si vous le voulez, pour presque rien. Nous n'avons été que
les humbles fabricants du modèle fourni. Que n'a-t-on pas conté
? Qu'un linge, afin d'obtenir du ciel une indication, avait été
lancé en l'air d'où il était retombé en prenant
cette forme ! Rien moins ! Rien moins ! Cela s'est fait, comme je vous
le dis, comme tout ce qui m'est arrivé, " tout bonnement et simplement
". Hé oui ! si l'on s'applique à y regarder de près
avec des intentions, on dégagera peut-être des similitudes,
des souvenirs ou plutôt des réminiscences, on fera des rapprochements,
on s'avisera, pour s'amuser, qu'il y a là dans cette coiffure, assez
bien gréée, un peu de la galère, de l'ordonnance de
ses voiles, et qu'elle a sa poupe et sa proue... En effet, oui, cela frappe.
Après tout, il n'est pas défendu de croire que Dieu, dans
sa bonté, nous ait consenti la faveur de ce petit rappel de notre
aumônerie, au temps de la vogue, et qu'il ait voulu qu'en mémoire
des pauvres forçats, la coiffe de ses filles fende et cingle à
son tour... Mais, nous tenons bien à le répéter, la
belle idée n'est pas de nous. Toutes les raisons et les explications
que nous vous en avons servies ne nous sont venues, par grâce, qu'ensuite,
enflammés du grand désir, en réponse à vos
critiques, de la justifier et de la louer. Nous n'avons qu'un droit de
reconnaissance. "
Ainsi, d'outre-tombe, et d'en haut, nous parle M. Vincent, prosterné
toujours dans son caractère, appliquant jusque dans l'éternité
sa " petite méthode ".
Et nous, qui contemplons alors tout ce que n'aurait jamais osé
prévoir sa modestie, nous rêvons, transportés, comme
à une station, à un reposoir. Voilà donc la cornette.
Depuis qu'elle a pris son vol... ce chemin parcouru ! Où n'est-elle
pas allée ? Elle a fait, refait le tour du monde. L'univers est
son circuit. Elle a plané sous tous les cieux. Internationale en
demeurant française, où n'est-elle pas descendue ? Où
n'est-elle pas montée ? Elle a plongé dans toutes les douleurs
et accompli son ascension à toutes les altitudes du sentiment, de
la pitié, du sacrifice, de l'art et de la poésie. Que ce
soit au-dessus des yeux de velours de sur Rosalie, ou au front d'une autre,
d'une inconnue, qui n'est célèbre qu'en Dieu, partout on
l'a gravée, peinte, sculptée, honorée, chantée.
Elle est courante aux Annales de la Foi, aux fresques de l'Église,
à l'arc-en-ciel de ses vitraux. Botticelli et Angelico sont au regret
de n'avoir pu en profiter, mais du moins le bon Willette, ici, l'a cueillie,
et lancée comme un papillon dans le "Parce Domine" de la Butte.
Héroïque elle a été et sera toujours mêlée
à l'histoire, à ses tremblements, à ses apothéoses.
Guerre, épidémie, révolution, tempête, quand
tous ne songent plus qu'à fuir, se tapir et dégringoler dans
la cave, elle sort, elle s'éploie, devient l'oiseau perché
sur le brancard, la colombe de l'arche, de la tranchée et de la
barricade. Elle met des rideaux blancs à l'agonie du gueux et du
soldat, leur procure une alcôve ; et à son souffle l'aviateur
fracassé respire en expirant. On la rencontre, on la voit flotter
dans les gares, à la portière des wagons de troisième,
et dans les ports de mer sur le pont des grands bateaux sifflant pour la
Chine ou les pays noirs ; et quand " Notre Mère Supérieure
" l'oblige à rester en ville, c'est pour y égayer l'école,
l'ouvroir et l'hospice, être la fleur des crèches, le hennin
des chapelles, ou jouer à pigeon-vole avec un troupeau d'orphelines.
Et puis, le prodige perpétuel ! Dans tous ces mouvements, dans
tous ces passages, la cornette observe, et conserve intactes sa pureté,
sa forme angélique, son immarcessible blancheur. Elle repousse la
souillure. On n'a jamais vu, jamais, sur aucune d'elles, à quelque
minute que ce soit, la plus petite tache... excepté cependant, aux
jours de blessure et de mort, les taches du sang d'autrui que sa porteuse
étanche, ou du sien qu'elle verse. Enfin, processionnelle, escortant,
avec un bruit de feuilles, les cierges, la bannière, ou bien claquant
aux jeux des enfants, aux cris de la rue, au vent de la foule, au salut
des banlieues, on la vénère, on l'aime, elle est adorable
et sacrée... unique. Entre les milliers de coiffes de tout genre
et de toute vertu qui battent au front des religieuses, sur terre, et
aussi dans les cieux, elle est la première. Magnificat ! On n'a
qu'à dire : la cornette, et tout le monde a compris. C'est celle-là
! Pas une autre. Celle de la bonne sur, la sur de Saint-Vincent de Paul.
CINQUIÈME PARTIE
IN EXTREMIS. IN EXCELSIS
L'ENGRENAGE
Les Filles de la Charité, alors qu'elles n'étaient encore
que les " surs grises ", comme le peuple les appela d'abord, n'avaient
pour établissement, au village de la Chapelle, que la maison de
Mlle Le Gras. Mais celle-ci, les trouvant trop éloignées
de Paris, vint avec elles s'installer en face de Saint-Lazare. Elles n'avaient
ainsi que quelques pas à faire pour communiquer avec leur directeur
et en recevoir son enseignement. Il le leur donnait chaque jour lui-même,
en des entretiens restés célèbres, inspirés
de cet esprit simple et paternel qui en faisait le charme et l'efficacité.
Ayant donc, depuis déjà bien des années, formé
ses fameuses confréries d'hommes et de femmes, organisé et
répandu ses missions, sans préjudice de tous les autres travaux
auxquels l'astreignaient sa charge d'aumônier général
des galères, ses consultations, ses sermons, la rude pratique de
ses devoirs religieux et sociaux, sa volumineuse correspondance, et en
plus les visites, déplacements, voyages pénibles, lointains...
et toutes les épineuses questions d'intérêts, d'argent,
tous les problèmes d'affaires ou de conscience à prévoir,
à résoudre, on pourrait penser qu'après y avoir encore
ajouté la création nouvelle de " ses Filles ", le téméraire
M. Vincent avait plus qu'acquis, non le droit au repos, car c'eût
été pour lui déserter et pécher, mais qu'il
eût au moins grandement lieu de s'en tenir à ce gigantesque
programme et d'y fixer sa vue. Ce serait mal le connaître. Il ne
savait pas se borner dans le bien. Il était bâti et doué
pour " entreprendre " sans relâche et se prodiguer, se multiplier
au service d'autrui. Plus il en faisait, plus il en voulait faire, et plus
il en trouvait à faire. Loin de l'épouvanter, les perspectives
l'excitaient. Seules la timidité, la réserve auraient eu
le pouvoir de le décourager.
Comme si ce colossal et vide édifice de Saint-Lazare, où
à peine introduit avec son piteux petit personnel il s'était
effrayé de sa propre faiblesse, eût aussitôt éveillé
en lui la sainte envie de l'animer, de le peupler, l'eût poussé
à voir et à faire encore plus grand, il s'y élargit
et s'y redressa, ainsi qu'en un vaste domaine, où le nouveau maître
est joyeux de découvrir l'étendue de sa possession et pressé
de l'exploiter. Tout de suite il y embrassa, d'un coup d'il, le beau champ,
l'ardent foyer d'action, intérieure et extérieure, qu'était
susceptible de devenir ce triste ensemble de salles mortes, de froides
galeries, ce grand palais tombal, silencieux, inutile et désert,
qui n'attendait que sa volonté pour se réveiller, s'emplir
et bourdonner à la gloire de Dieu. De ce jour, en effet, M. Vincent
fit de l'antique léproserie son grand quartier, celui de toutes
ses uvres, d'où s'élançait, et où rappliquait
incessamment, comme au nid, la pensée de chacune, où s'entretenait
leur esprit individuel et général, où régnait
leur discipline, où battait leur même cur. Ruche extraordinaire,
en effervescence ininterrompue, Saint-Lazare était en soi un monde,
et pour Vincent "le monde", le sol fondamental auquel l'attachaient maintenant,
l'enchaînaient tous les liens qu'il s'y était créés.
Là, seulement, il se sentait lucide, en état d'être
lui, de produire, de se bien porter de corps et d'âme, d'accomplir
son destin. Il n'était capable d'aller ailleurs avec profit qu'en
partant de ce port et à la condition d'y rentrer toujours, le plus
tôt. C'était sa patrie. Il lui semblait parfois y être
né, il comptait y mourir. Quand il revenait de province, accablé,
presque aphone d'avoir cent fois prêché sous le ciel, par
tous les temps, pour les pauvres gens de la campagne, ou bien après
ses harassantes tournées d'hôpitaux, de prisons, de bagnes
et de misère, pour retomber enfin à sa benoîte petite
cellule aux murs de plâtre, à croisée de chambrette,
il y recouvrait dans l'instant les forces, la santé, il y respirait
un air meilleur et pour lui plus vivifiant que celui même des grands
espaces qui n'était plus le sien, celui de sa préférence
et de ses habitudes. De 1628 à 1660, pendant les trente-deux ans
qu'il avait encore à "missionner", c'est là qu'il vécut,
se propageant même immobilisé, c'est là que prirent
leur source, ainsi que des ruisseaux appelés à devenir des
torrents et des fleuves, les merveilles de charité qu'enfantait
son abondant génie. Pour en conter l'histoire souvent difficile
et longue, et les efforts, l'argent, la persévérance qu'ils
avaient réclamés, et les splendides résultats qui
finalement les couronnaient toujours, la place ici nous manquerait, et
le temps. D'autres l'ont fait d'ailleurs avec la science et l'autorité
nécessaires, si nombreux qu'ils composeraient à eux seuls
une bibliothèque, et, cependant l'on n'oserait pas dire qu'ils ont
épuisé le sujet. Vincent de Paul, après sa mort, est
aussi intarissable que durant sa vie. Il continue à donner et à
se donner. Nul n'est plus riche en bienfaits éternels que ce patron
des pauvres. Quoi que vous lui preniez de ses leçons et de son exemple,
vous ne le dépouillez pas, vous ne le ruinerez jamais. Dans la bure
et les plis de sa généreuse existence, il restera toujours
assez d'or et d'argent pour nourrir, instruire, et désaltérer
ceux qui auront faim et soif de sa perfection, de sa protectrice sérénité.
Sa mémoire est, dans le grand trésor moral et sublime de
tous les saints, comme un de ces précieux et particuliers trésors
d'ici-bas, conservé dans une basilique, parfois dans une simple
chapelle dont il est la gloire, non seulement locale, mais répandue
au point que l'on vient de très loin pour le voir et l'admirer.
Ainsi de Vincent de Paul, trésor de France et de l'Église,
ouvert à tous, à toute heure, et gratis. Mais, au lieu que
son image soit chargée et étincelante de pierreries, on n'y
voit que des inscriptions d'une grande et forte écriture, la sienne,
celle de " Vincent de Paul, prebstre. " Et que disent-elles ?
"Confréries... Hôpitaux... Prisons... Galères...
Paysans... Lépreux, Les pauvres fous... Paris... Province... Italie...
Pologne... Espagne... Barbarie... Madagascar... Retraites... Sermons, Epîtres...
La Charité : ses Filles, ses Dames. Les Vieillards, les enfants,
les misères de Picardie, de Champagne et de Lorraine, les Tâches,
les Conseils, les Charges, les Devoirs... les Hommes... Dieu... Ainsi soit-il.
" C'est tout cela qui l'enchâsse et qui n'est qu'à lui. Voilà
les diamants de son esprit, les perles de son amour, les rubis de son zèle.
Il a donc établi les Filles de la Charité, ou plutôt,
dira-t-il, " Elles se sont faites ". Elles ont, depuis 1629, pris déjà
forme et importance. Oh ! petit à petit ! Rien avec Vincent n'arrive
en un jour, et d'ailleurs, voulut-il précipiter les choses qu'elles
lui résisteraient. Elles et lui prennent leur temps.
Les débuts de l'uvre avaient été si modestes
qu'on appelait simplement d'abord les braves filles par leur petit nom
de baptême en ajoutant celui de la paroisse où elles étaient
affectées : Marguerite de Saint-Paul, Nicole de Saint-Laurent...
sans que personne parût soupçonner, et elles surtout, qu'avec
cette particule, et titrées ainsi par un saint du ciel, elles portaient,
quoique anonymes, de plus beaux noms que la noblesse la plus haute, qu'elles
formaient malgré elles, dans leur humilité, l'aristocratie
de la vertu. En petit nombre, à l'origine, elles étaient
adjointes aux "Dames de la Confrérie de Charité". Ces dernières,
en effet, d'un recrutement qui n'était déjà pas facile,
avaient cependant assez bien répondu à ce que l'on souhaitait
d'elles, tant qu'il ne s'était agi que de faire flatteusement figure
dans l'association, de distribuer des aumônes, et même d'aller
visiter les pauvres. Mais quand il fallut, autrement que de la poche et
en bonnes paroles, les secourir avec plus de prix, les soigner de toutes
les façons, mettre la main et le nez à leur misère,
on les trouva moins empressées. Les unes se dirent empêchées
par leur situation, les autres n'en avaient pas le loisir, ou la santé,
ou la pratique ; elles envoyaient à leur place leurs gens ou des
étrangères bâcler la fâcheuse besogne, ce qui
ne correspondait plus du tout à l'idée de Vincent. Les filles
de la Charité lui permirent de combler cette lacune... Il fondait
sur leur rôle et leur action les plus ardentes espérances.
Chaque fois qu'il le pouvait en semaine, et sans faute tous les dimanches,
il les réunissait autour de lui en cercle à Saint-Lazare,
pour les entretenir, leur faire sa douce leçon. Ç'avait été,
pour commencer, des esquisses de sermons très courts, très
clairs, en peu de mots, un petit catéchisme de leurs devoirs, de
leur vocation particulière et privilégiée de servantes
des pauvres... et puis, au fur et à mesure que son affaire prenait
corps et qu'il en voyait monter les avantages, les propos, plus poussés
et développés, devinrent des conférences... Mais on
regrette de n'avoir pas un mot moins professoral pour les qualifier, car
c'était plutôt des causeries pleines de cordialité,
d'affectueux bon sens, de cette tendresse paternelle et pénétrante
qu'il mettait, dès qu'il ouvrait la bouche, à s'exprimer
pour tous. Sa communication recelait une force divine. Ignorant et ennemi
du moindre artifice oratoire, il atteignait, sans la chercher, une éloquence
d'évangile. Ces causeries, il veillait à ce qu'elles ne fussent
pas seulement de sa part un monologue, il s'ingéniait à y
mêler ses filles qu'il connaissait toutes, et chacune d'elles, avec
sa nature et ses moyens. Il les interrogeait, les interpellait soudain.
" Voyons, vous, Brigitte de Saint-Jacques ?... " et toujours gentiment,
avec cette amabilité fine et pure qui donne confiance, et même
hardiesse de bon aloi aux plus fermées, aux plus timides, et invariablement,
il était frappé, plus que cela, récompensé
par la franchise et la liberté candide avec lesquelles, sans embarras,
toutes lui répondaient allant même au-devant des questions,
heureuses de se rapprocher ainsi de lui, d'être davantage ses Filles.
Et telles en effet les voyons-nous, depuis leur naissance, qu'elles lui
doivent, - marquées de son esprit et de son caractère, telles
depuis demain trois siècles, elles se sont perpétuées,
toutes semblables au temps héroïque où elles causaient
avec M. Vincent. Leur charme irrésistible n'a pas fléchi,
ni varié. Elles ont toujours cette loyauté, cette ouverture
de visage, cette netteté de jugement, qui sont leur signe, ce je
ne sais quoi de direct et de vif qui entre toutes les distingue. La sur
de Saint-Vincent de Paul n'est pas triste. En avez-vous jamais vu pleurer
du moins devant vous ? Non. Tout en elle est gai, d'une gaieté
bien entendu sereine, enfantine et limpide, mais résolue et un peu
peuple. Allure, geste, et ton, la danse et le tintement de ses clefs, le
bruit de noix de son rosaire, la neige et les ailes de sa cornette, le
clic-clac de sa galoche, son rire de récréation, son esprit
naturel d'entrain, de décision, son accommodement instantané
aux pires ennuis et aux plus grands maux, proclament comme en plein soleil
et imposent la joie que Vincent leur ordonnait : d'où cette allégresse
historique et cet air d'appétit qu'elles ont pour courir à
la peine, ainsi qu'à un goûter.
Douze ans se passent pendant lesquels l'uvre, allant en douceur son
chemin, affirme son utilité. De règle et même de constitution,
il n'y en a pas, du moins sur le papier. Les choses vont tout bonnement,
à la grâce de Dieu, et à la surveillance aussi de M.
Vincent, qui, pourtant, songe à fixer les statuts de l'Ordre auquel,
selon sa prudence coutumière, il n'a pas voulu donner forme de loi
avant que l'institution n'eût bien fourni ses preuves. La pratique
d'abord, ensuite l'écriture. Il suit l'exemple de l'Église,
qui toujours ne se décide à promulguer qu'après longue
expérience. A présent celle-ci est faite, et au delà.
Les Filles de la Charité ne suffisent plus à répondre
à l'appel des confréries qui, de tous côtés,
les réclament. En 1641, elles se vouent et se passionnent à
deux uvres nouvelles où seule leur intelligence était capable,
avec leur amour, d'opérer des merveilles, celle des petites écoles
pour les petits enfants, et des asiles. La charité a sa logique,
sa force inhérente et ininterrompue d'expansion. Vous voyez comme
tout cela se suit et procède, dirait-on, d'un ordre ancien pour
s'accomplir en maturité, temps et lieu. C'est ce qui faisait la
solidité de Vincent, donnait toujours raison au calme de sa foi,
l'enfonçait dans sa patience, et aussi ne manquait pas bien souvent
de le tourmenter, car l'enchaînement se glisse, et puis s'impose
où qu'on aille et que l'on s'imagine se diriger à sa guise,
à son pas, maître de son allure. Toujours il faut marcher
et plus vite qu'on ne voudrait. Avancer est une loi humaine, et plus qu'humaine,
et les meilleurs, les sages, les réfléchis qui ont pris,
à l'écart des grandes avenues du monde, la route étroite
et lente afin d'échapper à l'agitation, à la course
aux folies, n'échappent pas à l'autre emportement qui leur
est réservé. Ils ont leur course au devoir. Toutes les tentations
ne sont pas du démon. Il y a aussi l'esprit malin du Bien qui, à
chaque instant, vient assaillir ceux qu'il connaît, ses favoris dont
il sait les scrupules, la pieuse timidité. Jusqu'à la vieillesse,
au moment où pleins de jours et d'uvres, saturés de privations,
repus de sacrifices, ils seraient peut-être (car nous n'oserions
les calomnier) enclins à dire que cela suffit à les combler,
que d'ailleurs, ils n'ont plus, hélas, les moyens de grands desseins
nouveaux qu'ils accompliraient mal, et qu'en tout leurs forces les trahiraient...
c'est alors qu'apparaissant à leur côté, l'ange du
dévouement les réveille et les gronde. Mais non ! tu n'as
pas fini ! Es-tu lâche ? As-tu peur ? As-tu perdu la vue ? Regarde
donc ce qu'il te reste à faire. Tu crois avoir pensé à
tout. Tu en as oublié ! Ecoute ce qui t'appelle. Rejoins ce qui
t'attend. Penses-tu t'en détourner ? N'allègue pas ton âge,
ta faiblesse. On n'est jamais trop vieux pour s'intéresser aux vieillards,
ni trop cassé pour se baisser vers les enfants. Prolonge-toi par
les premiers, rajeunis-toi par les seconds. Apporte aux douleurs ton sourire
et ton apaisement, et toi-même, arrose-toi, rafraîchis-toi
des pleurs que tu peux arrêter. "
Certes, Vincent n'avait pas besoin qu'on l'admonestât ; néanmoins,
tous ces cris d'espoir, de détresse allaient le frapper, résonnaient
en lui. Tout le possible d'aujourd'hui qu'était l'impossible d'hier,
se dressait et le convoquait. " Mais, c'est vrai, se reprochait-il,
ma conscience et ses voix ont raison ! Il n'y a rien de fait, pas la moitié,
le quart de ce qu'il faudrait ! Tout manque ! On a manuvré pour
les pauvres des villes et de la campagne, on a les confréries d'hommes,
de femmes, les Filles et les Dames de la Charité, oui, cela est
bon, même excellent. Mais, après ? Tirerons-nous l'échelle
? Vais-je m'en aller, ou m'asseoir ? Les enfants sont pourvus d'écoles,
d'asiles... J'entends. Mais, avant qu'y pouvoir entrer, faut-il au moins
qu'ils entrent dans la vie, surtout ceux qui n'auront jamais de berceau,
que l'on étouffe à peine sont-ils au jour, les innocents
que l'on condamne à mort en les jetant par la fenêtre, en
les balayant au fumier, en pâture aux rats, ou que tout nus, comme
un paquet, on lance au tour, ou bien, horreur plus grande encore, auxquels
des bourreaux qui sont souvent leur père, aplatissent la tête
et déforment les membres, afin de s'en faire, une fois qu'ils sont
ainsi des monstres de la nature, un stupéfiant et affreux gagne-pain...
car cela, un soir, je l'ai vu, de mes yeux ! J'ai arraché à
temps l'enfant des pinces du misérable ! et je l'ai porté
presque inanimé rue Saint-Landry, à cette maison de la Couche,
où on les reçoit. Mais qu'est-ce que c'est que cette maison
? Rien qui vaille, m'a-t-on dit. Il faudra me renseigner. Allons ! voilà
encore une chose qui presse et menace !... Des enfants ! Est-ce qu'il n'y
a pas là, miséricorde ! et quoique j'aie juré désormais
de me retenir, une uvre nouvelle et d'urgence ? Tant pis !... Non, tant
mieux ! Nous la ferons ! Eh bien, et mes bons amis les forçats,
qui me sont si chers, auxquels je dois tant, qui m'ont tant appris, vais-je
les renoncer ? Pour les avoir, ça et là, et, bien moins que
je n'eusse voulu, visités sur la coursie, et confortés vaille
que vaille, suis-je quitte envers eux, envers leur corps meurtri, leur
pauvre dos en sang et leur pauvre âme plus fouettée encore
? Mais non ! Mais non ! Il me souvient qu'à Marseille autrefois,
à l'aspect de leur détresse, qui m'avait navré, je
m'étais dit qu'un hôpital à eux, pour eux seuls, leur
serait bien utile, et puis... cela a coulé comme l'eau sous le Pont-Neuf,
et ils m'attendent ! Ah ! ça, où ai-je la tête... et
le cur ? Vite l'hôpital ! La première pierre ! Avec ce temps
que l'on prend pour bâtir, en verrai-je jamais le toit ? Peu importe
! Aux fondations ! Le toit, si je n'y suis plus, je le verrai d'en haut
! Mon Dieu ! mon Dieu ! Voilà que par surcroît mille autres
visions m'assiègent, que des lumières soudain m'illuminent
! Par exemple, toutes ces souffrances des paysans qui sont inimaginables,
et qu'on ne saurait, tant il y en a, et de si hideuses, exposer par la
parole, il faudrait en faire des relations, où on les peindrait
crûment, sans reculer !... Et, j'y songe, si on les imprimait ? Et
qu'on les vendît ? qu'on les fît crier à la porte des
églises, sur les places, dans les marchés ? Oh ! Est-ce que
cela n'irait pas tout droit au cur des gens pour leur arracher l'aumône
des poches ? Evidemment. C'est une idée qu'on ne peut repousser.
Et puis... et puis... vraiment tout m'arrive à la fois... me déborde...
Mais qu'y faire ? Les pauvres de la campagnes encore ! Il m'est revenu
que, même par nos secours, si grande qu'en soit la dépense,
ils sont mal nourris. C'est qu'on ne sait pas s'y prendre. Alors, gaspillage,
et nul n'en profite. Le remède ? Ah ! je l'aperçois seulement
aujourd'hui, à cette minute. Il faudrait surtout des potages, et
pour les potages, j'ai envie de prier mes Dames de me rédiger une
bonne instruction sur la façon de les composer en beurre, pain,
graisse, légumes, avec prix de tout, et je voudrais que cela ne
revînt pas à plus de cent sols par cent personnes, même
en cette année où le blé est cher ! Et que de reste
encore ? que de reste en retard ! Des semences, qu'il serait précieux
de pouvoir distribuer aux laboureurs pour remettre en état leurs
champs ravagés par les guerres ! Et la honte des sépultures
qui ne se font pas et qui traînent jusqu'à empoisonner l'air
et amener la peste ! J'ai là-dessus dans un coin de cerveau un plan
de compagnies spéciales dont le nom même est trouvé,
les aéreux (d'aérer), qui seraient chargés d'enterrer
les morts, et de m'ôter vite les immondices. Triste travail sans
doute, et pour lequel s'offriraient peu de clients. Mais, à leur
défaut, n'ai-je pas toujours mes missionnaires, et, au besoin, mes
Filles, qui seraient tous trop heureux de me donner un coup de main ? Et
pourtant, avec tous les voyages qu'ils ont à faire dans les provinces
dévastées, à Toul, Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-Duc,
Saint-Mihiel, Pont-à-Mousson, où je les envoie porter des
secours, ils sont surmenés. Quel que soit leur courage, peuvent-ils
être partout à la fois ? Ils y mourront ! Sans compter que
la Picardie aurait grand besoin aussi de leur visite ! Alors ? Alors ?
Et je voudrais également... je voudrais... Seigneur ! Ah ! Seigneur
! ne m'en montrez plus ! vous me désolez ! ou plutôt, si !
pardon ! montrez-m'en, montrez-m'en toujours !... "
Pendant plus d'un quart de siècle ces pensées, mises
en branle comme par un sonneur, carillonnent en lui. Il en était
assourdi et béat. " Oh ! mes cloches ! mes cloches ! " s'écriait-il
au concert de ces suggestions, de ces projets impératifs qui le
heurtaient avec un mordant de tocsin. Et tout cela, pourtant, dont il avait
au même degré le désir et la crainte, il l'exécuta,
il le put, oui... Toutes ces entreprises, et combien d'autres que j'oublie
ou ne puis énumérer, vinrent à leur heure, et où
il le fallait, déposer le remède, aveugler la voie d'eau,
apporter le salut. Comment ? Par quels moyens secrets, mystérieux
?
Ne le lui demandez pas. Il vous répondrait par son refrain :
" Tout bonnement, tout simplement. Il n'y la pas là de magie. "
Mais si, au lieu de le croire, on observe, en dehors de l'importance des
uvres fournies et de leur quantité, les conditions spéciales
dans lesquelles Vincent dut les mener et le faire aboutir, on reste émerveillé
en se disant qu'en effet il n'y a pas magie, mais bel et bien miracle.
Essayons de nous représenter les choses dans leur réalité.
SAINT-LAZARE
Le cadre d'abord. Ce lieu n'avait en rien, à l'époque,
la terrible et incurable renommée qu'il a gagnée depuis.
Il n'inspirait ni épouvante ni dégoût. Il fallut plus
tard la Terreur pour lui donner la consécration du crime et du martyre,
et que ses vieux murs devinssent, dans la paix corrompue qui succède
aux déluges, une prison grise de filles, coupables ou malades, pour
lui infliger cette déchéance, ce caractère de sinistre
et poignante mélancolie qui en fait de nos jours un purgatoire,
où cependant préside et sourit la Bonté.
Mais quand Vincent, avec la phalange de ses prêtres, eut franchement
pris possession de la vieille léproserie ne renfermant plus un seul
lépreux, elle devint presque aussitôt un des endroits les
plus fréquentés et les plus fameux de Paris et de France.
Pour tous les professionnels de la religion et aussi pour les laïques,
observant ses lois, elle fut le lieu de rendez-vous quotidien, et pourrait-on
dire à la mode, à la sainte mode, où la règle
et le bon ton de la piété commandaient de se retrouver, quelque
chose comme l'était, pour la promenade et les belles manières,
la place Royale. D'autres arcades. On y affluait. Dans le quartier, il
était facile de reconnaître à leur air le nombre et
la qualité des gens qui s'y dirigeaient ou qui en venaient ; et,
la porte franchie (les portes, car une seule n'eût pas été
suffisante, et elle en comptait plusieurs), on entrait dans le mouvement
et l'activité d'une immense ruche. On y était pris, entraîné
! Activité silencieuse, ou du moins sans tapage, mouvement qui,
sans doute, avec ses libertés, ses confusions et ses incohérences
éclatant à plus d'un signe, mais, d'une façon générale,
assez ordonné, bien conduit. La plupart de ceux que l'on croisait
prompts ou lents savaient le chemin. Galeries, corridors, grands et
petits couloirs, tous les détails de ce dédale à plusieurs
étages qu'enchevêtrait, des caves aux greniers, la formidable
construction de Saint-Lazare, étaient leur facile paroisse. Ils
y circulaient, les yeux fermés, ou tout comme, dans les parties
mal éclairées, à moitié sombres, tandis que
dans d'autres, où le pas se faisait plus vif, le soleil, versé
à flots par les hautes croisées, coulait sur les carrelages
qu'il avait l'air, ainsi qu'à grande eau, de laver à grande
lumière.
Tout affectait de vastes proportions. Rien de mesquin, ni d'étouffé.
Où que l'on débouchât, c'était sur des perspectives
profondes de quarante, cinquante mètres et plus, bordées
d'un bout à l'autre de portes si rapprochées et si nombreuses
que l'on était las à l'idée de les compter autant
que de les ouvrir. Qu'il y en avait donc ! et de fenêtres !... Des
centaines ! Peut-être mille ? davantage ? Elles y sont toujours.
Et les escaliers ! même chose, même conception de robuste et
de monumental à braver le temps ; des escaliers composés,
et bâtis pour être montés et descendus autant de fois
qu'on veut, durant des éternités, des escaliers larges, carrés,
à marches inusables, à paliers qui feraient des chambres,
à balustres de chêne aussi nobles et gras que ceux de pierre
aux balcons du Louvre et aux orgueilleux hôtels du Malais, avec des
" mains-courantes " grosses comme le bras où la prise des paumes
achevée en caresse avait à la longue produit le poli de l'agate.
Par ces galeries et ces escaliers faites aller et venir en tous sens, d'abord
la multitude des différentes gens attachés à la maison,
ceux de l'oratoire et du réfectoire, de l'office et de l'infirmerie,
le barbier et le sacristain, l'apothicaire et le tailleur, les frères
lais, les servantes et les porteurs d'eau, de bois, de linge, de vaisselle,
affectés chacun à son parcours, toujours le même, au
petit voyage régulier de sa tâche. Puis, au-dessus de cette
fourmilière et s'en distinguant, bien qu'y étant mêlés,
voyez les prêtres de la Mission, de toutes les Missions dont Saint-Lazare
est à présent le berceau toujours en rumeur, le foyer, le
dépôt, la retraite..., le point de tous les départs
et celui de tous les retours. Cependant, les confréries non seulement
d'hommes mais de femmes dont Vincent a réalisé et multiplié
les effectifs et dont les directeurs à tout instant débarqués
là, et y séjournant entre deux étapes, viennent faire
au maître leur rapport ou lui demander l'ordre qui va les relancer
à de nouveaux buts... vous pensez bien qu'elles ne peuvent plus
constituer à présent la seule population de l'édifice
universel où rappliquent, de tous les points de la carte catholique,
tant de désirs, d'intérêts, de besoins ? Vincent n'appartient
plus exclusivement, comme au début de son apostolat, aux uvres
siennes sorties de ses entrailles. Avec le temps, d'ailleurs, et l'engrenage
des nécessités, ces uvres-là, accrues d'année
en année, et augmentées de leurs filiales, sont devenues
si nombreuses que c'est avec la plus grande peine qu'il arrive encore à
les dominer... et voilà qu'il lui faut désormais considérer
et accueillir d'autres uvres étrangères, nées en
dehors de lui, mais qui lui sont soumises, qu'en tremblant on lui apporte
parfois nées viables, mais parfois aussi bien faibles et bien malades,
n'attendant plus que de lui la vie qu'il n'a pas le cur de leur refuser
!
Vous vous expliquez dès lors la présence envahissante
et continuelle de ce monde n'étant pas manifestement " de la maison
" et dont vous seriez en droit de dire : " Qui sont-ils ? Que viennent-ils
faire ? "
Maintenant vous le savez. Il y avait là de tout : habits et
coiffes de tous les modèles, moines prêcheurs ou mendiants,
laboureurs maigres, rasés, et colosses barbus, capucins de tous
les climats, du Nord et du Midi, pénitents blancs, bleus, noirs,
à chaperon, à calotte, à cagoule, frocs de tous les
bruns, serges et laines de toutes les coupes, de toutes les couleurs, Surs
de tous les Ordres, voltigeant autour de leur abbesse, ou déléguées
par l'hospice et le cloître : hommes, femmes d'église, accourus
de bien loin, ne se connaissant pas la veille, et malgré cela apparentés
aussitôt dans la différence originelle et voisine des ceintures,
des scapulaires, des cordons, des croix, des curs, des Agnus Dei, des
os et des têtes de mort les singularisant. Une petite Babel où
l'on entendait parler toutes les langues, traduites en latin quand il le
fallait ; des pèlerins basanés, tout poudreux d'Espagne et
d'Italie, à bourdon, à coquilles, à peau d'orange
et de terracotta, qui avaient fait des cent lieues pour contempler seulement
cinq minutes et toucher le saint, et puis s'en retourner. Par les corridors
ils erraient, dévorés d'espérance, ou bien s'échouaient
dans un coin d'ombre, harassés et ravis, comme au quai d'un havre.
Aurait-on osé les chasser ? Tous pourtant ne dégageaient
pas la sécurité. Des besaciers aux yeux de loup, à
la poitrine et au front tatoués de signes cabalistiques, crispaient
leurs doigts, comme sur un poignard, au crucifix qu'ils tenaient mal, par
en haut. Mais pas davantage on ne les inquiétait. C'était
tout de même, quoi qu'ils fussent, des pauvres, des misérables,
les chemineaux de la détresse. Et, qui savait ? peut-être
quelque bandit en voie de repentance ? ou un ancien galérien ? Ne
pouvait-il pas quelquefois, libéré ou évadé,
en venir un qui, se souvenant de son aumônier, en aurait eu la nostalgie
? Ah ! Seigneur ! celui-là surtout, comme il eût été
certain d'être reçu à bras ouverts !
Si vous alliez en bas, vers les cuisines, vous vous heurtiez aux fournisseurs
de viande et de légumes, aux vinaigriers, aux filles de l'office
; et dehors, aux portes donnant sur la rue, s'allongeaient des queues de
meurt-de-faim, attendant qu'on vînt remplir leurs petits pots de
rogatons, de soupe chaude. Au-dessus alors, et partout, un autre monde,
où se confondaient tous les mondes, foule variant à chaque
saison, selon la circonstance et l'heure.
LES GRANDS MARDIS ET LES RETRAITES
Quand Vincent, à l'instigation de son ami M. Olier, le futur
fondateur de Saint-Sulpice, réunit une fois la semaine à
Saint-Lazare, les ordinands pour les garder, les mijoter dans la ferveur,
ces conférences du mardi furent aussitôt suivies par un si
grand nombre de prêtres que Saint-Lazare en regorgeait. Tous voulaient
en être, et comme cela était impossible, il fallait choisir
dans la foule des aspirants. Parmi ces élus, ce jeune homme blond,
coloré, au teint de Bourguignon, qui là-bas, sous la draperie
d'un rideau, écoute Vincent avec avidité, il s'appelle Bossuet.
Quel maître ! et quel élève ! Les leçons ont
un tel retentissement que le cardinal de Richelieu, toujours un peu jaloux
du bruit qu'il ne fait pas, en prend de l'ombrage, il désire voir
" cette célébrité ", il se fait éclairer par
elle et reste si ravi qu'il déclare un instant après à
la duchesse d'Aiguillon : " J'avais déjà une grande idée
de M. Vincent, mais je le regarde comme un tout autre homme depuis notre
entretien. " Fallait-il la séductrice modestie de l'aumônier
en ses simples hardes pour conquérir la fastueuse et jalouse Eminence
! Mais qui n'eut-il pas vaincu par la douceur, la clarté de sa foi
? Sous les dehors de la faiblesse et du désarmement, il portait
en lui le triomphe.
Aux conférences du mardi qui venaient de recevoir l'approbation
nous allions dire l'absolution du grand inquisiteur il ajoute, tranquillisé,
des retraites destinées uniquement, dans sa pensée premières,
à ses prêtres qu'il couve, car c'est leur bien, leur intérêt
qui suscitent toujours son initiative. Si, après, d'autres, désireux
de recueillir à leur tour une part de bienfait, en profitent, tant
mieux ! Vincent n'y voit pas de mal. Il s'en réjouit et y aide.
Quand une source est découverte, on peut toujours, après
qu'on l'a captée pour soi, permettre aux autres d'y boire. La plupart
des uvres de notre Sourcier ont commencé ainsi. Leur extension
sociale n'a été qu'une suite et un complément logiques
et nécessaires, même quand on ne les avait pas soupçonnés,
et qui n'eussent en tout cas jamais atteint l'importance qui nous étonne,
si l'uvre n'avait pas été conçue dans un esprit spécial
et rigoureux semblant d'abord la limiter.
Les retraites furent à peine innovées qu'elles prirent,
presque malgré Vincent, une ampleur extraordinaire. Ce fut bien
autre chose que ce que l'on avait vu jusqu'ici ! Une traînée
de poudre et une explosion. Une mode et une folie. Mode et folie quasi
sacrées, n'ayant rien de profane, où n'entrait aucun élément
impur, mais d'une poussée si brusque et si forte que tous ceux qui
y participaient, acteurs et auditeurs, en étaient comme étourdis,
sauf celui qui l'avait créée, que rien ne dérangeait,
chez qui toute agitation générale accroissait la sérénité.
C'est alors qu'apparut à Saint-Lazare une foule effarante, foule
composée de gens que l'on n'aurait jamais cru y voir et qui n'avaient
cependant nullement l'air surpris de s'y rencontrer, encore moins de s'y
coudoyer dans une promiscuité qu'ils n'eussent pas ailleurs tolérée
un instant. " Sur les bancs du même réfectoire, se pressèrent
du jour au lendemain, côte à côte et sans embarras,
jeunes et vieux, clercs et laïques, docteurs de Sorbonne et illettrés,
nobles, manants, ouvriers, magistrats, mondains et solitaires, pages et
chevaliers, les valets au rang de leurs maîtres, " toutes les classes
de la société représentées et mêlées
en un rapprochement qui dans la vie courante ne se faisait nulle part,
même à l'église, cette maison commune. Tous ces fidèles,
pendant la durée de leur réclusion volontaire, étant
tenus de manger et de coucher au lieu de la retraite, on imagine le bouillonnement
et la fièvre qui en résultaient du haut en bas de l'immense
maison, ainsi surpeuplée.
Sans doute il devait y avoir et encore n'en sommes-nous pas sûrs
pour certains, sinon pour beaucoup, des dispenses de se soumettre au
moins à l'obligation du coucher ; mais, loin de chercher à
éviter surtout celle-là, on semblait y tenir. Elle plaisait.
Plus que celle des repas, elle faisait partie du programme de pénitence
auquel on était si ardent et si joyeux de se plier. D'où
manque de place, avec des chambres toujours remplies, et même occupées
souvent par plusieurs. On avait dû établir des dortoirs sans
arriver encore à loger tous ceux qui se présentaient. En
dehors du profit moral, difficile à contester, en tirait-on du moins
un bénéfice matériel assez sérieux pour dédommager
de la dépense et des difficultés ? Non. Si l'on excepte les
fortunés qui, là comme en tout, avaient la main ouverte et
payaient pour Dieu " triples guides ", les autres ne donnaient que peu,
ou rien, de sorte qu'au point de vue pratique, on pouvait trouver que Vincent
ne faisait pas une excellente affaire. Mais cela pèse-t-il dès
qu'il s'agit du bien à effectuer et des âmes à enrichir
? Notre aumônier n'en avait point souci. Parfois, devant la charge
qui menaçait de devenir trop lourde, on lui conseillait de renoncer.
Autant l'engager à ne plus croire. Son apparente imprévoyance
était chez lui l'effet d'une certitude éprouvée.
Comme la plupart des grandes entreprises religieuses qui, parties de
rien et conduites avec les ressources les plus modiques et les plus irrégulières,
ont cependant fait à petits pas la conquête du monde, les
uvres de ce créateur magistral, pourtant si sage, si réfléchi,
vivaient presque au jour le jour, et, non seulement vivaient, mais duraient,
prospéraient, s'étendaient, sans que l'on fût assuré
d'être sorti des embarras qui les entravaient à tout moment
au risque de les compromettre ! On eût dit que la précarité
de leurs ressources était la condition de leur succès. Un
autre que Vincent, même solide, y eût perdu la tête.
Lui, non. Au contraire, il n'était jamais si paisible et si avisé
qu'aux instants où ça allait mal où tous désespéraient.
Et quel étrange réparateur, alors, d'une situation ! L'étonnante
et splendide façon qu'il vous avait, devant le danger, de le conjurer
! Vous pensez que peut-être il allait chercher " à faire machine
en arrière ", à se réduire, à rogner, lésiner,
pris tout à coup d'une fièvre d'économie d'ailleurs
bien inutile ? Allons donc ! Il redoublait de générosité
dans le secours, de hardiesse dans la dépense. " Dieu rendra ! Dieu
paiera ! " Ses missionnaires s'inquiètent. Mon Père, on
reçoit beaucoup trop de retraitants gratis. Pro Deo ! Justement,
mon Frère. C'est qu'ils veulent tous se sauver. Le procureur lui
arrive, éperdu. Monsieur, je n'ai plus un sou pour demain !
Plus un sou ? Oh ! monsieur, la bonne nouvelle ! Dieu soit béni
! C'est lui maintenant le procureur. Il procurera. Et bien mieux que vous
et moi ! Retournez à votre bureau ! " Un jour, cependant, ébranlé
par les remontrances de ses confrères qui se plaignent de la facilité
avec laquelle on admet, pour lui obéir, tous ceux qui se présentent
: " Eh bien, aujourd'hui, tenez, c'est moi qui ferai le portier ! Oui,
je me charge de recevoir moi-même ces retraitants et d'en faire le
choix ! " Or, jamais tant de monde ne fut reçu, et bien reçu,
que ce jour-là. " Que voulez-vous ! Je n'ai pas su prendre sur moi
de renvoyer personne ! Eh bien, en attendant, monsieur, déclare
un bon frère aux abois, plus une chambre disponible ! Mais si
mon Frère, la mienne. Donnez-la ! "
Et le lendemain, comme toujours, l'argent tombait du ciel, en quantité
souvent inespérée ! Plus qu'il ne fallait. On en avait de
trop. " Vous voyez bien ? " Vincent riait. Pour un peu, il eût
dit : " Assez ! mon Dieu ! Soyez raisonnable ! Cela suffit ! "
L'affluence aux retraites était telle qu'en moyenne plus de
huit cents personnes s'y entassaient chaque fois, sans que ce mouvement
se ralentît. La suivante paraissait toujours avoir plus d'éclat
et de fruit que celle qui l'avait précédée. Elles
gardaient successivement leurs fidèles, accrus de nouveaux, et tout
en conservant leur utile mélange, elles gagnaient encore en qualité.
" Il n'y avait pas, dans Paris, un ecclésiastique de mérite
qui n'en voulût être. Ni un homme de distinction ". Bossuet,
qui d'abord simple ordinand n'avait fait qu'écouter, montait bientôt
là dans sa première chaire, y essayait sa voix devant les
gens du monde et déjà du plus grand. Fléchier ne trouvait
pas en son temps de plus flatteur hommage à rendre au clergé
de France que d'en attribuer à celui sous les yeux duquel il s'était
formé " la splendeur et la gloire ".
Mais quand, après les derniers mots du sermon de clôture,
la retraite avait pris fin, que tous ses membres, les uns dans la hâte
de vite emporter le trésor acquis, les autres dans le regret de
ne pas pouvoir le doubler, étaient rentrés chez eux, Vincent
trouvait-il au moins dans la maison désencombrée un peu de
repos ? Non. Elle ne tombait pas pour cela en sommeil et n'était
jamais entièrement calme. En dehors des jours d'exceptionnelle affluence,
le mouvement normal de la vie avait assez de quoi la remplir, l'animer
et occuper Vincent au delà des forces humaines.
Les femmes, qui avaient dû, pendant ces périodes réservées
aux hommes être tenues à l'écart et s'étaient
vues ainsi privées de leur Père aimé, venaient en
foule à leur tour, impatientes de rattraper auprès de lui
le temps qu'elles croyaient perdu. Et ce n'était pas que de la petite
pratique, du fretin, mais de la noblesse et la plus exigeante, grandes
dames déchaînées toutes, pour une confession, une communion,
des difficultés de famille, mille tourbillons de conscience et de
scrupules, voire d'intérêts... pour les raisons les plus sérieuses,
comme pour les plus futiles. Ne fallait-il pas les satisfaire et sans partialité,
non seulement les haut situées, auxquelles il eût été
mauvais de laisser croire, si on n'avait bien accueilli qu'elles, que le
prestige de leur rang en était la cause, mais aussi et avec la même
attention, les autres, " les mal nées " qui, souvent, vivaient le
mieux ? A toutes, Vincent témoignait une si égale complaisance
que les plus indiscrètes se fatiguaient davantage à lui parler
que lui à les entendre.
Il se plaisait à voir dans les meilleures, les remplaçantes
des disparues, ces dames de Gondi, de Maignelais, et d'autres encore qui
avaient été ses amies spirituelles d'élection, dont
il avait longuement assisté les belles âmes ; et pour des
raisons d'un ordre différent, il éprouvait une semblable
joie à pratiquer de plus simples personnes, à soutenir une
drapière. Il ne pouvait risquer un pas hors de sa chambre. On le
guettait, on le traquait. " Où est-il ? L'avez-vous vu ? " Il
devait parfois se cacher. Enfin, on l'apercevait ! Un seul cri : " Le voilà
! " Des portes qui claquent, des gens qui courent, se bousculent, qui s'agenouillent,
pleurent. On se presse, on s'écarte. Et puis l'assaut. C'est à
qui l'approchera le plus, qui prendra les mains pour les toucher, les serrer,
les baiser. Il les retire, attendri et confus. " Allons ! allons ! Voulez-vous
bien... " Alors on le délivre... un peu, pour le contempler. Quoi
? Pas plus grand que ça ? Pas plus imposant ? C'est cela, M. Vincent
? ce petit homme court, et déjà tassé, au poil dru,
aux pieds de roulier, qui d'une bouche édentée sourit dans
son menton blanc et ses pommettes de vieille nourrice ? Oui, c'est lui
! Mais qu'il est beau ! comme un pauvre et un paysan qui seraient à
la fois un Vénérable du ruisseau et un Saint du sillon...
Affable, il se dépensait, voulant être à tous à
la même minute, et tout conspirait à l'en empêcher.
C'était un ordre qu'on venait lui prendre, un conseil lui demander,
une permission lui arracher, une adresse, un nom, une certaine clef dont
on avait besoin, une nouvelle qui ne pouvait se dire qu'à l'oreille
toutes les visites inattendues, étranges souvent, pressantes toujours,
de saintes personnes qui, travaillant " comme des fées ", lui avaient
brodé une bourse, une chasuble, ou qui gémissaient là,
dans la pièce voisine, en train de déplier des rochets de
dentelle. Ah ! tous ces cadeaux ! Il avait beau ne pas les aimer, les défendre,
il n'y échappait pas. Du matin au soir, il en recevait, de Paris,
de province et de l'étranger, objets de prix ou sans valeur, des
images de piété, des scapulaires, des médailles, des
cierges, un tas de petites choses touchantes que de pauvres gens lui apportaient
en accomplissement d'un vu ou en souvenir de leur pays... jusqu'à
des dons en nature emplissant des corbeilles. Vincent prenait tout et ne
gardait rien. Quand c'était des fleurs : " Qu'on les arrose, et
qu'on les mette à la chapelle. " Des fruits : " Voilà mon
dessert des malades ! " Du pain : " Qu'on le donne vite aux pauvres pendant
qu'il est frais. " Des ufs, du lait : " Aux Enfants-Trouvés. "
Il y avait une chambre pleine de ces offrandes renouvelées sans
cesse. Et que d'autres dérangements pour tous les porteurs de poudres,
de sachets, d'élixirs, d'herbes et d'eaux, " qui guérissaient
toutes les maladies " de rebouteux " qui sûrement retireraient à
M. Vincent ses douleurs, sa boiterie ! " Et puis, tout à coup, un
homme en sueur, botté, crotté jusqu'aux yeux. " Que veut
celui-là ? Monsieur, dit le portier, c'est un courrier de Lorraine.
De Lorraine ! Ah ! venez ! venez ! mon ami !... " Il lui fait signe.
Mais le portier le tire par la manche. " Quoi encore ? Monsieur, c'est
aussi ce duc, vous savez bien ? qui est déjà venu deux fois,
et qui se morfond à côté. Je n'y suis pas... Oh !
mais ! est-ce lui qui cogne ainsi, à la porte, à coups de
pied ? Oh ! non, monsieur ! là, c'est un pauvre fou, que j'ai
enfermé,
qui dit qu'il est le Pape et qui se fâche de ne pas vous voir.
Un fou ! C'est Dieu qui l'envoie ! Tout de suite, après le courrier
de Lorraine, je le verrai. Avant le duc. "
Vous imaginez ainsi Saint-Lazare, en continuelle gestation et production
de vie pullulante, fourmilière humaine dont Vincent était
la tête et le cur, le roi. Aux innombrables travaux et soucis que
lui imposait un pareil ministère, ajoutez les voyages qui l'emportaient
d'un élan partout où il sentait sa présence utile,
en cette Lorraine qui lui était si chère, aux Trois-Évêchés,
en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne, en Picardie, dans
n'importe laquelle de ces malheureuses contrées, pillées,
repillées, rongées comme des os, ravagées à
un point dont on ne pouvait se faire une idée que sur place, au
milieu de leurs boues, de leur écroulement. Or, Vincent y était
allé. Les horreurs de la guerre, il les connaissait, aussi bien
que Callot. Comme lui, s'il avait eu son talent, sa main, il aurait su
les rendre, et cependant, quoique incapable de la peinture que nous en
a poussée leur rigoureux copiste, il les possédait peut-être
encore mieux que lui, car, en plus de la misère extérieure
attrapée vive par l'homme d'art, heureux de l'étaler, il
avait touché, lui le prêtre, et approfondi l'intérieure.
Au delà des plaies et tortures du corps, des incendies de toits,
des calamités de murailles, il avait vu et sondé les blessures
des curs, des âmes martyrisées... et il en gardait des "
planches " mordues par un burin plus cruel que celui du graveur. Ces autres
estampes, dont il était seul à subir la vision, saignaient
et se convulsaient dans sa pensée, s'y imprimaient en des cahiers
plus douloureux que " la suite " des pendaisons et des estrapades. A peine
en avait-il quitté le foyer toujours fumant qu'elles continuaient
à le navrer : mais en même temps qu'il priait Dieu de ressusciter
les bonnes terres de France, il le suppliait aussi, dans sa mansuétude
sublime, pour le rachat de ceux qui les avaient tuées.
Après les innocents il songeait aux coupables. Il n'oubliait
personne. Ces hordes de bandits, Croates, Bohémiens, Hongrois, Suédois,
Italiens, la fleur des armées mercenaires, et ces condottieri casqués
et couronnés, grands seigneurs du désastre, les Piccolimini,
les Wallenstein, les Mansfeld et autres qui les traînaient sous les
vautours et griffons de leurs étendards, tous les chefs et les
soldats excitaient également la compassion de Vincent et provoquaient
sa générosité. Il souhaitait leur repentir, afin que
Dieu leur donnât son pardon. Il voulait la grâce de tous, même
celle des bourreaux, la seule digne, à ses yeux de récompenser
les victimes.
SA VIEILLESSE
Cependant, malgré le nombre des jours dont l'infatigable vivant
augmentait le plus qu'il pouvait la longueur en prenant sur ses nuits,
les années si remplies d'ouvrage avaient passé vite, trop
vite au gré de Vincent qui s'en étonnait et s'en alarmait...
car la vieillesse était venue. Il n'avait rien changé pour
elle à son humeur et à ses habitudes. Plutôt que de
se restreindre, il tâchait à se prodiguer. Son règlement
était le même.
Au bout d'une de ces grandes galeries, momentanément désertes
et impressionnantes de silence, à l'heure où va poindre l'aube,
poussez cette petite porte basse, jamais fermée à clef, qui
s'ouvre presque sans qu'on y touche, et entrez. Est-ce une cellule ou un
cachot ? Les deux méchantes chaises, la table de bois, la paillasse
sans draps, à même le sol carrelé, sentent la prison
; et les quelques images de piété collées sur le plâtre,
autour d'un crucifix pendu à un clou, pourraient bien prouver la
cellule. En tout cas quelqu'un l'habite : un homme. Etendu là, dans
ce coin, et qui dort contre le mur. Un pauvre dos rond. Il a l'air assommé
de fatigue... Et même... un homme âgé, et de basse condition,
à remarquer son crâne de paysan, les rides de sa nuque, la
grosse toile de sa chemise. Un domestique.
Mais il ne dort pas ? Il parle, tout bas, tout seul... A qui parle-t-il
? Que dit-il ? On ne saisit pas bien. Il chuchote, avec lassitude. Même,
des soupirs lui échappent. Serait-il malade ? A-t-il du chagrin
? Peut-être les deux ? Enfin, c'est un homme qui souffre. Et tout
à coup il se retourne, il voit le jour qui vient à lui...
C'est Vincent ! Tout s'explique. Il souffrait en effet, mais sans se plaindre.
Il priait. Tout à coup il prête l'oreille... et quatre heures
tombent d'une horloge... quatre heures qu'une autre horloge, et une autre
encore récitent... On dirait les litanies du jour qui se réveille.
L'homme, assis, recueille les sons où il entend des voix. Mais comment
n'a-t-il pas déjà bondi hors du lit ? Pourquoi cette paresse
? Qu'attend-il pour se lever ? Il attend qu'il le puisse. Il s'arrache
enfin du grabat tellement douloureux que, s'il lui était permis
de s'écouter, il y resterait, par plaisir, pour y souffrir encore...
Et le voilà debout, pliant sur ses maigres jambes d'anachorète,
qui craquent. En quel état sont-elles ! pitié de Dieu ! Tordues,
déformées, marbrées de vieillesse, ulcérées
de plaies par les fers qu'il a portés, d'abord autrefois esclave
en Barbarie, et ceux qu'il s'est fait river aux chevilles plus tard, à
Marseille, en prenant la place de ce forçat qu'il voulait libérer.
Elles ont tant de peine à le soutenir qu'il chancelle. Il doit s'appuyer
au mur. La sueur l'inonde et mouille ses pieds nus, gonflés, cordés
de grosses veines, tuméfiés par plus de cinquante ans de
marche. Il se consolide pourtant, petit à petit. La machine se dérouille
et recommence à jouer ; il remet ses noirs bas de laine, les lourds
souliers de fatigue encore poudreux de la veille, il réendosse,
après l'avoir pieusement décroché ainsi qu'une étole,
l'habit usé, reprisé, qui fait toute sa garde-robe ; et recoiffé,
un matin de plus, de la calotte légendaire emboîtant son vieux
front, il repart, pour " sa journée ". Si lourde qu'elle va être,
faites, Seigneur, qu'elle lui soit légère !
A peine hors de sa cellule, au champ des galeries il retrouve ses jambes.
Les escaliers le rajeunissent, il en descend, et parfois deux par deux,
les marches, comme un galopin, et il va droit à la chapelle où
il arrive toujours le premier, avant la flamme des cierges, pour l'oraison
dominicale. Une heure, immobile, à genoux. Ainsi le veut l'oraison.
Elle est pour lui, d'ailleurs, le premier pain, le déjeuner, l'incessant
repas où son âme, avec appétit, s'alimente et reprend
des forces. Après, il se confesse. Tous les jours ? Lui ? Tous
les jours, tant il a le souci d'être immaculé. Et il dit sa
messe. Acte capital, flamboyant. Dès qu'il touche l'autel il quitte
la terre : il n'est plus de ce monde, il ne voit plus rien ni personne
que Dieu. Il ne se voit même plus lui, Vincent. Mais les autres,
venus pour s'assurer le privilège de cette messe unique et merveilleuse,
sont remués par l'émotion surhumaine qui l'envahit et le
transfigurent, ils se sentent, comme lui, éclairés, pénétrés
des rayons qu'il attire, ils reçoivent le reflet des faveurs qu'il
obtient, ils profitent de lui dans le ravissement. Cette félicité
de la messe est pour Vincent si grande qu'il tient souvent à la
prolonger. Il lui en faut une seconde ; mais celle-ci, au lieu de la dire
il la sert, en humilité, enfant de chur aux cheveux blancs. La
main qui levait le calice agite la sonnette. Est-ce tout ? Non. La chapelle
est prenante ; elle charme Vincent, elle est sa crèche. Il y reste
deux, trois, quatre heures à prier, à s'élancer jusqu'à
ces plateaux de détachement, à ces pics immatériels
et fondants sous les pieds, où l'on commence à ressentir
dans un essai d'envol la fraîcheur inconnue... Qu'est-ce alors que
le temps ? Il ne compte pas. Il ne pèse pas. Moissonneur prompt
comme un archange avec la faux de ses ailes..., il plane et glisse aussi
comme un duvet, dans le bleu de l'éther.
Mais la vie active tire l'homme en béatitude et l'oblige à
lui céder. Vincent remonte à sa chambre. Avec la pesanteur
voulue et toujours dans l'esprit d'un agenouillement il se bloque à
sa table, à son établi de bois taché d'encre, entaillé
comme une planche à pain et poli par ses manches, la table inspiratrice
où il a tant bâti. Là il travaille, écrit, compulse
les dossiers, revise des rapports, dresse des " états ", appuie
une supplique, implore une grâce, accorde des secours... épluche
des comptes. Encore des heures qui s'empilent. Les registres de grand format,
les rames de papier à filigrane royal ou marquées dans la
pâte du chiffre du Christ comme les hosties, se couvrent de sa diligente
et robuste écriture. Insensible à la chaleur, au froid, toujours
vêtu de même l'hiver et l'été, il ne prend aucune
précaution, les pieds, sur les carreaux sans tapis, la tête
dans les courants d'air qui le soir soufflent sa chandelle. Et puis on
frappe ; et, comme tout à l'heure on l'a arraché de son prie-Dieu,
on l'ôte à présent de sa table. Il doit inspecter la
maison, y accomplir du haut en bas sa tournée générale.
Il redevient la proie des escaliers, l'arpenteur des corridors. Qu'il en
a fait des pas, durant sa vie, dans ce labyrinthe ! Cela représente
des lieues et des lieues... Autant que de Paris à Rome... où
là aussi, chaque jour, le mène ce même chemin. D'étage
en étage il est happé. Des petits garçons, pourpres
de plaisir, un compliment roulé à la main ; des fillettes,
toutes frémissantes du cantique à entonner ; des mères
lui apportant sur leurs bras des enfants qui gigotent pour qu'il les bénisse
; des malades, qui, effondrés sur une marche, attendent de lui la
guérison ou bien qui, endormis, la rêvent ; des paralytiques
barrés sur des civières et dont les deux yeux épuisés
sont, dans tout leur corps, le seul point qui remue et chavire. Et puis
des chiens de la maison, chiens errants entrés là, un jour,
au refuge, à l'heure du fricot et admie, comme retraitants, aux
cuisines : ou, sur l'appui d'une fenêtre, entre deux pots de fleurs,
un chat, qui au passage de Vincent, l'arrête et vient, avec un petit
mi-a-ou de gouttière, lui prendre une caresse. On entendait aussi
parfois, dans le lointain des cours, hennir un cheval, braire un âne,
rire une fontaine et brailler un coq. Des vols de pigeons blancs festonnaient
les toits. Les vieux murs les seuls lépreux qui restaient étaient
partout crépis de nids d'hirondelles et bourrés de moineaux...
Devoirs et distractions si candides ! qui retardaient le saint, mais avec
tant de douceur qu'il ne les brusquait pas. Que chacun reçût
la part d'amitié à laquelle il avait droit ! L'homme et l'animal.
Toutes les créatures. Les humbles en premier. Les autres, quoique
en second, auraient leur tour et sans y perdre.
Les autres, ce n'étaient pas ceux des galeries, les stationnaires
du palier et les quémandeurs du seuil dont on traversait la masse
avec le regret d'être obligé d'aller trop vite... mais tous
ceux " des grandes entrées ", auxquels on ne pouvait décemment
parler que portes closes, après qu'on les avait salués, congratulés
et fait asseoir, archevêques, évêques, chanoines, noblesse
de crosse et d'épée, dames de haute dévotion à
prie-Dieu dans le chur, supérieurs de communautés, prêtres,
tous les dignitaires du Bien, brodés ou sans ornements, ayant chacun,
de l'Eminence au clerc, de la princesse à la bourgeoise, du duc
au chevalier, son importance et assez souvent sa vertu.
Mais n'a-t-il donc de besogne qu'ici, dans la maison ? Et les ouvrages
du dehors ? Ne crient-ils pas ? Va-t-il les négliger ?
Comment ! la moitié de l'après-midi déjà
plus qu'écoulée ! Paresseux que je suis ! Misérable
! Il se sauve.
Monsieur Vincent ! Monsieur ! On le cherche. " Il était
là, il n'y a pas cinq minutes. Il n'y est plus ! " Eclipsé
par le petit escalier, la petite porte qu'il prend quand il s'échappe
et qu'il ne veut pas qu'on l'accroche.
A lui maintenant la rue bruyante, joviale, aux mille détours,
avec ses pavés, ses gros chevaux, ses chariots, ses fouets, ses
haquets, les poings de ses commères, les portails de ses églises...
où il ferait si bon d'entrer ce sera pour une autre fois les
armoiries de ses hôtels où se cache tant d'inutile argent...
celui-ci... celui-là... ce sera pour demain, les voûtes
de ses sordides logis, tous les quartiers de luxe et de pauvreté
crasse où, après les visites qu'il a reçues, il en
a plus encore à faire ! Visites de tous les genres, et si différentes
; qui demanderaient s'il n'existait pas vingt paires de jambes, vingt
cerveaux, vingt curs, vingt capacités, mais auxquelles, comme un
Protée de bienfaisance, il suffit avec allégresse : visites
qui le font brusquement, sans transition, ainsi que d'un coup de balai,
passer d'un salon à une échoppe, d'un monastère à
une hôtellerie, qui le jettent d'un fauteuil doré à
un tabouret de boutique, d'une stalle de chapitre à un banc de jardin,
d'une assemblée de notables à une chambrée de forçats,
d'une présidence à une audience, d'un bon lieu à un
mauvais... et toujours aussi attentif, affectueux et sage, aussi maître
de soi que des autres.
Au cours de cette galopade à travers tous les besoins et tous
les vices, toutes les passions d'une humanité en détresse
à quelque rang qu'elle appartienne, Vincent ne doit pas seulement
regarder, faire pour l'instant au mieux et puis s'en aller, se frottant
les paumes : " Voilà ! C'est fini. " Non. Pour lui rien n'est jamais
fait ni fini de ce qu'il vient de faire, il est l'homme obstiné
de la suite et de l'achèvement, l'ouvrier du lendemain autant sinon
plus que du jour. Il lui faut donc, au delà de ce qu'il accomplit
dans la minute, envisager l'heure et prévoir la semaine, observer,
noter, retenir. Ce travail ! Quel mécanisme cérébral
! Quelle incessante mise en mouvement de toutes ses facultés ! Ne
pas déplacer son esprit, le laisser de son côté liquider
une question pendant qu'on nettoie une plaie, appliquer parallèlement
à des soins divers, opposés, sa pensée et ses mains...
faire ainsi coup double, et tout le temps... c'était devenu pour
lui comme un exercice professionnel. Il y excellait.
Il rentre enfin, tard, très tard, mais aussi vite qu'il est
sorti. La faim, songez-vous, le talonne ! car nous n'avons pas vu que,
depuis le matin, il ait pris quoi que ce soit. Vous vous trompez. Il ne
mange pas, ou si peu que cela ne signifie rien. Non, s'il rentre et d'un
train pareil, c'est que le jour baisse et qu'on s'inquiéterait de
sa trop longue absence. Il faudra même le saisir au guichet avant
qu'il regagne sa cellule pour le contraindre à prendre un aliment.
Presque toujours, l'heure du souper de la communauté est passée,
et il n'y a plus que des restes. On s'en désole autour de lui. "
Tant mieux ! Je les préfère. " Après les dernières
bouchées, qui sont les mêmes que les premières, il
remonte à sa chambre où parfois ses proches le reconduisent.
" Là, couchez-vous, monsieur ! Promettez-le ! Au nom du Ciel !
Mais oui. "
Cependant, la porte fermée, il ne se couche pas. Comme si au
lieu de fléchir à la fin d'une journée tuante, il
en commençait tout frais levé une nouvelle, il s'installe
et il repart. Il écrit, il écrit..., tandis que les horloges
inscrivent dans le bronze, pour qu'elles lui soient cent mille fois comptées,
toutes les heures de repos qui lui revenaient et dont il n'aura pas voulu.
Se couche-t-il pourtant ? Et dort-il ? Ma foi, il n'en sait rien lui-même.
Cela se fait contre son gré, presque à son insu. A un moment
qui toujours lui échappe, qu'il ne pourrait pas dire, il perd pied,
connaissance, et tombe sur son grabat. Pour qu'il soit sûr d'avoir
un peu dormi, il faut qu'en se le reprochant, il s'éveille et se
retrouve honteux, comme coupable, en flagrant délit de paillasse.
" Allons ! Benedicamus ! Un beau jour ! " Il se relève, et, Lazare
immortel, à chaque aurore il ressuscite.
Si courtes pourtant et si chargées de travail que fussent ces
affreuses nuits, Vincent les passait dans une chambre où, quoique
vieillard, et jusqu'au bout de ses forces, le fait d'être assis,
couché, et à l'abri, lui procurait malgré tout un
repos relatif. Mais à partir du jour où il entreprit de se
consacrer au salut des enfants abandonnés, il ne connut même
plus ce répit.
La maison de La Couche, la seule existant alors où l'on pût
porter les petits parias plus rebutés que s'ils avaient eu la lèpre,
était administrée par une femme, veuve, aidée de deux
servantes bourrues, cupides. Les condamnés de quelques jours, qui
tombaient dans leurs mains, n'y restaient pas longtemps, soit que, mortellement
atteints, ils périssent aussitôt, faute de la nourriture et
des soins nécessaires, ou qu'on les vendît aux bateleurs qui
les martyrisaient..., à d'infâmes mégères dont
l'industrie était de les faire disparaître ou de les livrer
pour servir à de monstrueuses pratiques démoniaques, sans
parler de leur introduction clandestine dans les familles, de tous les
trafics et fraudes dont ils étaient l'objet afin de troubler l'ordre
des successions et de détourner des héritages.
Ayant résolu de sauver, corps et âme, ces innocents dont
le double massacre, physique et moral, s'opérait impunément,
et sans qu'ils fussent baptisés, Vincent avait d'abord voulu se
charger d'eux tous. Quelle tristesse ! Ils étaient trop nombreux
! On n'en pouvait prendre que douze !... Les choisir ? Comment l'oser ?
On les tira au sort, et ce fut avec ces premiers élus douze, comme
les apôtres ! confiés à Mlle Le Gras, leur mère
adoptive et à ses Filles de la Charité, que commença,
en 1638, l'uvre des Enfants-Trouvés, des Enfants-Cherchés
!... devrait-on plutôt dire, pour laquelle Vincent eut toujours une
prédilection. Plus que sexagénaire, c'est à partir
de cette grande époque de sa paternité qu'il perdit son restant
de sommeil.
Ainsi qu'il l'avait constaté, on abandonnait rarement les enfants
dans le jour. Les parents coupables craignaient d'être vus ; et même
s'ils étaient certains de ne pas l'être, la plupart s'abstenaient,
honteux à la lumière, car la clarté reproche, tandis
que, la nuit, les méfaits sont à l'aise et chez eux dans
les ténèbres leurs complices. L'ombre a toujours été
la meilleure amie du crime qu'elle engage et favorise en l'étouffant.
Vincent courait donc Paris la nuit. Plus elle était épaisse
et longue, plus il s'y promettait une bonne chasse. Elle " rendait " surtout
l'hiver, quand le froid semblait interdire à qui que ce fût
de mettre même le nez hors de sa maison chaude. S'il ne s'était
point agi du genre particulier de promenade qui l'intéressait, il
fût sorti sans se couvrir plus que d'habitude, mais dans la circonstance
il prenait un manteau, non pour lui, mais pour les enfants qu'il était
indispensable de réchauffer sans perdre une seconde, et qu'il n'aurait
pas pu, d'ailleurs, n'ayant que ses bras, recueillir en nombre suffisant.
Le manteau lui permettait d'en rapporter trois, quatre, souvent plus, et
c'est pour cela qu'il l'avait voulu grand. C'était son unique luxe.
En gros drap solide avec des plis en tuyaux d'orgue qui au départ
tombaient jusqu'à terre, ce manteau, une fois gorgé de pluie
et plein d'enfants, pesait lourd, tel un sac de farine, mais le meunier
Vincent le trouvait léger. Il n'en sentait pas plus le poids à
ses épaules que le pêcheur celui de ses filets quand il quitte
sa barque. Avec ses plis, son envergure et ses petits poissons miraculeux,
ce manteau était bien effectivement un filet, d'amour et de bonté,
jamais jeté en vain, qui " ramenait " toujours, l'épervier
des enfants trouvés.
C'était généralement seul, ou accompagné
d'un de ses prêtres, que Vincent faisait ses coups.
Représentez-vous le Paris nocturne et redoutable enfoncé
jusqu'aux toits dans l'obscurité, silencieux, traître, désert,
où ne circulaient plus, rôdeurs embusqués pour le vol
et l'assassinat, que les pires bandits. Le guet à cheval passait
bien, faisant flotter les drapeaux de feu de ses torches, mais de loin
en loin et dans un tel brouhaha de sabots et de flammes qu'il avertissait
surtout les criminels d'avoir à se cacher. Avec ses manières
louches de raser les murs, de se courber, de se relever, même parfois
d'essayer de courir, notre aumônier avait bien l'air, lui aussi,
d'un criminel. L'esconce, la petite lanterne sourde qu'il portait comme
un spadassin ! pendue à sa ceinture, ajoutait à la ressemblance.
En voyant sa lueur plus d'un brigand s'y trompait, le prenant pour un confrère
ou quelque bourgeois attardé regagnant vite son logis... et dans
les deux cas il fondait dessus. Mais dès qu'il avait reconnu le
saint populaire, il s'excusait, prévenant les camarades qui déjà,
au flair d'une proie, se ruaient.
" Au large ! c'est M. Vincent ! Ah ! s'écriaient-ils, refroidis
; et ce ah ! exprimait à la fois tant de respect et de déception
que Vincent, confus lui-même, et attristé, ne trouvait à
leur dire en remerciement, mais aussi sur un ton de blâme, que :
" Oh ! mes amis ! Mes amis ! "
Comme ils savaient bien tous quel gibier il rabattait, volontiers ils
se faisaient ses aides, ses indicateurs. " Au carrefour, à trois
cents pas, sous l'enseigne du "Pot fleuri", vous en avez un. " " Moi,
monsieur, je peux vous dire que pas plus tard qu'hier, mais dame, c'est
loin, cul-de-sac des "Mauvaises-Paroles", il y en avait deux, qui criaient
comme des poulets ! " Vincent gémissait, s'indignait :
" Comment ! que dites-vous là ? Malheureux ! Et vous ne les
avez pas pris ? Vous les avez laissés ? Vous savez pourtant bien
où j'habite ? O malheureux ! Méchante hommes ! " Ils se défendaient,
" Ah ! s'il fallait, monsieur !... Et puis, ils sont trop ! Avec le travail
qu'on a !... Enfin, à l'occasion... pour vous faire plaisir. "
Et quelquefois, vraiment, ces gens-là lui en apportaient, ou
bien, à travers le dédale des ruelles qui pour eux seuls
n'avaient pas de mystère, ils le conduisaient par la main jusqu'aux
tas où ils avaient vu des enfants jetés. Tantôt ceux-ci
étaient morts, déjà décomposés, et tantôt
disparus... Respiraient-ils encore, Vincent les prenait et s'enfuyait les
tenant à pleins bras, comme s'il les volait. Captures souvent dangereuses.
Les chiens affamés, grognant de tous leurs crocs, les chats cruels,
griffes dehors, les rats enragés, tous les rongeurs de chair, fraîche
ou pourrie, défendaient ces larves humaines qu'ils, étaient
sur le point ou en train de dévorer... Il fallait les leur disputer,
comme on pouvait, à l'aveuglette, l'hiver dans les tourbillons de
neige, l'été sous l'ongle des chauves-souris, la piqûre
des mouches. Et tant de peine pour si peu, pour un butin si maigre ! A
l'idée que dans tous les bas-fonds de l'immense Paris, à
toutes ses extrémités, des troupeaux d'agneaux de Dieu jonchaient
le sol, en train de bêler, d'expirer, tout seuls, et qu'on n'en pouvait
sauver que quelques-uns, Vincent et son compagnon qui bien entendu ne
faisaient leur voyage qu'à pied se désolaient. Mais auraient-ils
eu à leur service une voiture et des charrettes qu'ils ne fussent
pas arrivés à nettoyer entièrement de ses petits blessés
et de ses petits cadavres ce champ de bataille des nouveau-nés !...
" Et puis, à chaque heure son effort ! son coup de rame ! Vogue
!
On passera demain la Seine, on fera un autre quartier... Nous fouillerons
la rive gauche, autour de Saint-Germain... rue de la Petite-Truanderie...
et au bas de la Montagne. Il y en aura, à coup sûr. Ah ! Seigneur
! qu'il doit y en avoir ! Pourvu qu'on arrive à temps ! Faute de
mieux, retirons-en de La Couche le plus possible ! "
Ces choses, et combien d'autres ! Vincent, à chaque pas, se
les répétait, tandis qu'il portait comme le Saint-Sacrement
son précieux fardeau. Butant sur des pierres, enfonçant
dans des immondices ou dans l'eau croupie et la vase, il arrivait enfin,
aux blancheurs livides de l'aube, à Saint-Lazare, où depuis
des heures, à une fenêtre, on guettait son retour !... Ah
! cette apparition du vieil homme épuisé, d'une pâleur
de cire, ou rouge à éclater, les veines hors des tempes !
Ses joues ruisselaient de sueur et de larmes. Ses souliers et ses bas n'étaient
plus, des talons aux jarrets, que des bottes de boue : et la boue engluait,
cartonnait aussi son manteau, sans parvenir pourtant à le déshonorer
; elle en faisait une chape aux franges de poussière, et criblée
d'étoiles, avec un dos gladiolé en rayons d'ostensoir. Et
quand il l'ouvrait, ce manteau, et qu'on y voyait inanimés, enchevêtrés,
la tête pas plus grosse que le poing, grouiller les petits corps
nus qu'il renfermait et ballottait dans ses plis comme un sac..., c'était
l'émoi, la palpitation. Ces petits doigts, pourtant si faibles,
si menus, s'accrochaient souvent avec une force incroyable au bienheureux
vêtement qu'ils tenaient comme des agrafes : il fallait, avec des
soins infinis, les desserrer du drap qu'ils ne voulaient pas lâcher
comme si, les pauvrets, du fond de leur inconscience, eussent pourtant
la terreur d'être rejetés au fumier. Certains, enfouis en
nourrissons contre la poitrine de Vincent, tétaient le crucifix
passé dans sa ceinture. Combien alors n'avaient que le souffle,
et que leur porteur n'osait pas remuer ? " Vite ! de l'eau ! " commandait-il.
Et, pendant qu'il leur en versait trois gouttes sur le front, ils se fanaient
pour toujours dans ses mains, comme les fleurs qu'on arrose trop tard.
Mais quand, par bonheur, ils semblaient se ranimer..., quelle anxiété
! quels désirs ! A un grand feu on les réchauffait, on les
baignait, on leur mettait des langes. Un cri s'échappait soudain
de la mignonne bouche où le sourire effaçait la grimace.
" Il vivra ! Il vit ! " exultait Vincent en l'élevant dans ses
bras. Il le montrait ainsi qu'au peuple entier un roi qui vient de naître
il le cajolait, et de ses lèvres qui n'effleuraient jamais aucune
face humaine, il le baisait. C'était l'Enfant Jésus.
SES DERNIERS JOURS
M. Vincent, même dans le temps de sa maturité robuste,
avait commencé à paraître vieux. A cinquante ans, il
en portait bien plus. A soixante, il était tout blanc. L'homme bonhomisait.
A mesure que dans ses habits épais et devenus trop larges, le corps,
dégoûté de sa chair, fondait et se desséchait,
la tête ardente augmentait de volume. Le front, pourtant déjà
parmi les plus grands que l'on pût voir, prenait une ampleur extraordinaire,
impressionnante à faire craquer la calotte qui l'enserrait ; les
oreilles, développées, lasses, comme distendues par tant
de confessions, allongeaient leur lobe sur le linge du col ; sous les cordons
bleus des veines, les tempes serrées s'évidaient ; les joues,
rentrées, faisaient saillir les os des pommettes en train de les
percer ; la bouche, dégarnie, une vieille bouche à soupes,
mâchonnait maintenant les mots comme une panade ; autour du menton
pointait une barbe courte et piquante de vieux marin, et le nez, le bon
nez, fameux, puissant et charnu, rappelait de plus en plus, à certains
accès de bourgeonnement, celui du vieillard angélique aux
turgescences de framboises, peint par Ghirlandajo, et vers lequel un bel
enfant se tend pour l'embrasser. D'ailleurs, ces marques de déchéance,
elles disparaissaient, aussitôt abolies par le formidable front de
marbre lumineux, où toute l'ancienne vigueur du corps, de ses os,
de leur moelle, semblait avoir remonté et s'être retranchée
pour y rejoindre celle de l'esprit, comme s'étaient réfugiés
au creuset des yeux, plus profonds et plus vifs que jamais, les feux du
cur et les diamants de l'âme.
A trois reprises, en 1616, en 1644 et en 1649, il avait été
très malade au point d'inquiéter, et les trois fois, grâce
à sa forte constitution et sans doute aussi à sa volonté
de vivre, il s'était rétabli. Mais cette volonté,
il semblait qu'en avançant en âge il la perdît, et plus
en vertu d'un désir tournant en résolution que par suite
de son affaiblissement. A mesure que la vie l'abandonnait, il ne s'abandonnait
certes pas, mais il s'abstenait de lutter. Il y avait en lui une espèce
de résignation particulière et définitive, un fiat
qui était déjà celui de la sérénité.
Au moment de cueillir il se recueillait, pour mériter d'abord, jusqu'à
la dernière seconde, et puis pour tâcher d'endurer les tortures
de son pauvre corps devenu " un tissu de douleurs ". Depuis trente ans,
il était en bataille continuelle avec ses jambes qu'il surmenait
impitoyablement. Il avait dû, pour ses tournées à la
campagne, se servir d'un cheval, et plus tard, pour ses visites en ville,
user, la mort dans l'âme, du carrosse que lui avait imposé
la duchesse d'Aiguillon. Il n'y montait qu'en se frappant la poitrine,
comme pour s'en accuser, disant : " C'est mon ignominie. " Un jour vint
où ses jambes dont il avait été le bourreau, qu'il
avait pour ainsi dire " rouées ", et condamnées à
tant de fatigues, ne lui permirent même plus de se faire hisser dans
une voiture. Enflées, et couvertes d'ulcères, elles ne formaient
qu'une plaie affreuse, étendue, qui remontait à loin, qu'il
avait toujours cachée, et qu'il défendait qu'on pansât.
Il était d'ailleurs incurable. On s'efforçait pourtant, malgré
lui, de le soigner, et d'une façon qui n'était guère
faite pour lui procurer même un soulagement. Afin d'arrêter
le cours de la fièvre perpétuelle qu'il éprouvait,
surtout pendant les plus grandes chaleurs de l'été, n'imaginait-on
pas, à ces moments-là, de faire de sa chambre une espèce
d'étuve ? Comment il pouvait, si fragile, avec un cur exténué,
supporter une chaleur capable d'étouffer un homme jeune et valide,
c'est ce qu'on se demande. Il fallait qu'il eût le secret des saints.
Quand il sortait de ce supplice auquel on l'astreignait, non seulement
le jour, mais la nuit, sa paillasse, ses draps, sa couverture, tout était
trempé. De ce lit d'hôpital, noyé de ses sueurs, on
le retirait comme d'un bain fumant. Les sérosités qui s'arrêtaient
dans les jointures de ses jambes pendant qu'il était couché,
se remettaient alors à couler en ruisseaux, lui causant un redoublement
de souffrances..., et cependant, plus maltraité, plus écorché
que Job, il eut encore, pendant un temps considérable, l'énergie
de se lever tous les jours à quatre heures du matin, son heure,
pour faire l'oraison avec sa communauté, et le mardi présider
ses conférences. Il recevait même les dames de son assemblée
qui venaient à lui pour avoir la consolation de l'entendre encore.
On se disait à chaque visite que c'était peut-être
la dernière fois. Mais, dans cette extrémité, il se
survivait, demeurant lucide, avec une présence et une maîtrise
d'esprit comme au temps où il possédait tous ses moyens.
Il dictait ou achevait des lettres pour les Missions. Deux de ses dernières
épîtres furent pour deux personnages qui, à titre différent,
lui tenaient fort au cur : l'une, à son protecteur et ami, le général
des Galères, M. de Gondi, entré depuis des années
dans les Ordres après la mort de sa femme ; et l'autre à
son ancien et scandaleux élève, devenu le cardinal de Retz.
Le premier subissait humblement en exil, à Clermont, la disgrâce
de Richelieu ; le second, alors à Rome, avançait déjà
dans la voie du rachat et de la pénitence. S'ils ne furent donc
pas là, comme ils l'eussent voulu, pour recueillir l'adieu et les
suprêmes conseils du grand directeur, ils eurent du moins, en les
recevant par écrit, la douceur de voir qu'il ne les oubliait pas.
Il n'oubliait rien, ni personne. Il avait toutes les mémoires,
sauf celle du mal qu'on avait pu lui faire. Il se renonçait de plus
en plus, et Dieu qu'il suppliait de le reprendre : " depuis si longtemps
Seigneur, que vous me souffrez sur la terre ! " Dieu paraissait enfin l'écouter,
lui céder, non seulement en lui ôtant de jour en jour le peu
de limon qui lui restait, mais en lui retirant surtout, après tant
d'autres, les derniers points d'appui qu'étaient ses amitiés
les plus profondes, les plus tendres, les plus anciennes...
La mort de M. Portail, son vénérable disciple chéri,
peu après celle de Mlle Le Gras, sa fille de dilection, l'avertirent
que son tour n'allait pas tarder. Ils partaient devant à dessein,
pour lui ouvrir la porte et lui retenir, près du leur, son logement
dans la maison du Père. Son corps, en cendres déjà
par en bas, s'exerçait, semblait-il, au tombeau, à son immobilité,
à sa corruption. Vincent ne pouvait plus marcher. Il voulait, cependant,
du moment que ses bras n'étaient pas encore arrêtés,
s'en servir pour bouger vers Dieu. Il réclama des béquilles
et, les empoignant avec une vigueur d'infirme exalté sans tolérer
qu'on l'aidât..., lui, le berger des Landes, à présent
octogénaire, il se traînait ainsi, victorieux, sur ces autres
échasses. En remorquant ses jambes qui vacillaient sur les dalles,
il gagnait la chapelle, pour y entendre la messe et y communier, debout,
en équilibre... Et puis les béquilles bientôt ne suffirent
plus ; elles lui tombaient des mains. On voulut alors, en croyant lui plaire,
transformer sa chambre en chapelle. Il s'y opposa, protestant contre un
tel honneur dont il se jugeait indigne. Comme c'était cependant
pour lui une trop grande privation, il consentit à être transporté
sur une chaise aux offices, et quoique, si maigre, il pesât moins
que la chaise, et que le trajet fût bien court, il demandait pardon
aux frères porteurs de la peine qu'il leur causait.
Jusque-là, malgré ses souffrances, il n'en laissait rien
paraître, mais elles devinrent si aiguës qu'elles lui arrachèrent
des cris dont il se lamentait plus que du mal lui-même. L'impossibilité
de faire le moindre mouvement sur sa paillasse sans être traversé
d'affreuses douleurs était pour lui le pire. Afin qu'il pût
se retourner, on avait noué au-dessus de sa tête, à
une solive du plafond, une corde à laquelle il se tenait pour se
soulever ou changer de côté. Cette simple opération
le démolissait. A le voir alors s'accrocher et se balancer désespérément
au bout de sa corde, on eût dit un prisonnier pendu par les mains
et subissant la question : " Ah ! mon Sauveur ! mon Sauveur ! " soupirait-il,
et d'un ton si doux qu'il semblait plutôt remercier Dieu de son martyre
que d'en implorer la fin. En effet, crier n'est pas toujours se plaindre.
Il ne se plaignait jamais et ne voulait pas qu'on le fît. Dès
qu'on l'essayait, il rompait l'idée en s'humiliant, s'accusant de
mollesse, et d'avoir pris trop de goût aux biens de la vie. " Moi,
si misérable ! Moi qui ai eu autrefois un cheval ! un carrosse !
et qui ai encore aujourd'hui (il jetait les yeux sur les murs nus de sa
cellule et sur sa cheminée)... une chambre à feu ! (il frappait
son grabat comme pour le battre)... un lit bien encourtiné ! Moi
de qui on a tant de soin ! Que rien ne me manque ! Oh ! quel scandale je
donne, messieurs et frères, à la Compagnie ! Et tout cela
pour ce corps de vieux pécheur, qui, un de ces jours, sera mis en
terre, et réduit en cendres, et que vous foulerez aux pieds ! "
En disant ces mots si sévères, il n'était pas
de ces malades qui les prononcent sans y croire. Il ne se faisait aucune
illusion sur sa fin très prochaine. " Depuis plus de quatre-vingts
ans que Dieu le souffrait sur la terre ", il avait le sentiment d'avoir
abusé de sa complaisance, et que cette faveur inouïe ne pouvait
plus durer. La preuve en éclatait dans sa préoccupation d'utiliser
au mieux les derniers morceaux de son temps.
Le 27 août, un mois avant sa mort, il réunit " ses Filles
" pour leur nommer une supérieure en remplacement de Mlle Le Gras.
A tous ses familiers il demandait pardon pour les fautes qu'il croyait
avoir commises envers eux, et les mécontentements qu'il leur avait
causés. Puis c'était soudain des léthargies, où
il tombait d'un bloc, si profondes qu'il était impossible de l'en
tirer. On l'y laissait comme dans un prodige. Armé toujours de la
petite croix de bois qui lui tenait compagnie, et sur laquelle ses yeux,
quoique clos, demeuraient attachés, il paraissait n'être plus
de ce monde où cependant il respirait encore. Des nuances, des reflets,
des brises, semblait-il, venaient par instants sur sa face en caresser
le calme. Il avait l'air de penser avec délices... et tous ceux
qui entouraient son lit, ou qui, de plus loin, le contemplaient, tendant
le cou par la porte grande ouverte, en étaient saisis. S'il pensait,
car les agonisants réfléchissent, méditent plus qu'on
ne l'imagine en ces pertes de connaissance extérieure où
tout se ramasse au dedans, à quoi pouvait-il bien songer, sinon
à sa vie merveilleuse ?
Il la regardait, et, comme Dieu, qui voit tout à la fois, il
l'embrassait par grâ